Les Contes du Chat Prêchant

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Les Contes du Chat Prêchant

Message  Freya le Jeu 25 Juil 2013 - 8:54

LES  CONTES  DU  CHAT  PRÊCHANT






Dernière édition par Freya le Dim 3 Nov 2013 - 15:46, édité 2 fois
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Ilse, la Princesse aux Grenouilles

Message  Freya le Jeu 25 Juil 2013 - 10:48

Ilse, austère princesse de dix-sept ans, avait deux grandes passions : les fleurs et les miroirs. Ses yeux avaient la couleur grise et froide de l’acier, et quand elle souriait, un pli de dédain naissait à la commissure de ses lèvres. Fille d’un roi germanique souvent occupé à des conquêtes lointaines ou à se battre pour maintenir les frontières de son propre royaume, elle avait grandi dans la sombre forteresse royale de ses ancêtres, sise au milieu de profondes forêts de sapins et d’étangs. Dans sa chambre qui n’était que reflets de fleurs baignant dans de larges vasques, elle avait fait placer un grand miroir afin qu’il reflétât les nuages et la lumière céleste, et qu’elle pût s’y mirer.

La princesse ne s’était jamais intéressée aux autres, et quand il lui arrivait de d’abaisser le regard avec condescendance sur les gens du peuple, ce n’était que pour lire dans leurs yeux, l’admiration qu’ils avaient pour sa beauté.

Debout des heures durant devant son miroir, elle tressait ses cheveux sombres de perles ou de fils d’or, essayait des bijoux nouveaux ou étudiait longuement la grâce de ses gestes lents, indolents et nonchalants. Et quand elle ne s’admirait pas devant la glace, elle passait son temps à se baigner, à se parfumer, à se coiffer, à choisir entre mille étoffes celle qui la distinguerait des autres femmes de la cour. Ilse était l’image parfaite d’une jeune personne futile, égoïste, et particulièrement éprise de sa propre image, car il faut bien le dire, les robes lui seyaient à merveille, et aucune dame de la cour ne pouvait se vanter d’avoir la finesse et la souplesse de sa taille.



Un matin, alors qu’Ilse se promenait dans le parc du château, son regard fut attiré par les gargouilles du toit, auxquelles elle n’avait jamais prêté attention auparavant. Elle se mit examiner dans le détail les têtes de bronze des dragons, destinées à rejeter les eaux pluviales par leurs gueules béantes ouvertes sur le vide. Et Ilse se mit à les aimer, car leur laideur exacerbait sa beauté. Elle se souvint alors  des leçons de son chapelain qui fut aussi son précepteur, et des déesses antiques qui toutes étaient représentées avec un animal à leur côté. Ainsi, Diane avait une biche aux cornes d’or, la déesse Léda un cygne, Europe un taureau, Athéna un hibou, Héra un paon et Aphrodite une colombe. Et Ilse décida qu’elle aurait auprès d’elle une grenouille.

Une grenouille ! Sa fine silhouette surgirait plus élancée encore auprès de l’animal trapu. Les faïenciers du pays furent convoqués, et sa chambre s’emplit de ces monstres aquatiques. Il y en eut partout, ce fut une véritable profusion de batraciens, et auprès de chacun d’eux Ilse s’alanguissait pour accroître leur laideur et aviver sa beauté. Elle s’aimait ainsi, et elle alla jusqu’à imaginer qu’elle était la filleule des fées.


Or, les fées finirent par se fâcher, et décidèrent d’un commun accord de lui donner une sévère leçon.

Par une journée de fin d’été, Ilse se promenait dans le parc du château  lorsqu’elle aperçut une fleur bleue étrange, entourée de larges feuilles rondes flottant sur les eaux du lac. Elle se précipita vers la rive et se pencha pour la cueillir, mais la fleur s’éloignait au fur et à mesure qu’Ilse se courbait davantage pour la saisir. Dépitée, elle s’apprêtait à repartir lorsqu’elle aperçut une barque amarrée tout près de là. Sans hésitation aucune, Ilse monta dans l’esquif dont elle n’eut même pas à défaire le nœud de la corde d’amarrage, car il se défit tout seul. La barque quitta doucement la rive mais la fleur bleue et ses larges feuilles rondes disparurent, comme avalées par l’onde. Soudain, le paysage changea et Ilse ne vit plus ni le parc, ni le château de ses ancêtres qu’elle n’avait jamais quittés, et le lac si paisible, se transforma en un large fleuve au courant puissant qui entraîna l’esquif au loin, au travers de campagnes, de bois, qu’elle ne connaissait pas. Effrayée, Ilse cacha son visage dans ses mains en se demandant jusqu’où cette barque enchantée ou ensorcelée, l’entraînera.

Ce fut alors qu’elle se mit à craindre les fées auxquelles elle croyait. Et lorsque les branches retombantes d’un saule pleureur lui caressèrent le visage et les mains, elle rouvrit les yeux et aperçut, assis dans l’herbe de la rive, un gnome, gardien d’un troupeau de crapauds émettant un joli chant flûté. La princesse trembla à la pensée  que sa barque pourrait accoster l’île, car elle connaissait bien la légende du nain sorcier gardien de crapauds. Mais l’esquif s’éloigna rapidement pour passer bientôt devant un autre îlot habité par trois femmes. La première était une jeune adulte, la seconde était d’âge mûr, et la dernière, vêtue de haillons, avait les cheveux gris. Avec des rires moqueurs elles jetèrent des poignées de fétus de paille qui retombèrent en tourbillonnant sur l’eau sans atteindre la princesse. Et aussitôt, le ciel qui était si bleu, se couvrit de sombres nuages porteurs de pluie. La barque glissa rapidement sur le fleuve qui l’emporta au loin, mais l’horizon ne tarda pas à se zébrer d’éclairs et le fracas du tonnerre accabla Ilse déjà terrorisée. Une pluie torrentielle s’abattit sur l’esquif et sur les frêles épaules de la princesse. Les vagues se creusèrent, ballottée et trempée, Ilse se recroquevilla au fond de l’embarcation. Sa belle robe fluide taillée dans l’étoffe la plus fine et rebrodée de fils d’or était détériorée, irrécupérable. Au loin, au travers du dense rideau de pluie, il lui sembla deviner les contours d’une nouvelle île. Peu à peu la forme d’une chaumière blottie au milieu d’un bois de cornouillers, se précisa. La pluie cessa quand la  barque accosta la rive, et une charmante petite vieille sortit en trottinant de chez elle pour accueillir Ilse mouillée et transie de froid.

L’intérieur de la chaumière décoré d’un grand nombre de bouquets de fleurs  multicolores parut avenant à la princesse. La vieille femme l’amena devant la cheminée où crépitait un bon feu de bois. Assise sur un tabouret, Ilse ne remarqua ni la verrue sur le nez aquilin de la dame, ni ses prunelles pétillantes, ni son menton poilu, bien trop heureuse de se faire retirer ce qu’il restait de sa robe trempée d’eau et de se faire sécher et frotter le corps. Elle resta ainsi, drapée dans une couverture jusqu’au soir.

La nuit venue, elle ne prit garde à la vieille qui lui retira la couverture pour l’oindre d’une préparation étrange. Mais la pestilence du baume fit sursauter Ilse qui faillit bien en défaillir si d’épouvante elle ne s’était reprise en voyant la sorcière nue, s’accroupir devant la cheminée pour se couvrir à son tour de l’horrible onguent.
- Et… bouc en haut ! Bouc en bas !  
Un bruit sec accompagné de ricanements éclata sur le toit, et deux balais descendirent avec fracas par la cheminée sans qu’Ilse ne puisse comprendre comment, lorsqu’elle se sentit tirée par les cheveux et enlevée dans les airs.

Rapidement, au-dessous d’elle, forêts, campagnes, montagnes aux torrents impétueux et aux ravins abyssaux, défilèrent. Et sur le halo verdâtre de la lune, passa un vol de sorcières cheveux au vent, chevauchant des balais. De tous âges, jolies, sveltes, osseuses, grasses, ou laides aux chairs flasques, elles prirent toutes la même direction, celle d’une vaste forêt dont l’ombre s’étendait au loin et sur laquelle leur vol noir ne tarda pas à s’abattre. Effrayé par le vacarme, un hibou s’envola en frôlant du bout de son aile la joue de la princesse. Mais les sorcières n’étaient pas seules. Toute une foule de disgraciés de la nature les attendaient : les uns étaient bossus, les autres souffraient d’un pied bot, de membres ou de visage déformés, ou encore de diverses maladies inguérissables, avec pour unique dessein de se venger du mauvais tour, qu’à leur sens, la nature leur avait joué.



Ce fut alors qu’apparurent des animaux étranges pour participer eux aussi au Sabbat : des crapauds à la peau dure et boutonneuse ; des lions à cornes de gazelle avec un serpent en guise de queue ; d’autres avec une tête de carnassier, des cornes de bouquetin, des pattes et des ailes d’aigle ; des manticores à corps de lion, aux ailes de chauve-souris avec un scorpion à la place de la queue ; des chimères ; et bien d’autres oiseaux comme des griffons, aigles au corps et à la queue de lion. Et tout ce monde entoura, lécha, saisit et entraîna Ilse à moitié morte de peur, dans des rondes effrénées, puis s’envola avec elle bien loin au-dessus de la forêt. Alors que la princesse crut mourir d’effroi, la lueur pâle et grise de l’aube se leva sur l’horizon. Un phénix se leva déployant ses larges ailes, et Ilse se réveilla dans son lit.

Pâle, échevelée, la princesse s’assit. « Quel affreux cauchemar ! » se dit-elle. Elle se leva alla vers son grand miroir et… oh horreur ! La glace reflétait l’image de son lit défait, les mille débris de ses grenouilles de faïence brisées, mais elle ne vit pas la sienne ! Ilse se frotta les yeux : « Cet horrible cauchemar n’était-il donc pas terminé ? » se demanda-t-elle anxieuse. Puis, prise de panique, elle sortit de sa chambre pour interroger les autres miroirs du château, mais aucun ne lui renvoya son image.

Pour avoir trop aimé les miroirs et les grenouilles, la princesse Ilse avait laissé  son image au Sabbat et jamais plus elle ne la retrouva. Les fées lui jouèrent ce mauvais tour pour la punir de son orgueil.


Dernière édition par Freya le Jeu 22 Aoû 2013 - 16:42, édité 1 fois
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Neighilde, la Reine des Neiges

Message  Freya le Ven 16 Aoû 2013 - 17:46

En ce matin glacial de fin novembre, Belzébuth était de fort méchante humeur, et par moments, son regard se zébrait d’éclairs. Les diablotins chargés de l’entretien du feu de l’enfer s’étaient assoupis au petit matin, et le feu s’était éteint. De mémoire de diable on n’avait jamais vu cela ! Et ce matin-là, le Maître du Monde Inférieur fut privé de bain et de petit-déjeuner d’où son humeur exécrable. Pauvre diable ! Les coups de pied dans les arrière-trains des diablotins endormis pleuvaient, quand de rage le diable s’empara de son miroir à main et le jeta à terre. Sous la violence du choc, le miroir se brisa en mille petits morceaux et, sans que nul ne put comprendre comment, l’une de ces minuscules particules fut projetée dans l’œil d’un petit garçon du nom d’Olaf.

Les toits pentus des maisons d’Oslo, en Norvège, étaient engoncés dans des  chapes froides et blanches, car depuis le crépuscule, la neige tombait en abondance sur la ville. Olaf se leva et s’empressa de frotter du revers de sa manche l’étroite vitre constellée d’étoiles de givre, curieux de connaître l’épaisseur de la couche blanche. Dans la maison en face, la petite Olga lui fit un signe d’amitié qu’il ignora. Pourtant, les deux enfants s’aimaient bien et s’entendaient à merveille. Depuis leur plus tendre enfance, ils passaient leurs journées à jouer ou à écouter la grand’mère d’Olga narrer un conte. Olaf admirait la gentillesse et la sensibilité d’Olga, son visage aux traits fins toujours souriant, et l’élégance de ses gestes. Mais ce matin, Olaf semblait ne plus la reconnaître car on ne ramasse pas impunément dans un œil un débris du miroir du diable, et le cœur du petit Olaf devint dur comme la pierre car cette minuscule parcelle du miroir s’y était glissée.

Aussitôt habillé, Olaf sortit de sa maison, non point pour faire une course pour sa mère ou modeler des boules de neige avec d’autres enfants, mais pour se moquer méchamment des passants qui peinaient ou glissaient, et mimer les expressions de douleur des personnes tombées à terre. Et quand le diable vit cela depuis l’enfer, il partit d’un tel éclat de rire qu’il faillit bien faire éclater sa panse de fin gourmet.

Rentré, Olaf critiqua méchamment la cuisine de sa maman et refusa de manger ce qu’elle avait préparé. Et quand une larme de tristesse lui coula sur la joue, Olaf lui dit :
- Ce que tu peux être vilaine quand tu te mets à pleurer !
Le soir, quand son père rentra de sa pénible journée de pêche et voulut lire le journal, Olaf le lui arracha des mains pour le jeter dans le feu de la cheminée en disant :
- Les journaux sont juste bons à allumer le feu et à essuyer les vitres ! Il n’y a rien de vrai là-dedans !
Comme son père l’envoya aussitôt se coucher, il ne se priva pas de donner des coups de pied à gauche et à droite dans les meubles se trouvant sur son passage.
- Je ne comprends pas, fit la mère d’Olaf à son mari, il a toujours été un si gentil garçon…
- Bah ! lui répondit l’homme, il devient grand, il faudra lui trouver une occupation. Mais pour le moment, il est encore un peu trop jeune pour que je le prenne comme mousse à bord de mon bateau.

Le lendemain la neige avait cessé de tomber faisant place à un beau ciel bleu et Olaf reçut l’autorisation d’aller luger. En sortant de chez lui, il aperçut Olga qui rentrait d’une course pour sa grand’mère.
- Tu viens faire de la luge, lui cria-t-il ?
- Non, pas aujourd’hui, lui répondit-elle, je veux faire des petits gâteaux avec grand’mère.
Il n’attendit pas la fin de la réponse d’Olga pour s’éloigner et gagner la grande place de son quartier où d’autres enfants s’adonnaient déjà au plaisir des  glissades. Certains réussissaient à accrocher leurs luges à de grands traineaux tirés par des attelages et se laissaient tirer ainsi sur une courte distance. Les enfants s’amusaient beaucoup.

Vers le milieu de l’après-midi, la neige se mit à tomber, et Olaf vit passer un grand et superbe traineau blanc dans lequel était assise une très belle femme enveloppée d’un lourd manteau de fourrures blanches. Sous sa capuche, à peine visible, une couronne blanche ceignait son front pâle. Le grand traineau fit plusieurs fois le tour de la place, et pour finir Olaf réussit à y accrocher sa luge. Mais le grand traîneau alla de plus en plus vite, et comme pour rassurer Olaf, la dame tournait de temps en temps la tête pour lui faire un petit signe amical de la main. L’enfant voulut défaire la corde de  sa luge, mais en vain, à chaque fois, la dame se retournait pour faire un petit signe et Olaf se trouve incapable de bouger. Pris de peur-panique, il se mit à hurler très fort, mais le grand traineau menait un train d’enfer, et ses appels de détresse se perdirent dans l’immensité du ciel. La neige se remit à tomber en abondance derrière le long manteau que la dame laissait flotter, et un vent glacial et coupant lui cinglait le visage. Les flocons devenaient de plus en plus gros, de plus en plus denses lorsque le grand traîneau ralentit pour s’immobiliser.

La dame qui le conduisait descendit à bas de son traineau. Elle était très grande, et son long manteau de fourrures étincelait de cristaux de neige.
- Neighilde, la Reine des Neiges ! pensa Olaf. Elle existe donc vraiment… Et moi qui me moquait de grand’mère quand elle nous mettait en garde contre elle…
- Nous avons déjà parcouru une bonne distance. Mais tu es gelé… viens sous mes fourrures.
Mais Olaf transi de peur et engourdi par le froid vif, était bien incapable de bouger. Elle le souleva et le prit sous ses fourrures.
- As-tu toujours froid, lui demanda-t-elle au bout d’un moment en déposant un baiser sur son front ?
Mais son baiser fut plus glacial que la glace elle-même, et Olaf sentit son petit cœur ralentir, et lui sembla tomber dans la crevasse abyssale d’un  glacier. Mais un moment plus tard, il se sentit plutôt bien et il eut la force de dire à Neighilde :
- N’oublie pas ma luge…
Alors la Reine des Neiges, posa un second baiser sur son front en disant :
- Tu n’en auras pas d’autre, sinon tu en mourrais.
Et Olaf sombra dans l’inconscience, oubliant tout : ses parents, son amie Olga, la bonne grand’mère, son logis et sa ville.
Le grand traîneau s’envola de plus en plus haut dans le ciel où la lune qui venait de se lever roulait son disque d’une clarté froide au-dessus des paysages qui luisaient d’une blancheur étincelante. Le lendemain matin, Olaf dormait aux pieds de la Reine Neighilde.

Personne ne savait où se trouvait Olaf et sa disparition était inexplicable. Ses camarades de jeu ne savaient pas grand-chose non plus. Il avait attaché sa luge à un très grand traineau qui avait disparu au bout de la rue qui sortait de la ville. On supposa qu’il était tombé dans le lac en bordure de la ville et dont l’épaisseur de la couche glacée était encore insuffisante pour soutenir son poids et celui de sa luge. On pleura beaucoup et longtemps le petit garçon, et Olga bien davantage encore que tous les autres. Elle était convaincue qu’Olaf était mort. Mais son petit chat lui répondit :
- Non, je ne le crois pas.
- Nous ne le pensons pas, lui répondirent les rouges-gorges venus picorer le beurre que la petite fille leur avait mis derrière la fenêtre.
- Nous ne le croyons pas, dirent les merles, venus se gaver des noix de la petite.  
- Non, ce n’est pas possible, fit le lapin dans le creux de l’arbre.
Et pour finir, la petite Olga ne le crut plus non plus.

A suivre…
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Re: Les Contes du Chat Prêchant

Message  Freya le Jeu 22 Aoû 2013 - 20:25

Neighilde, la Reine des Neiges (suite)

L’hiver fut particulièrement long, sombre et rude. Et quand le printemps revint enfin et que la douce chaleur du soleil fit fondre la neige et la glace, Olga voulut savoir ce qu’était devenu son petit camarade, et elle décida d’aller interroger le lac. Elle se leva de bonne heure, déposa un baiser sur la joue de sa grand’mère encore endormie, sortit de la maison sur la pointe des pieds ses chaussures du dimanche neuves à la main pour se diriger vers le lac.
- Dis-moi demanda-t-elle au lac, on raconte que tu aurais pris mon gentil camarade Olaf. Si tu me l’as vraiment pris je te demande de me le rendre et en contrepartie je t’offrirai mes belles chaussures toutes neuves.
Elle jeta ses souliers dans l’eau, mais l’onde les repoussa aussitôt vers elle.
- Ce n’est donc pas toi, dit-elle, et si ce n’est toi c’est peut-être la rivière.
Elle prit le chemin de la rivière à qui elle posa la même question :
- Si c’est toi qui as pris mon petit camarade je te ferai volontiers cadeau de mes beaux souliers tout neufs si tu me le rends.
Comme des vaguelettes semblaient lui faire signe, Olga jeta aussitôt ses chaussures dans l’eau, mais là encore, la rivière ne pouvait accepter le cadeau puisqu’elle n’avait pas pris Olaf, aussi les lui ramena-t-elle  délicatement. Pensant qu’elle ne les avait pas jetés assez loin, elle monta dans une barque amarrée tout près de là pour les rejeter dans l’eau. Malheureusement la corde usée par les intempéries s’effilocha et céda, et la barque s’éloigna de la rive. Olga voulut descendre de suite sur la berge, mais l’esquif avait déjà gagné le milieu de la rivière où il se mit à glisser de plus en rapidement.


Olga fut prise de terreur et se mit à pleurer mais personne ne pouvait ni l’entendre ni l’apercevoir au travers de la brume matinale flottant sur la rivière sauf les oiseaux qui la connaissaient bien et, tout en suivant l’embarcation, ils se mirent à chanter pour la calmer en lui rappelant de temps à autre « Nous sommes là ! Nous sommes là ! » Les petits souliers suivaient derrière la barque qui glissait beaucoup trop rapidement pour qu’ils puissent la rejoindre. Petit à petit, la petite fille reprit courage en se disant :
- La rivière sait sans doute quelque chose et veut m’aider à retrouver Olaf.
Les heures passèrent et pour passer le temps Olga admira les arbres en fleurs et la vie nouvelle qui s’éveillait sur les berges. Enfin, la barque passa auprès d’un grand verger en bordure duquel s’élevait une chaumière. De part et d’autre de la porte, deux sentinelles en uniforme montaient la garde. Olga les appela, mais les soldats ne répondirent pas. A ce moment-là, un tourbillon d’eau poussa l’embarcation vers la rive. Elle appela plus fort encore, alors une vieille dame portant un beau chapeau de paille orné de fleurs sortit de la maisonnette une gaffe à la main. Elle entra dans l’eau pour happer l’esquif, le tira vers la rive et l’attacha à un poteau en disant :
- Ma pauvre petite, comment as-tu fait pour te retrouver seule dans une barque au milieu de cette rivière au courant si puissant ?
Puis elle tendit les bras à Olga pour la soulever et la déposer sur la berge. L’enfant était trop heureuse de toucher la terre ferme mais elle n’était pas rassurée car elle ne connaissait pas cette dame âgée. Connaissant les contes, elle savait qu’il fallait se méfier des vielles dames trop affables.
- Raconte-moi d’où tu viens et comment tu es arrivée ici, lui fit la dame.
L’enfant lui expliqua tout depuis le début et la vieille dame en dodelinant de la tête lui répondait « Ah ! Ha ! Ah ! Ha ! » Pour finir Olga lui demanda si elle n’avait pas vu son petit camarade Olaf.
- Non, lu répondit-elle, mais il ne va sans doute pas tarder à passer. En attendant, tu dois avoir faim et soif, et si nous allions goûter mon gâteau aux cerises que je viens de sortir du four et admirer les belles fleurs de mon jardin qui ont toutes une histoire à raconter ?

Arrivées près de la chaumière, la vielle dame prit Olga par la main et la petite   se rendit compte en franchissant le seuil de la porte que les soldats n’étaient  que des marionnettes de bois.  La vielle dame ferma la porte. La chaumière était proprement tenue et les vitres aux rectangles verts, bleus, verts, rouges et jaunes jetaient des reflets multicolores sur le sol dallé. Une grande coupe remplie de fruits fraîchement cueillis firent le bonheur de la petite qui avait faim et elle en mangea autant qu’elle put. Pendant ce temps, la vieille dame lui démêlait les cheveux avec un peigne en or faisant boucler et briller encore davantage sa belle chevelure blonde encadrant son joli visage souriant aux joues rondes.
- J’ai toujours eu envie d’avoir une aussi jolie petite fille comme toi, lui fit la vieille dame.
Et plus elle lui lissait les cheveux et plus Olga oubliait son petit camarade Olaf car la vieille dame était une sorcière, mais elle n’était pas méchante, elle ne pratiquait la magie que pour son plaisir personnel quand elle convoitait quelque chose, et elle était bien tentée de garder la gentille petite Olga auprès d’elle.
- Je crois que nous allons bien nous entendre, lui fit-elle.

Quand Olga fut rassasiée, la vielle dame lui proposa d’aller admirer les fleurs de son jardin. Mais auparavant, elle envoya la fillette se laver la bouche et les mains et en profita pour sortir en toute hâte dans le jardin. Olga lui avait raconté que sa grand’mère avait deux très beaux rosiers grimpants sur son balcon encadrant la porte vitrée, et sous lesquels elle aimait bien s’assoir en été avec son petit camarade. La sorcière fit disparaître ses rosiers en étendant sa gaffe vers eux, car elle ne savait que trop bien que la vue des roses rappellerait à la petite fille ceux de sa grand’mère ainsi que  son jeune camarade qu’elle tentait d’effacer de sa mémoire, et elle redoutait qu’elle ne cherchât à s’enfuir.

Olga joua toute l’après-midi jusqu’au crépuscule dans ce jardin haut en couleurs et qu’elle trouvait si merveilleux d’autant plus qu’habitant la ville, elle n’en avait pas. Tombant de fatigue, la vieille dame la déposa sur un lit moelleux aux draps de soie rouge vif, et la recouvrit d’un duvet léger mais chaud garni de violettes, et Olga dormit paisiblement  jusqu’au lendemain matin.



Aussitôt que le soleil se leva elle retourna jouer dans le jardin au milieu des fleurs, et les jours passèrent pareils à eux-mêmes. Mais par un beau matin ensoleillé, tandis qu’elle s’amusait, il lui semblait qu’il manquait une fleur, mais laquelle ? Elle eut beau réfléchir, elle n’arrivait pas à s’en souvenir, jusqu’à ce qu’elle aperçut la vieille dame qui venait vers elle coiffée de son chapeau de paille, et parmi les fleurs qui l’ornaient, la plus belle était une grande rose que la sorcière avait ajouté par mégarde au reste du bouquet. On finit toujours par faire une erreur. Olga lui cria :
- Vous portez une rose à votre chapeau et pourtant je n’en ai vu aucune dans votre jardin !
Alors la petite fille chercha, et chercha encore le buisson d’où venait la rose du chapeau mais elle n’en trouva point. Alors s’asseyant au milieu des fleurs, elle fondit en larmes et lorsqu’elles atteignirent le sol précisément à l’endroit où un rosier avait disparu devant la gaffe de la sorcière, le  buisson réapparut fleurissant plus beau qu’il ne l’avait jamais fait auparavant. Le prenant dans ses bras, Olga déposa un baiser sur chaque bouton de fleur et se souvint soudain des rosiers de sa grand’mère et de son petit camarade Olaf.
- J’ai été retenue ici et j’ai perdu beaucoup de temps, dit la petite fille aux roses, savez-vous où est mon camarade Olaf ? Est-il mort ?
- Non, répondirent les roses en chœur, nous avons passé un long moment sous terre, mais Olaf n’était pas parmi les disparus.
- Merci, merci, leur répondit-elle, et allant de fleur en fleur, penchée sur leurs calices, elle leur demanda :
- Sauriez-vous où se trouve Olaf ?
Mais les fleurs ne se souvenaient que de leurs propres histoires qu’elles ressassaient sans fin et auxquelles Olga ne comprenait rien. Lassée, elle finit par abandonner et courut vers la porte du jardin. Le portail était fermé à clé, aussi se mit-elle à secouer le verrou rouillé qui finit par céder. Alors elle se mit à courir aussi vite qu’elle pouvait. Elle se retourna trois fois, mais personne ne la suivait. Fatiguée, elle finit par s’asseoir sur une grosse pierre encore chaude du soleil, et se mit à contempler la nature. Une brume d’automne s’était levée et les feuilles roussies par les premiers froids tombaient en tourbillonnant au sol et Olga légèrement vêtue frissonnait. L’automne venait d’arriver. Le jardin enchanté de la sorcière était toujours inondé de soleil et des fleurs et des fruits des quatre saisons y poussaient toute l’année, aussi ne portait-elle que sa petite robe.
- Que de temps perdu ! s’écria l’enfant.

                               
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Re: Les Contes du Chat Prêchant

Message  Freya le Jeu 29 Aoû 2013 - 13:35

Neighilde, la Reine des Neiges (suite)

Et courageusement elle reprit sa longue marche. Mais un long moment plus tard, les pieds lourds et endoloris, elle dut se rassoir. Autour d’elle tout était gris et froid, et la neige se mit à floconner quand une corneille vint se poser auprès d’elle.
- Petite, où vas-tu ainsi toute seule dans ce vaste monde ? lui demanda aimablement l’oiseau.
Alors Olga lui raconta son histoire et lui demanda si elle n’avait pas vu passer Olaf.
- Laisse-moi réfléchir un petit moment… Puis, oui, ça y est je crois bien que c’était ton petit camarade.
- En es-tu sûr ? demanda la fillette toute excitée. Et, toute heureuse, elle serra l’oiseau si fort contre elle qu’elle faillit l’étouffer de joie.
- Hé là ! Hé là ! Doucement, tu m’étouffes ! fit la corneille le souffle court. Mais tu sais, je crois bien qu’il t’a oubliée pour une princesse.
- Alors il habite dans un palais, chez une princesse ?
- Oui, mais d’abord je vais t’expliquer qui est cette princesse. Ce pays que tu traverses lui appartient. On la dit très intelligente, mais moi je la trouve plutôt un peu bizarre quoique, si je n’étais un oiseau, je l’épouserais bien. Tiens ! L’autre jour alors qu’elle se promenait dans le parc du château, elle se mit à parler toute seule à haute voix :
- Et si je me mariais, fit-elle ? Et pourquoi pas ! Cependant, je veux un mari ayant de l’esprit en toutes choses.


- Je t’ai dit la vérité, reprit la corneille, car ma fiancée qui a accès au palais et qui y est libre de ses mouvements, a le droit d’y manger les restes de la table princière, et elle m’a tout répété mot pour mot. Et la princesse a ordonné que les journaux publient une annonce disant que tout jeune homme de belle prestance pouvait se présenter au château et demander à rencontrer la princesse, et qu’elle choisirait le plus éloquent pour le prendre pour époux. Et le jour dit, les prétendants firent la queue depuis les portes de la ville jusqu’au château sis au sommet de la colline. Quelle foule ! Les gens arrivaient de partout, et quelle cohue ! Et tous ces prétendants avaient la verve d’un orateur, mais une fois arrivés sur le seuil du palais, aussitôt qu’ils passaient entre la double rangée de gardes en armes, qu’ils voyaient scintiller l’or des salons, les grands lustres se dédoubler dans l’eau morte des hauts miroirs, et les serviteurs en costume bleus rehaussés de brandebourgs d’argent, ils restaient bouche bée, incapables de proférer ne serait-ce qu’une seule parole.
- Oui ! Oui ! fit Olga en trépignant d’impatience, et mon Olaf, quand m’en parleras-tu ?
- Un peu de patience ! Le troisième jour arriva quand un petit bonhomme se présenta au château. Il n’avait ni cheval ni carrosse  et marchait d’un pas bien décidé pour son âge. Dans ses yeux brillait la même lueur que dans les tiens, il avait de beaux cheveux blonds, mais ses vêtements étaient ceux d’un pauvre garçon.



- C’était lui ! C’était bien mon petit camarade Olaf ! Jubila la fillette.
- Il traînait quelque chose derrière lui, un sac peut-être, je n’ai pas regardé de près.
-    C’était sa luge sans doute avec laquelle il était parti quand il a disparu. A-t-il vu la princesse ?
- Oui, mais il n’était pas venu en tant que prétendant mais pour juger de l’intelligence de la princesse. D’ailleurs, il fut bien le seul à ne pas être  impressionné par tout le luxe déployé dans le palais, et ses chaussures crissaient fort à chacun de ses pas.
- Oui, c’était bien lui,  vite ! Conduis-moi au château.
- Ho la ! Un instant. Tu ne peux pas pénétrer comme ça dans le château ! Je vais aller voir ma fiancée, elle saura certainement nous dire comment s’y prendre.
- Oh si ! Et j’irai tout de même ! Et quand Olaf entendra que je suis là, il sortira de suite pour me rejoindre.
- Bon, fit la corneille, alors tu m’attendras au pied de l’escalier, et elle s’envola en secouant la tête.

La nuit tombait quand la corneille revint.
- Tiens, lui dit-elle, ma fiancée m’a donnée un petit-pain pour toi car tu dois avoir très faim après ta longue marche, et à la cuisine il y en a en suffisance. Malheureusement, tu ne peux pas entrer au château, les gardes ne te laisseront jamais passer.
- Mais ne pleures pas ma petite ! Laisse-moi finir… Nous devons nous rendre devant une poterne cachée dont ma fiancée a la clé et elle viendra nous ouvrir pour nous guider au travers d’un passage secret jusque devant la porte masquée de la chambre à coucher de la princesse.

Arrivés devant le passage secret, la demoiselle corneille demanda à Olga :
- Veux-tu bien tenir la lampe à huile petite ? Moi je marcherai devant, le corridor est entièrement droit. Nous ne rencontrerons personne, car ce passage très ancien n’est plus connu que de moi seule.
- Je crois que nous sommes suivis, dit Olga dans un souffle.
Un bruissement furtif accompagné d’un léger souffle d’air se fit entendre, et la fillette sursauta croyant voir des ombres glisser sur la paroi du corridor.
- Ce n’est rien, répondit dans un chuchotement la demoiselle corneille. Ce n’est que le vieux fantôme d’un ancêtre de la princesse et quelques Croisés de sa suite morts au combat en Palestine, mais ils ne sont pas méchants.
Enfin, ils arrivèrent à la chambre à coucher princière. Au milieu de la pièce il y avait deux lits. La princesse dormait dans le premier et Olga la reconnut aisément à sa longue chevelure. Levant la lampe, Olga chercha du regard Olaf quand elle aperçut dans le deuxième lit une tête dont elle ne pouvait voir que la nuque dépassant de dessous les couvertures.
- Oh ! s’écria-t-elle, c’est lui !
Réveillé, le prince se retourna, mais il n’était pas Olaf. Il était jeune et beau, mais seul l’arrière de sa tête ressemblait à celle de son petit camarade. La fillette fondit en larmes et la princesse à son tour se réveilla. Et ce fut ainsi qu’Olga leur raconta son histoire sans oublier de mentionner l’aide que les deux corneilles lui avaient apportée.  Le couple princier la plaignit et lui offrit un bon lit douillet et chaud pour y passer la nuit. Olga fatiguée par cette journée riche en événements s’endormit rapidement. Quant aux corneilles elles furent  chaudement félicitées pour l’assistance qu’elles avaient apportée à l’enfant tout en étant priées de ne plus recommencer. En récompense, on les autorisa toutes les deux à manger les restes de la table princière et elles reçurent en sus une charge à la cour.


Le lendemain matin quand Olga s’éveilla, on la revêtit de riches vêtements tout en la priant de rester au château où elle pourrait mener une vie heureuse et sans souci, mais l’enfant refusa, elle aimait trop sa grand’mère et son petit camarade. Alors la princesse lui donna de beaux vêtements chauds et le prince des bottes fourrées et des gants épais. On lui fit cadeau d’une carriole remplie de biscuits, de pains d’épice et de fruits, et pour la tirer un gentil et doux cheval gris pommelé. Puis vint le moment du départ et Olga prit congé du charmant et généreux couple princier. La corneille de la forêt prit place à ses côtés et la carriole s’ébranla. Elle l’accompagna pendant plusieurs lieues puis vint le moment de la séparation, et l’enfant et l’oiseau pleurèrent à chaudes larmes puis, la corneille s’envola vers le sommet d’un grand arbre où elle resta jusqu’à ce que la carriole ne soit plus qu’un point sur l’horizon, et elle rentra au château.

Olga traversait une forêt sombre et profonde quand soudain, des brigands surgirent de derrière des arbres pour lui barrer la route. Saisissant les rênes du cheval, ils arrêtèrent la voiture et saisirent Olga qu’ils amenèrent dans leur repère, un vieux château en ruine, hanté par quelques corbeaux et hiboux. Le cheval fut amené dans les écuries aussi délabrées que le reste de l’édifice, et la carriole cachée sous un amoncellement de paille.

A l’intérieur de ce qui restait de la grande salle du château, une brigande à tignasse noire avec des poils au menton, saisit Olga par le bras.
- Elle est bien rondelette, on voit qu’elle a été bien nourrie aux fruits frais, aux fruits secs, et au miel. Elle sera aussi délicieuse à manger qu’un agneau de pré-salé !



Et ce disant, elle s’empara d’un couteau à viande qui, dans la lueur des bougies, lançait des éclairs bleutés, et elle le leva sur Olga pétrifiée mais au même moment, poussant un hurlement de douleur, la grosse femme  lâcha le couteau. Sa propre fillette qu’elle portait sur les épaules venait de lui mordre méchamment l’oreille.
- Sale gosse ! fit la mère.
Et avant qu’elle ne puisse ressaisir son couteau, sa fille lui dit :
- Je suis toute seule, elle pourrait être ma copine et jouer avec moi, et je la laisserai même dormir dans mon lit si elle me donne ses beaux habits.
La brigande ne lui répondant pas, la fillette la remordit une seconde fois mais dans l’autre oreille et si fort cette fois que le sang de sa mère goutta sur son cou crasseux. Tenant de ses mains ses oreilles terriblement douloureuses, la brigande se mit à exécuter une sorte de danse et les brigands éclatèrent de rire en disant :
- Voyez comme elles dansent bien !
Enfant unique, gâtée et difficile, la petite brigande menait son petit monde par le bout du nez. Les deux enfants avaient le même âge et la même taille mais la fille des brigands était plus forte et plus large d’épaules. Son teint était mat et dans ses grands yeux noirs passait quelques fois une lueur de tristesse.

Prenant Olga par la main, elle lui proposa d’aller jouer dans la forêt à l’écart du vieux château dont certains pans de murs risquaient de s’effondrer à tout moment. Loin du repère, la jeune brigande expliqua à sa nouvelle camarade qu’elle ne risquait rien tant qu’elles ne se quitteraient pas.
- Avec de si beaux habits, tu dois être une princesse, lui dit-elle.
- Oh non ! lui répondit Olga, et elle lui fit le récit de ses aventures.
La fille des brigands, l’air sérieux, les sourcils légèrement froncés écouta le récit d’Olga tout en la dévisageant, et finit par hocher la tête.
- Il va faire nuit, dit-elle, il faut rentrer.
Dans la cheminée de la grande salle du château, des lièvres rôtissaient sur une broche, et une soupe aux herbes et aux champignons de la forêt bouillonnait dans un chaudron.

Le repas terminé, la petite brigande dit à Olga :
- Viens, tu vas dormir avec moi !
Et les deux enfants se rendirent dans l’ancien columbarium du château où elles se couchèrent sur un épais lit de paille et de couvertures. Au-dessus d’elles des tourterelles qui paraissaient assoupies, tournèrent la tête vers les deux petites.
- Elles sont toutes à moi, fit la fille des brigands. Mais je vais te montrer mon compagnon de jeu préféré.
S’éclairant d’un flambeau, elles se rendirent au fond de la bâtisse où un bruit de chaîne se fit entendre à leur approche. Un collier de cuivre poli lança des reflets ocre dans la lumière de la torche.
- Lui là, c’est Rolf, mon compagnon préféré, mais il faut que la chaîne soit courte sinon il se met à ruer et à tirer jusqu’à ce que l’anneau dans le mur se descelle.
Olga approcha le flambeau et aperçut un beau renne blanc. La petite brigande sortant un couteau de chasse de l’étui suspendu à sa ceinture de cuir, s’amusa à faire glisser le plat de la lame sur le cou du pauvre animal, et un long frisson le parcourut, hérissant les poils de son échine. Et la fille des brigands riait et se moquait de la terreur du cervidé. Quand elle fut lasse de son jeu que ne semblait pas apprécier Olga, elle lui prit le bras et l’entraîna vers la couche.
- Et tu vas te coucher avec ton couteau, s’étonna Olga ?
- Bien sûr ! Je dors toujours avec lui, on ne sait jamais ce qui peut arriver. Mais j’aimerais encore une fois entendre l’histoire d’Olaf.
Tandis qu’Olga racontait, les tourterelles écoutaient en silence. La jeune brigande s’était assoupie depuis un moment, tenant d’une main celle d’Olga et de l’autre le couteau, mais Olga angoissée, ne sachant si elle allait survivre à cette nuit, ne put dormir. Ce fut alors que les tourterelles lui dirent :
- Nous avons toutes vu ton jeune camarade Olaf. Il était assis dans le grand traîneau de la Reine des Neiges qui volait dans les airs et il a passé pardessus notre nid. En nous apercevant, Neighilde a soufflé sur nous et les jeunes de la couvée du printemps dernier en sont tous morts de froid.
- Que dites-vous là-haut ? s’écria Olga, et où est-elle allée ?
- Mais vers la Laponie, là où il y a toujours de la neige et de la glace. Demande donc à Rolf il vient de là-bas !
- Ah la neige et la glace que c’est bon… soupira Rolf. On peut courir à perdre haleine dans ses vastes plaines d’une blancheur étincelante. Mais le palais de glace de Neighilde se trouve juste à côté du Pôle Nord, sur l’île de Spitzberg.
Cette nouvelle excita Olga qui ne cessait de remuer et elle finit par réveiller à moitié la fille des brigands.
- Tiens-toi tranquille ou je te plante mon couteau dans le ventre !


Le lendemain matin, Olga répéta à la fille des brigands tout ce qu’elle avait appris par les tourterelles et le renne, et la fille l’écouta l’air sérieux. Se tournant vers le renne elle lui demanda :
- Sais-tu où se trouve la Laponie ?
- Hm ! répondit Rolf, une lueur d’espoir dans le regard, qui mieux que moi qui y suis né et qui y a grandi pourrait le savoir ?
- Bon, fit la fille des brigands à Olga, je vais peut-être pouvoir faire quelque chose pour toi.
S’approchant d’une fenêtre elle poursuivit :
- Regarde, tous les hommes sont partis au loin mais ma mère ne quittera pas le château. Alors écoute bien. Dans un petit moment elle va se mettre à boire et quand la cruche sera vide, elle s’endormira à nouveau pour un bon moment. C’est à ce moment-là qu’il faudra agir et vite !

Lorsque les ronflements de la mère se firent entendre, la jeune brigande se dirigea vers le renne :
- J’aurais encore bien voulu te chatouiller un peu le cou avec mon couteau, tu es si drôle quand tu trembles de peur, mais bon, je vais te confier la mission d’amener Olga en Laponie, au palais de la Reine Neighilde où son camarade est retenu captif. Et tu devras courir aussi vite que possible !
Le renne bondit de joie.
- Ne t’en fais pas, je serai plus rapide que Pégase !
La fille des brigands rendit ses vêtements à Olga.
- Tiens ! reprends-les, il te faut des vêtements chauds, et n’oublies pas d’enfiler tes bottes fourrées car il commence à faire très froid.
Puis, elle aida Olga à monter sur le renne et l’attacha solidement sur son dos. Des larmes de joie coulaient sur les joues de la fillette émue.
- Arrête ! fit la fille des brigands, je n’aime pas les pleurnicheuses. Et tiens, voici deux grands pains ronds et un jambon pour que tu n’aies pas faim.
Et elle les attacha soigneusement sur le renne afin qu’Olga ne puisse pas les perdre. Puis, ouvrant la porte, elle s’adressa une dernière fois au renne :
- Allez ! Va maintenant et fais bien attention à la fillette, et ce disant elle lui donna une claque sur la croupe et l’animal détala aussi vite qu’il put.

Rolf traversa l’épaisse et ténébreuse forêt des brigands aussi rapidement qu’il put. Il courait, et courait, de jour comme de nuit, sans jamais s’arrêter, mangeant les bouchées de pain qu’Olga lui tendait. Le jambon fut lui aussi mangé, et enfin le renne et l’enfant arrivèrent en Laponie.


A suivre : suite et fin
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Re: Les Contes du Chat Prêchant

Message  Freya le Jeu 5 Sep 2013 - 15:49

Neighilde, la Reine des Neiges (suite et fin)

Olga et Rolf le renne finirent par arriver devant une maison faite de rondins de bois. La porte était basse pour empêcher le froid d’y pénétrer, et il fallait se courber pour la franchir. Une vieille Lapone les invita à entrer et à se réchauffer auprès du feu car Olga avait si froid qu’elle ne sentait plus ses membres. Et comme elle était incapable de prononcer ne fût-ce qu’un seul mot, ce fut donc le renne qui relata l’histoire de la fillette et bien entendu aussi la sienne, pendant que la vielle femme retirait les gants et les bottes à Olga pour lui frictionner les mains et les pieds engourdis par le froid sévère qui régnait au-dehors.
- Mon bon Rolf, dit-elle au renne, tu devras encore beaucoup courir pour arriver tout au nord, au bord de l’océan arctique, et toi ma pauvre petite, tu n’as pas fini d’endurer les sévices du froid hivernal. Mais peut-être aurez-vous la chance de pouvoir y rencontrer Neighilde dans sa résidence au bord de l’océan, ce qui vous éviterait de devoir aller jusqu’au Spitzberg. Cependant, je ne connais pas la région côtière, mais je vais vous donner un message pour une femme de là-bas qui saura vous renseigner avec précision.
Et comme la vieille dame n’avait pas de papier, elle écrivit quelques mots sur un filet de poisson séché.  Et quand Olga fut bien réchauffée et restaurée, la vieille dame lui remit le message et l’attacha solidement sur le dos du renne, et ils reprirent leur route.


Enfin, ils arrivèrent devant la maison de la femme sur la côte de l’océan arctique. Ils frappèrent et ce fut une petite femme qui leur ouvrit la porte. Elle les fit entrer dans sa maison où régnait une bonne chaleur et lut le message plusieurs fois pour être certaine d’en avoir bien saisi le sens. Et comme elle ne jetait jamais de nourriture, elle émietta le filet de morue au-dessus de la soupe qui mijotait dans un chaudron suspendu au-dessus de l’âtre. Le renne lui raconta l’histoire de la petite Olga et la sienne. Puis, la reconnaissant, il lui dit :
- Je sais qui tu es ! Tu as de grands pouvoirs, et tu es capable de détourner vents et tempêtes, même les plus terribles. Pour aider la petite, ne pourrais-tu pas lui concocter un breuvage qui lui donnerait la force de vaincre la Reine Neighilde ?
Et Rolf insistait, la suppliait, tandis qu’Olga la regardait les yeux emplis d’espoir.
- Dis, ne pourrais-tu pas lui préparer un petit breuvage magique ?  
Et la femme attira le renne dans un coin sombre de la maison.
- Le jeune Olaf est bien prisonnier du pouvoir de Neighilde et se sent parfaitement heureux dans son palais de glace en raison d’un minuscule éclat du miroir du diable qu’il a reçu dans un œil et qui est descendu jusque dans son cœur, et ce débris doit être extrait sinon il ne grandira plus et restera à jamais captif du pouvoir de la Reine des Neiges.  
- Justement ! Il faudrait une potion magique pour donner à Olga du pouvoir sur tout cela.
- Non Rolf, je ne puis lui donner un pouvoir plus grand que celui qu’elle possède déjà. N’as-tu donc pas remarqué à quel point les gens et les animaux sont obligés de lui obéir ? Et tout le chemin qu’elle a déjà parcouru ? Olga est une enfant gentille et innocente et ceci est la raison pour laquelle le pouvoir qu’elle détient dans son cœur est immense. Et si par ses propres moyens elle ne peut pénétrer dans le palais de Neighilde et retirer le morceau de miroir du cœur d’Olaf, nous ne pourrons rien pour elle. Le domaine de la Reine des Neiges commence à huit kilomètres d’ici, amène la petite jusque-là et fais-la descendre à proximité du houx dont les baies sont rouges à présent, et pas d’adieu ou d’effusion inutiles, reviens ici au plus vite.
Puis, la femme souleva Olga et l’attacha sur le dos de Rolf qui s’élança  aussitôt. Et comme il faisait très froid, Olga ne tarda pas à remarquer qu’elle était pieds nus et n’avait pas non plus ses moufles.
- Je n’ai pas mes bottes, cria-t-elle au renne qui n’osait faire demi-tour et accélérait encore son allure.
Arrivés devant le houx aux baies flamboyantes, Rolf s’arrêta et s’agenouilla afin que la petite puisse descendre sans peine de son dos.

Olga se mit à courir aussi vite qu’elle pouvait car les pieds bleuis par le froid, lui faisaient horriblement mal. Le ciel était d’un bleu profond, presque noir, et pourtant des flocons venaient vers elle, de plus en plus grands et de plus en plus denses au fur et à mesure qu’elle avançait, et la fillette compris qu’elle avait affaire à l’avant-garde de l’armée de la Reine des Neiges. Elle ferma les yeux un bref instant pour se donner du courage, et quand elle les rouvrit, elle vit accourir de petits êtres lumineux, des elfes casqués et armés qui l’encerclèrent pour la protéger. Ils chargèrent vaillamment les gardes de Neighilde qui se brisaient en petits morceaux de glace, tandis que d’autres elfes lui frottaient pieds et mains. Olga ne sentait plus le froid et toute ragaillardie par l’intervention du petit peuple, elle marcha vers le château. Mais avant tout, il fallait retrouver Olaf.

Les murs du palais de Neighilde étaient de glace, et il n’y avait ni portes ni fenêtres qui auraient pu empêcher le vent glacial de s’y engouffrer entraînant derrière lui des tourbillons de neige qui allaient s’entasser et former des murs. Les pièces immenses et vides animées par les lueurs multicolores des aurores boréales se succédaient, et au milieu de la plus grande salle s’élevait le trône sculpté dans un bloc de glace que la Reine des Neiges occupait quand elle se trouvait au palais. La Reine était absente, elle était partie au sud, visiter quelques pays chauds.



Au pied du siège royal, Olaf dormait profondément, les lèvres et les doigts bleuis par le froid  mais il n’en souffrait pas car Neighilde avait posé son doigt sur sa poitrine transformant son cœur en bloc de glace. Pénétrant dans la grande salle vide et glacée, Olga aperçut son petit camarade Olaf.
- Olaf ! Mon gentil petit camarade, enfin je te retrouve ! s’écria-t-elle.
Mais le garçonnet ne répondit pas et son corps restait raide et glacé. Alors la fillette se mit à pleurer amèrement. Mais les larmes chaudes en tombant sur la poitrine du petit Olaf pénétrèrent jusqu’à son cœur faisant ainsi fondre le bloc de glace et remonter l’éclat du miroir du diable dans l’un de ses yeux. Et quand Olaf ouvrit enfin les yeux après un très long moment, et qu’il reconnut sa gentille petite camarade, il pleura si fort que l’éclat du miroir s’écoula hors de son œil avec les larmes.
- Olga, ma chère petite Olga, comme tu as été longue à venir ! Mais où suis-je ?
Il regarda tout autour de lui et rajouta :
- Qu’il fait froid ici ! Et que tout est vaste et vide…


Ils se serrèrent et pleurèrent de joie. Puis, Olga déposa un doux baiser sur ses joues pâles qui redevinrent roses, et la main dans la main, ils quittèrent le vaste palais de glace en parlant de la grand’mère d’Olga qui devait être terriblement inquiète et triste, et de ses beaux rosiers sur le balcon. Et quand ils atteignirent le houx aux fruits rouges, Rolf les attendait là, en compagnie d’une jeune compagne qu’il avait rencontrée depuis peu. Les enfants montèrent sur le dos des rennes qui les amenèrent chez la femme de la côte. Ils se réchauffèrent et se reposèrent chez elle, tandis que la dame préparait son grand traineau. Le lendemain matin, elle leur expliqua bien clairement le chemin qu’ils auraient à prendre pour arriver chez eux et leur remit des vêtements bien chauds qu’elle avait confectionnés à leur intention.

Attelés au traineau les deux rennes bondirent guidés par la femme de la côte, et ils accompagnèrent les enfants jusqu’à la limite de la neige, là où des fleurs et une herbe fraîche et tendre commençaient à pousser. Les enfants prirent congé des rennes et de la dame qui s’en retournèrent. Olga et Olaf poursuivirent leur chemin à pied et traversaient une forêt où les oiseaux commençaient à gazouiller, lorsqu’ils aperçurent une cavalière s’avançant vers eux. Olga reconnut immédiatement le gentil cheval gris pommelé que les brigands lui avaient pris puis, la cavalière, qui n’était autre que fille des brigands. S’ennuyant à la maison, elle avait décidé d’aller courir le vaste monde en commençant par le nord.
- Ne crains-tu pas de faire de mauvaises rencontres ? lui demanda Olga.
- Ha ! Ha ! J’ai de quoi me défendre !
Et sur ce, elle sortit de dessous sa veste deux énormes pistolets. S’adressant à Olaf, la fille des brigands lui fit :
- Alors c’est toi qui sais mettre la moitié du monde sans dessus dessous ? Je me demande si tu en vaux bien la peine !
Olga lui demanda des nouvelles de la princesse et du prince qui l’avaient si bien accueillie.
- Ils sont en voyage à l’étranger, lui répondit la fille des brigands.
- Et la corneille de la forêt ? demanda Olga.
- Morte, et sa compagne n’arrête pas de geindre. Mais dis-moi, au fait, comment as-tu fait pour retrouver Olaf ?
Et les deux enfants se mirent à lui raconter ensemble leur aventure.
- Hm, fit la fille des brigands, je crois que le cheval t’appartient, alors reprends-le.
Et elle leur fit ses adieux en leur promettant d’aller leur rendre visite le jour où elle passerait par Oslo.

Quand Olga et Olaf parvinrent à Oslo un beau et chaud soleil printanier les y accueillit. Arrivés devant la maison de la grand’mère d’Olga, ils levèrent les yeux vers le balcon, les rosiers étaient toujours à leur place. Ils frappèrent à la porte de la chambre de la grand’mère qui somnolait dans son fauteuil. Elle parut s’éveiller d’un mauvais rêve quand elle vit arriver vers elle les deux enfants, la main dans la main. Ils s’assirent sur leurs petites chaises et demandèrent à la grand’mère de leur raconter un nouveau conte.



Quant à Neighilde, il semblerait qu’elle supporte mal de vivre seule, car selon les dires de pêcheurs de l’arctique, ils l’auraient aperçu quelques fois se promenant sur la banquise en compagnie d’ours polaires, et d’après des bûcherons, elle parcourrait monts et vaux en hiver, épiant les enfants des villages jouant dans la neige.

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La Cruche à Vinaigre

Message  Freya le Jeu 12 Sep 2013 - 16:59

Depuis bien longtemps, un homme et sa femme menaient une vie simple mais heureuse dans une cruche à vinaigre jusqu’au jour où, le mari trouvant sa vie bien monotone fit ce reproche à son épouse :
- C’est de ta faute si nous habitons dans cette maudite cruche à vinaigre où nous nous morfondons du matin jusqu’au soir !
- Non ! C’est de ta faute ! répliqua l’épouse rouge de colère.
Et ils se querellèrent en se poursuivant dans la cruche. Un rouge-gorge qui avait observé la scène leur demanda :
- Que vous arrive-t-il ? Pourquoi vous tapez-vous ?
- Hm ! répondit la femme, cette cruche est bien trop petite, nous avons besoin d’espace, et donc nous aimerions en sortir et vivre comme tout le monde.
L’oiseau tenta de renverser la cruche, mais bien trop léger, il n’y arriva pas. Il s’envola aussitôt pour la forêt toute proche et siffla d’une manière particulière. Aussitôt un génie apparut sur le chapeau d’un gros champignon :
- Tiens ! Bonjour mon ami. En quoi puis-je t’aider ?
Et l’oiseau lui conta l’histoire du couple logeant dans une cruche à vinaigre. Le bon génie ne pouvant lui refuser ce service, se rendit sur place et libéra le couple. Ne sachant où aller, le génie leur offrit une jolie maisonnette au milieu d’un grand jardin. Peu de temps après, l’homme appela le rouge-gorge qui avait bâti son nid dans leur jardin :
- Demande à ton génie de venir nous voir, car nous avons envie de travailler la terre  et nous aimerions donc posséder une grande ferme, avec étable, écurie, champs, prés, basse-cour, ainsi que les domestiques indispensables.
Le génie trouva la demande raisonnable et exauça leur désir.

Chaque semaine la femme se rendait au marché de la ville pour vendre le surplus des produits de la ferme, et elle ne cessa d’admirer à chaque fois les toilettes des dames élégantes accompagnées d’une servante ou de leur cocher.

Et une année plus tard, la dame appela le rouge-gorge pour lui faire part de son nouveau souhait. L’air contrarié, l’oiseau alla tout de même trouver le génie de la forêt qui accorda au couple une maison cossue aux armoires remplies de linge et de vêtements. Mais cette satisfaction comme les autres ne dura pas et l’homme appela un matin le rouge-gorge :
- Nous voulons être anoblis et posséder palais, carrosses, et serviteurs en grandes livrées.
- Serez-vous satisfaits un jour ? demanda l’oiseau fort mécontent.
Arrivé dans la forêt il fit part de ses doutes au bon génie :
- Tant d’insatisfaction, ce n’est pas bon.
- Laisse-venir, lui répondit le génie en souriant.



Anoblis, les portes du palais royal s’ouvrirent devant le couple subjugué par tant de richesses. La reine et le roi portaient des vêtements brodés d’or ornés de pierres précieuses, et toute la cour se courbait sur leur passage. Un  carrosse d’or les attendait dans la cour du palais où les chevaux racés de la garde piaffaient d’impatience. Sur leur passage les gens agitaient des mouchoirs et les enfants de petits drapeaux.

Et, une fois de plus, l’homme et la femme de la cruche à vinaigre furent rongés d’envie. Ils appelèrent le rouge-gorge et lui dirent qu’ils voulaient être roi et reine, en promettant de s’arrêter là.

De mauvaise humeur, l’oiseau s’envola pour la forêt. Et, une fois encore, le bon génie réalisa leur vœu.

Devenus souverains, ils convoitèrent rapidement les trésors des royaumes voisins. Toujours insatisfaits, ils se demandèrent ce qu’ils pourraient encore devenir : empereur et impératrice, pape, et pourquoi pas Dieu en personne ?

A peine eurent-ils formulé ce dernier souhait, qu’un terrible coup de tonnerre éclata, le ciel s’assombrit, et un immense corbeau au regard brûlant déploya ses larges ailes. Alors sa puissante voix s’éleva faisant trembler la terre :
- Devenez à jamais aigres dans votre cruche à vinaigre !

Tout disparut comme avalé par la terre, et l’homme et la femme se retrouvèrent pour toujours dans leur cruche à vinaigre.

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Les Enfants à la Fleur de Lys Dorée

Message  Freya le Ven 27 Sep 2013 - 13:23

A la mort du vieux roi, son fils unique monta sur le trône. Après les cérémonies officielles qui suivirent le décès du vieux monarque, puis celles du couronnement, le jeune roi, le cœur empli de douleur, enfourcha son cheval et parcourut monts et vaux jusqu’à ce qu’il atteignit une forêt dense où il se perdit. Quand enfin il parvint à en sortir, il aperçut au loin des faucheurs. Derrière plusieurs meules de foin, il vit trois jeunes filles en si grande conversation qu’elles ne s’aperçurent pas de la présence du jeune roi qui put les entendre.
La première dit :
- J’aimerais épouser le chasseur du roi.
La seconde répondit :
- Moi, je souhaiterais épouser son jardinier.
Et la troisième ajouta :
- Et moi, j’aimerais épouser le roi lui-même et nous aurions deux enfants, une fille et un garçon, et les deux naîtraient avec une fleur de  lys dorée sur l’épaule.
Le jeune roi s’éloigna tranquillement sans avoir été aperçu, traversa le village où il retrouva le chemin de la ville royale et de son château. Cependant, il n’oublia ni les jeunes filles ni leurs vœux qui ne tardèrent pas à se réaliser. La première épousa le chasseur, la seconde le jardinier, et la troisième devint l’épouse du jeune roi.


Malheureusement, la mère du roi était une redoutable sorcière qui ne pouvait souffrir sa bru, et en conséquent, sa haine se porta également sur le pauvre bébé dont la naissance imminente fut annoncée par le médecin royal. Pour mener à bien son plan diabolique, la sorcière fit remettre au roi un faux message l’informant de l’invasion du royaume par les forces armées d’un pays voisin, et réclamant sa présence sur le front aux côtés de ses troupes déjà engagées. L’âme en peine, le roi quitta sa jeune épouse.

Au moment de la naissance, la reine-mère congédia toutes les dames d’atour ainsi que les servantes de la jeune reine qui mit au monde un beau garçon portant sur son épaule une belle fleur de lys dorée et brillante. La sorcière enleva aussitôt le bébé pour le remplacer par un tout jeune chiot. Elle raconta à la jeune mère que l’enfant était né difforme et si laid qu’il n’était guère possible de le présenter à son père le roi, et encore moins à la cour et au peuple. La jeune reine voulut voir son enfant, mais elle eut beau supplier en pleurant la vieille, celle-ci refusa. Néanmoins, la sorcière suggéra à la jeune mère de garder le silence, d’accepter de laisser croire au roi qu’elle avait mis au monde un chiot, et que moyennant une rente annuelle, l’enfant serait protégé et pourrait grandir à l’écart de la cour. Mais au cas où la jeune maman révélerait le secret à son époux, l’enfant serait immédiatement exécuté. La jeune reine ne put que se résigner.

Et deux mois plus tard lorsque le roi induit en erreur rentra au château, ce fut sa mère qui lui fit part de la triste nouvelle. Fort étonné, le roi ne cessait de regarder sa chienne de chasse à qui le chiot ressemblait bien étrangement, et comme son épouse ne disait mot, il finit par accepter le fait qui lui parut pourtant bien étrange.

Pendant ce temps, le bébé fut retrouvé par un pêcheur sur une plage. Il le ramena dans son couffin avec l’argent chez lui, et l’éleva comme son fils avec ses propres enfants.



Une année passa et la jeune reine attendait son deuxième enfant. Et à nouveau, juste avant la naissance prévue de l’enfant, le roi reçut une nouvelle fausse missive et dut quitter le château. Mais cette fois, la méchante reine-mère, échangea le nouveau-né contre un chaton. Une fois de plus le roi à son retour s’étonna, mais devant le mutisme de sa femme il finit par accepter la chose.

Et ce fut ainsi que le deuxième enfant, une mignonne petite fille avec une fleur de lys dorée sur l’épaule, arriva, elle aussi, chez le brave pêcheur. Les deux enfants s’épanouirent car leur père adoptif bien qu’il n’était qu’un modeste et courageux pêcheur, avait une âme noble et un cœur bon. Quand ils devinrent plus grand, leur père adoptif leur raconta comment et où il les avait trouvés, et qu’une main inconnue déposait chaque année sur le rebord de la fenêtre de la chaumière une pension pour leur assurer les meilleurs soins, et qu’il espérait qu’ils retrouveraient un jour leurs véritables parents.

Profondément troublés par ces paroles, les enfants ne cessaient d’y songer en se demandant qui pouvaient bien être leurs parents. Les enfants étaient bien d’accord entre eux qu’il fallait entreprendre quelque chose pour qu’ils puissent connaître un jour leurs véritables parents, mais la fillette n’était pas disposée à abandonner la sécurisante chaumière du pêcheur pour partir à l’aventure. Et durant les nuits qui suivirent ils en parlèrent après avoir  réfléchi pendant la journée. Jamais leur père adoptif ne les laisserait partir seuls, il fallait donc qu’ils s’enfuient nuitamment. La fillette hésitait toujours, mais finit par se rallier à l’avis de son frère. Et dès le lendemain, ils firent discrètement des provisions et, la nuit venue, ils s’éclipsèrent de la chaumière.

Quand l’aube se leva, ils étaient déjà loin et hors d’atteinte d’inévitables recherches. Les jours suivants, ils se cachèrent le jour pour se reposer et marcher la nuit. Enfin, ils atteignirent une profonde forêt au milieu de laquelle s’élevaient les ruines d’un ancien château. Ils y pénétrèrent mais n’y rencontrèrent personne. Fouillant ensuite les souterrains de l’ancienne forteresse ils y découvrirent un important trésor. Ils décidèrent donc de faire relever les murs du château  pour pouvoir s’y établir le temps d’obtenir  plus de précisions sur leurs parents. Bien qu’ils s’y plurent, ils n’abandonnèrent pas leur but. Ils envoyèrent des messages à tous les souverains dont l’un atteignit la cour de leurs parents, mais la vielle sorcière veillait et elle réussit à intercepter la missive.

A présent que la méchante reine-mère savait où se trouvaient ses petits-enfants, elle décida de s’en débarrasser définitivement et tous les moyens lui étaient bons ! Comme elle connaissait bien la région et le château où les enfants avaient trouvé refuge, elle s’y rendit. Sans dévoiler sa véritable identité, elle demanda aux enfants de visiter les lieux et les félicita pour leur bon goût et la beauté naturelle du site. Cependant, elle leur fit remarquer avec ruse qu’il manquait une fontaine dans le jardin de leur château, mais qu’elle pourrait peut-être les aider à s’en procurer une.  Et elle rajouta qu’à une heure de route de là,  il y avait un autre château avec une source miraculeuse.
- Il suffit, leur dit-elle, que vous en rapportiez trois gouttes que vous devrez disperser sur l’herbe pour qu’une fontaine en surgisse. Et elle repartit.
Les enfants ignoraient le danger que la méchante vieille avait pris soin de leur cacher et qui avait déjà coûté la vie à bien des aventuriers.

Et le lendemain matin, le garçon se rendit au château que la vieille lui avait indiqué. Cependant, il fut surpris de voir la grande porte gardée par un dragon, car la sorcière ne lui avait rien dit.
- Que veux-tu ? lui cria le dragon de fort méchante humeur pour avoir été tiré de son sommeil.
Sans crainte, le garçon lui expliqua ce qu’il désirait.
- Hm, répondit moins rudement le dragon en apercevant des elfes s’agiter dans les fleurs, d’accord, je te permets d’aller prendre les gouttes d’eau. Mais dis-moi, jeune écervelé, ignores-tu donc que la source est gardée par toute une armée de mauvais esprits hurlants qui vont par tous les moyens tenter de t’effrayer ? Ne t’a-t-on donc pas dit que plus d’un vaillant gaillard y a laissé sa vie en tentant de les recueillir ?
Mais le garçon se contenta de demander au dragon l’endroit exact où se situait la source et franchit aussitôt la grande porte bardée de fer. Il se baissa pour recueillir les trois gouttes d’eau dans un petit flacon. Des bruits d’abord étranges puis terrifiants se firent entendre, suivis de formes flottantes à l’aspect plus horrible les unes que les autres et qui se mirent à voler autour de lui avant de se précipiter sur lui en hurlant pour tenter de le jeter au sol, mais le garçon ne se laissa pas perturber et les mauvais esprits durent se rendre à l’évidence qu’ils avaient perdu la partie et ils durent laisser partir le garçon  avec son précieux flacon.



De retour au château, le garçon répandit les gouttes d’eau sur l’herbe du jardin et une fontaine surgit pour le plus grand bonheur des enfants. Mais de leurs parents ils n’avaient toujours rien appris, aussi se décidèrent-ils à envoyer un nouveau message aux souverains des différents pays, mais une fois de plus leur méchante grand’mère put intercepter le pli. Ayant compris que son petit-fils avait réussi à surmonter son épreuve, elle retourna au château voir ses petits-enfants.
- Votre château s’est embelli avec cette fontaine, mais il lui manque quelque chose. En retournant chercher trois nouvelles gouttes d’eau de la source miraculeuse que vous laisserez tomber dans l’eau de cette fontaine, elles se transformeront en trois beaux poissons dorés qui chanteront comme des merles.
La vieille sorcière prit congé, certaine cette fois que le garçon ne s’en tirerait pas car les mauvais esprits entoureraient la source des pires horreurs. Et le garçon se présenta une nouvelle fois  devant la porte du vieux château.
- Que veux-tu cette fois ? demanda le dragon-gardien. Sache mon garçon que cette fois il te sera pratiquement impossible de ne pas reculer d’épouvante et de fuir.

Mais, une fois de plus, l’enfant vainquit les esprits. Après avoir rejoint sa sœur, il versa les gouttes d’eau dans la fontaine et trois beaux poissons dorés apparurent qui se mirent à chanter d’une belle voix cristalline.


Les deux enfants étaient comblés mais tristes car ils n’avaient toujours pas retrouvé leurs parents. Ils laissèrent passer quelques années pendant lesquelles ils devinrent de beaux adolescents. Et ils envoyèrent une troisième lettre que la vieille reine-mère réceptionna. Elle était hors d’elle, ainsi ses petits-enfants étaient toujours en vie ! Une nouvelle fois elle se mit en chemin pour leur résidence.
- Votre château est beau à présent, mais il manque encore quelque chose de particulièrement beau mais rare, quelque chose que vous ne pouvez même pas imaginer… Dans le vieux château poussent deux sortes de grands et beaux arbres qui ne poussent nulle part ailleurs. Leurs feuilles sont en or et chacune chante une mélodie différente.
Et elle les quitta certaine cette fois de ne plus jamais en entendre parler.

Le lendemain matin, le jeune homme alla retrouver le dragon, gardien du vieux château.
- Que sais-tu des deux arbres aux feuilles en or qui chantent chacune une mélodie différente ? lui demanda-t-il.
- Aïe !  Aïe ! Aïe ! se lamenta le dragon en secouant tristement la tête, cette fois ton courage seul ne suffira pas, et tes chances de réussite sont quasi nulles car vois-tu, ces deux arbres sont liés à la délivrance d’une jeune princesse qu’un mauvais sort, jeté par une horrible sorcière, a changé en colombe dans ce château. Dans le mur en face de l’entrée, tu apercevras un orifice qui te conduira à un long corridor totalement obscur que tu devras suivre jusqu’au bout sans jamais te heurter au mur. Si tu ne fais que l’effleurer, tu succomberas, autrement tu arriveras à une grande salle où tu trouveras un chambellan et une colombe qu’il te faudra attraper sans la toucher de tes mains. Si tu y parviens, elle redeviendra une princesse, dans le cas contraire, tu mourras.
Le jeune prince nullement intimidé, s’engagea dans l’orifice pratiqué dans le mur. Il longea le corridor sans frôler le mur et pénétra dans la salle où l’attendait le chambellan et la colombe. Mais au moment de saisir la colombe à l’aide de son mouchoir, celle-ci lui échappa. Le jeune prince crut ensuite pouvoir l’attraper au vol et au moment où il s’élança pour la saisir fermement, ses doigts touchèrent l’oiseau –  un terrible coup de tonnerre ébranla la vieille bâtisse et le malheureux jeune homme fut transformé en un tas de pierres.



Sa pauvre sœur l’attendit en vain. Elle finit par partir à sa recherche et parvint à son tour devant le vieux château. Le dragon ne lui laissa que peu d’espoir, mais elle aussi s’introduisit dans le corridor qu’elle longea sans l’effleurer puis, pénétra dans la grande pièce où elle interrogea le chambellan qui lui désigna du bout de sa plume d’oie, un tas de pierres.
- Si tu parviens à capturer l’oiseau les mains ouvertes, lui dit-il, tu auras délivré non seulement la princesse mais encore ton frère. L’oiseau capturé, il te faudra battre ce tas de pierres avec un bâton jusqu’à ce que du sang s’en écoule et ton frère sera délivré de l’enchantement.
La jeune fille retira son tablier, le noua solidement et attrapa l’oiseau au vol. Capturée, la princesse était délivrée. Le château redevint une merveilleuse demeure richement décorée. Reprenant son tablier, la jeune fille le noua de manière à en faire un gourdin et frappa le tas de pierres aussi vigoureusement qu’elle put et jusqu’à ce que du sang s’en écoula, comme le lui avait expliqué le chambellan, et son frère fut libéré à son tour.

Le frère et la sœur regagnèrent leur château et décidèrent de tenter une dernière fois leur chance en invitant chez eux tous les rois et les reines des pays voisins. Mais cette fois, ce fut au roi en personne qui rentrait de la chasse à ce moment-là à qui le messager remit l’invitation.

Les deux adolescents reçurent leurs invités avec faste. Ils se présentèrent à eux et leur racontèrent leur histoire en leur faisant part de leurs vœux de retrouver enfin leurs parents. Pour finir, ils découvrirent leur épaule à la fleur de lys dorée.  Leurs parents s’élancèrent vers eux. Les invités restèrent quelques jours auprès des parents et des enfants qui s’étaient enfin retrouvés. Puis, les enfants suivirent leurs parents dans leur royaume.

Quant à la vieille sorcière, bien qu’elle fût la mère du roi, elle fut condamnée à passer le restant de sa vie dans un sombre cachot où par le soupirail, les enfants de la ville venaient se moquer d’elle, la huer, et lui jeter des épluchures.

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Le Shogun et le Chat du Prêtre Shinto

Message  Freya le Ven 4 Oct 2013 - 6:12

Un shogun, généralissime des armées de sa majesté le Mikado, l’Empereur du Japon, avait remporté bien des victoires pour son empereur à chaque fois qu’il fût en guerre contre d’autres nations ou des seigneurs rebelles. Il était renommé pour son habileté au maniement du sabre, et ce soir-là, le grand guerrier était bien pensif.  Pour la première fois de sa vie il se sentait tenu en échec par… un gros rat, qui s’était invité dans sa riche demeure, dévastant garde-manger et cuisines. En dépit de sa taille et de son poids, le rusé rongeur était d’une souplesse remarquable, esquivant les coups de sabre du shogun et déjouant tous les pièges tendus par ses serviteurs. Mais le grand guerrier ne s’avoua pas vaincu.

Le Mikado
Le lendemain matin, le shogun se rendit au marché des petits animaux pour acquérir un chat, ennemi juré des rongeurs. Après deux semaines de feulements, de sorties nocturnes qui se prolongeaient jusqu’à l’aube suivies d’interminables siestes, le matou n’avait toujours pas fait preuve de son goût héréditaire pour la chasse au rongeur. Aussi le shogun finit-il par le ramener au marchand qui le lui repris contre un chat soit disant plus posé, grand exterminateur de muridés.

Et ce chat-là se montra effectivement plus apte à éliminer le rongeur. Il se déplaçait furtivement, inspectait toutes les pièces du château, dévalait les escaliers en rasant les murs, restait des heures tapi immobile à l’affût du rat, mais au dernier moment, il le laissait filer car il avait une préférence marquée pour une chair bien plus délicate, celle des carpes dorées de l’étang que le  shogun avait grand plaisir à nourrir lui-même... Au bout de deux semaines le rat courait toujours, occasionnant bien plus de dégâts qu’il ne consommait d’aliments. Et notre shogun ramena le chat au marchand qui ne put refuser de le reprendre ni de rembourser ce très grand seigneur.

Le surlendemain, le shogun se rendit au temple où vivait son ami d’enfance, un prêtre shinto, à qui il rendait de fréquentes visites. Il lui exposa son problème et le prêtre lui répondit :
- Mon ami, tu devrais prendre notre mon bon vieux chat chez toi pour quelque temps. Grâce à lui nous n’avons plus aucun rongeur. Il n’était qu’une boule de poils affamée quand il est venu nous quémander un peu de nourriture par une belle soirée de printemps, il y a de cela bien des années de cela, et depuis il n’a jamais quitté le temple et n’a jamais cessé de le préserver des animaux nuisibles.
Et le prêtre amena son ami dans une pièce du temple où sur un coussin épais de méditation ronronnait un vieux matou bien rondouillet. Un jeune prêtre un peu zélé lui avait taillé les poils de la tête en forme de chapeau, ce qui fit sourire le shogun, « un chat monial » songea-t-il.


Le prêtre shinto

Le shogun ramena le chat chez lui et le déposa délicatement sur un tatami. Et le chat se comporta comme s’il logeait toujours au temple. Il choisit la meilleure place, celle au coin du feu, dormait toute la journée, ne se levant que pour prendre ses repas et ne sortant que pour faire ses besoins. Le shogun l’observait jour après jour et son attitude lui rappelait celle des mauvais prêtres au ventre à rondeur de courge, piquant pratiquement du nez dans leur bol une fois rassasiés, et faisant la sieste le restant de l’après-midi. Déconcerté par l’attitude du chat, il retourna dix jours plus tard au temple.
- Patience mon ami, répondit le prêtre shinto au shogun. Aie confiance en lui, tu verras, il ne te décevra pas, c’est un excellent chasseur. Garde-le encore quelque temps avec toi avant de nous le ramener.
- Un excellent chasseur, hm ! répéta le shogun peu convaincu, il ne fait que dormir et manger à longueur de journée ! Enfin, puisque tu me le demandes mon ami, je lui accorde encore bien volontiers un délai.


Et le shogun rentra chez lui quelque peu dépité. Cependant, il ne fut pas le seul à observer le chat à longueur de journée, car le rat lui aussi ne cessait de l’épier depuis son arrivée, et plus les jours passaient, et moins ce vieux chat grassouillet l’inquiétait. Et le rat recommença à s’enhardir, se rendant tranquillement jusqu’aux cuisines pour se servir directement dans les plats prêts à être servis, au grand dam des cuisiniers ! Bientôt le rat ne se soucia plus du chat pas plus que d’une vieille peluche. Mais un jour, trottinant comme d’habitude vers les cuisines, il fut surpris par la brusque détente du félidé qui le tua net en l’égorgeant d’un coup de griffe. Le shogun qui surveillait le chat à distance, sursauta, tout autant surpris que le rat par la prompte réaction du matou.

Ainsi, songea le shogun, ce vieux chat rusé d’apparence débonnaire connait cet ancien principe de stratégie militaire qui consiste à endormir la vigilance de l’ennemi avant de l’attaquer par surprise pour le subjuguer ! Et il partit d’un grand éclat de rire.

Le lendemain le shogun ramena le chat à son vieil ami le prêtre shinto, et fit un don conséquent au temple. De retour chez lui, il médita la leçon du vieux chat, et se remit à pratiquer le tir à l’arc.

Le Shogun
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Coyote et le Monstre du Grand Canyon

Message  Freya le Ven 11 Oct 2013 - 8:50

De Coyote nous ne connaissons que l’image qui nous est donnée par les  dessins animés « Coyote et Bip Bip ». Mais Coyote est bien différent. Maigre et même efflanqué, il court toujours les vastes plaines de l’Ouest à la recherche de proies ou de charognes pour satisfaire sa grande voracité. Il a acquis une très grande expérience mais souvent à ses dépens, et il lui arrive aussi de se faire prendre à son propre jeu, mais il aime par-dessus tout partager son très grand savoir avec les hommes. Particulièrement rusé, il est d’avis que la ruse est le seul moyen qu’ont les petits pour échapper à la tyrannie des grands de ce monde. Passé maître en matière de stratégie, il sait prendre des risques aberrants quand cela s’avère nécessaire mais payant. Mais Coyote est aussi le plus grand des pitres, et n’hésite pas à renoncer volontiers à sa fierté et à sa réputation pour nous faire rire, afin de nous soulager transitoirement du poids de nos soucis, car pour Coyote, le rire est la meilleure des médecines.

Dès l’aube des temps, Coyote était déjà là, furetant partout et se mêlant déjà des affaires du monde. Toujours aussi malicieux et facétieux, il demeure aussi peu recommandable que jadis. Pourtant, les anciens peuples d’Anahuac (Amérique) s’estiment redevables à notre rusé compère des grands services qu’il leur rendit jadis, car ce fut lui qui perça le secret du feu, qui détourna le premier grand troupeau de bisons que le clan égocentrique des géants qui peuplaient alors notre planète, tentaient de garder pour lui seul.

Selon une très ancienne légende navajo, un jour, l’idée vint à Coyote de visiter le Grand Canyon du Colorado dont il avait entendu parler par des Amérindiens assis un soir autour d’un grand feu de camp. A l’entrée du canyon, il rencontra une vieille indienne qui ramassait de l’herbe sèche pour allumer son feu.
- Où vas-tu ainsi, lui demanda-t-elle ?
- Ce canyon m’intrigue, lui répondit-il.
- N’y va pas, c’est extrêmement dangereux, car il est habité par un ogre géant, grand mangeur d’hommes et d’animaux !
- Bah ! lui répondit Coyote, tu n’ignores pas à quel point je peux avoir l’esprit fertile quand il s’agit de jouer un tour pendable, et puis, cela ne sera pas la première fois que je me frotterais à un géant, et comme tu peux le constater je m’en suis toujours bien tiré !
- Peut-être bien, mais vois-tu ce monstre-là est non seulement particulièrement grand, mais encore très malin, et à ce jour, personne n’est jamais ressorti de ce canyon.
- Tu excites ma curiosité, il me brûle de savoir lequel de nous deux est le plus rusé. Comment veux-tu qu’un balourd pareil puisse me battre à mon propre jeu ?
Et sur ces mots, Coyote s’engagea dans le défilé.
- Je t’aurai averti ! lui cria la vieille squaw.



Mais déjà Coyote s’enfonçait dans le canyon en avançant prudemment, rasant la paroi rocheuse, se tapissant derrière des buissons ou se glissant dans une anfractuosité du rocher, certain de passer inaperçu au regard du géant. Et ce fut ainsi qu’il arriva devant l’entrée d’une gigantesque caverne.
- Cela ne peut être que l’entrée du repaire de l’ogre, se dit-il, allons y jeter un œil.

Et il s’enfonça dans l’obscurité, avançant lentement à tâtons, les oreilles dressées, les sens en alerte, lorsqu’il trébucha contre ce qui lui sembla être un animal. Au bout d’un long moment, il réussit enfin à distinguer dans la pénombre, un être humain qui rampait au sol visiblement très affaibli et assoiffé.  
- Mais que fais-tu là parterre, mon frère bipède ?
- Je suis épuisé, aide-moi d’abord à me relever, frère Coyote, je t’expliquerai après.
- Mais bien sûr ! Et Coyote aida l’homme à se redresser.

L’homme avait bien de la peine à se tenir debout. Le souffle court, il murmura au canidé :
- Cela fait trois jours que je n’ai ni mangé ni bu, et j’ai une faim de loup. A chaque fois que j’essaie de sortir de là, il gonfle son gosier et avale sa salive.
- Mais que me racontes-tu là, mon frère bipède, c’est qui « il » ?
- Ha ! Ha ! Ha ! Coyote, alors là tu me déçois ! Je te croyais tout de même plus malin ! N’as-tu donc pas remarqué que ce que tu prenais pour l’antre du géant n’était autre que sa gueule ?
- Ben, dit tout de suite que je me suis fait avoir !
- Eh oui, Coyote, tu t’es fait avoir comme un débutant !  Comme nous tous ici d’ailleurs…
- Mince alors ! C’est bien la première fois que je me fais berner !
- Oui Coyote, et sans doute pas la dernière, mais vois-tu l’ogre a su tirer parti de la couleur ocre de sa peau qui est parfaitement identique à celle des parois du défilé, et il lui suffit de rester couché dans le canyon, la gueule grande ouverte, et tous ceux qui passent par-là se font prendre.
Coyote resta pensif un long moment, puis le regard brillant de malice, il répondit à l’homme :
- Vois-tu mon frère, la différence entre toi et moi, c’est que toi et tes frères bipèdes, vous avez tous un gros cerveau complexe, trop complexe peut-être, et vous ne savez pas en exploiter toutes les ressources. Tu te plains de n’avoir rien eu à manger depuis trois jours, alors que tu te trouves au milieu d’une formidable réserve de viande ! Regarde un peu toute cette carne autour de toi ! Mais qu’est-ce que tu attends pour te servir ?
Et Coyote s’empara du couteau de l’Amérindien et commença à découper des morceaux de chair dans la paroi qui se mit aussitôt à saigner. Il donna le premier bout de viande à l’homme et garda le second pour lui.
- Qu’en penses-tu, mon frère bipède ? Un peu dure à mâcher, mais drôlement goûteuse, non ?

Les autres malheureux prisonniers de l’ogre furent servis à leur tour par Coyote, et tous reprenaient des forces lorsque soudain, la caverne se mit à trembler, et tous durent s’agripper rapidement à la paroi, car une brusque arrivée d’air faillit les emporter dans l’estomac du monstre. La gorge irritée, le géant avait toussé. D’ailleurs, il commençait à se poser des questions :
- Ces maux de gorge, je ne les avais pas avant que Coyote ne pénètre dans ma bouche. Y serait-il pour quelque chose ? Ma mère m’a pourtant bien mis en garde contre cette peste. J’aurais peut-être mieux fait de ne pas l’avaler celui-là.
Et l’ogre ne croyait pas si bien dire car déjà Coyote était en train de réfléchir au moyen de se tirer d’affaires.
- Voyons, dit Coyote réfléchissant à haute voix, si nous tentions une sortie par la bouche, nous risquerions d’être tous réduits en miettes par les  énormes dents du monstre que j’ai prises pour des stalactites et des stalagmites en entrant. Quant à la sortie par derrière…
- Ah non ! Ah non ! s’écrièrent en chœur les prisonniers, pas par derrière ! Pas par derrière !
- Hm mm ! Oui, répondit Coyote, je ne crois pas non plus que ce soit une bonne idée… La sortie par derrière pourrait effectivement être bouchée car ce sacré monstre à force d’avaler n’importe quoi, pourrait bien être constipé, et nous risquerions de nous faire gazer, et moi, je n’aime pas cette idée du tout, du tout...
Et Coyote se remit à réfléchir, se grattant la tête, le menton, les oreilles et enfin, s’adressant à l’homme, son compère :
- Viens, suis-moi !
- Où allons-nous, Coyote ?
- Entends-tu ce bruit de tambour, mon frère bipède ?
- Oui, c’est le cœur du géant.
- Il faut que nous nous en approchions autant que possible.
Arrivés dans une cavité, Coyote monta sur les épaules de son compagnon, et donna un grand coup de couteau dans une paroi. Aussitôt, un torrent épais, visqueux, chaud et rouge à l’odeur fade, les emporta pour les projeter hors de la bouche de l’ogre qui ne tarda pas à rendre son dernier souffle. Une kyrielle de bipèdes et de quadrupèdes eurent le temps de les suivre, avant que la caverne ne se referme à jamais.

L’un des survivants demanda à Coyote :
- Diantre ! Comment fais-tu pour toujours réussir à t’en sortir, là où nous autres nous échouons ?
- Oh ! c’est très simple, lui répondit Coyote, car vois-tu, moi je ne peux jamais rien faire comme les autres !

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Coyote et Grand Chef Bison

Message  Freya le Ven 18 Oct 2013 - 11:05

Selon un ancien conte kiowa, Coyote, le ventre creux, errait misérablement de ci de là dans la vaste plaine de l’Ouest à la recherche d’une proie facile. Il n’était plus très jeune, et son corps usé et douloureux l’empêchait même de courir désormais après un malheureux lapin. Pour toute pitance, il ne lui restait que les quelques misérables insectes rencontrés au hasard de son chemin, ou quelque charogne délaissée par les vautours. Pour Coyote ce n’était vraiment plus une vie digne de ce nom.

Coyote trottinait tout en songeant à sa triste existence, lorsque soudain il aperçut au loin dans l’herbe ondoyant sous le vent, une masse sombre. S’arrêtant, il leva son museau pointu vers le ciel et huma longuement l’air.
- Un bison ! Et un bison à terre est un bison mort ! se dit-il en se pourléchant les babines.
Et bien que perclus de douleurs, Coyote s’élança gaiement vers le monticule sombre qui lui promettait un fameux festin. Effectivement, c’était un grand et puissant bison couché sur le flanc qui portait plusieurs morsures profondes faites par des loups, sur la nuque, l’épaule et le train. Mais le puissant bovidé leur avait fait front, et ils n’eurent d’autre choix que d’abandonner leurs attaques.

Mais déjà deux vautours se mirent à tournoyer au-dessus de l’animal qui venait de tomber. Et lorsque Coyote se fut rapproché, il put voir le bison donner de grands coups de cornes en direction des rapaces en leur disant :
- Je ne suis pas encore mort !
Les vautours qui s’étaient posés hors de portée des cornes, lui répondirent sur un ton goguenard :
- Oh ! Nous sommes patients tu sais, nous attendrons donc. Mais ne te fais pas d’illusion, avec tout le sang que tu perds, tu n’en auras plus pour très longtemps. Et lorsque tu seras mort, nous rendrons grâce au Grand Mystère de t’avoir mis sur notre chemin.
- Vous n’avez pas encore ma peau, misérables fossoyeurs ! Car les loups pourraient bien revenir en meute cette fois, et contrecarrer votre projet, d’ailleurs j’en ai entendu un hurler il y a peu.
- C’est de moi dont tu parles, Grand Chef Bison ? fit Coyote en s’approchant du blessé tout en jetant un regard prudent alentour.
Les vautours préférèrent prendre leur envol pour veiller de haut leur proie. Tournant la tête, le bison lui dit :
- Ah, c’est toi vieux charognard ! Toujours à lécher la trace de la bête qui va tomber !
- Si tu cherches à me couper l’appétit Grand Chef Bison, c’est raté !
- N’en as-tu donc pas assez de ta vie minable ?
- Mais que crois-tu, Grand Chef Bison, s’il était possible de changer de peau, j’aurais été le premier à essayer !
- Ecoute Coyote, je pourrais peut-être t’aider, fit le grand bison une lueur d’espoir dans le regard. Tu vois ma bosse, et comme celle de tout bossu, elle porte chance. Longtemps j’ai été l’apprenti d’un Homme-Médecine et j’ai un chant et une danse de pouvoir, et à présent je sais comment te changer en jeune bison. Regarde-moi comme je suis fort et bien nourri. L’herbe est abondante et grasse dans la prairie, il suffit de baisser la tête pour manger, sans compter que je suis à la tête d’un important troupeau de belles bisonnes.
- Alors là je t’arrête tout de suite, Grand Chef Bison ! Dis-moi, qu’as-tu à gagner à vouloir m’aider, hein ? C’est quoi l’entourloupe ?
- Bon, je te propose un accord. Tu m’aides à me remettre debout, car j’ai hâte d’administrer une fessée mémorable à ces deux jeunes chenapans qui m’ont attaqué par traîtrise, et moi je te change en jeune bison, et en prime, je te donne la moitié de mon troupeau de bisonnes.
- Hm… l’envie de changer de peau me démange… des sensations nouvelles, de la nourriture en abondance et à portée de museau… oh et quelle puissance… et quelle plastique parfaite !  Bon, allez Grand Chef Bison, marché conclu !



Et Coyote se mit courageusement au travail. Il récolta des herbes médicinales et de l’argile pour en faire un emplâtre qu’il appliqua  soigneusement sur les plaies du bovidé. Il s’occupa ensuite à construire une hutte de sudation autour du bison, et quand elle fut terminée, il en couvrit le sol de feuilles de sauge, alluma devant l’entrée un grand feu dans lequel il fit chauffer des pierres qu’il porta ensuite dans la loge, versa de l’eau dessus et convoqua les esprits guérisseurs. Quand la vapeur se dissipa, Grand Chef bison était sur pied.
- A moi de jouer à présent, dit Grand Chef Bison à Coyote. Mais surtout, ne t’avises pas à m’imiter, et il serait même préférable que tu ne regardes pas, car l’Homme-Médecine dont j’ai été l’élève durant de nombreuses années, disait qu’il fallait avoir accumulé beaucoup de pouvoirs dans son sac médecine pour y arriver.
- Bon, bon, je m’assoie là et je ferme les yeux, répondit Coyote.
Et Coyote put entendre Chef Bison entamer une danse effrénée et marteler avec frénésie le sol de ses sabots tout en meuglant son chant sacré. Mais notre rusé compère ne pouvait s’empêcher d’entrouvrir de temps à autre les paupières, question de savoir ce que ce gros balourd était capable de mijoter. Et c’est ainsi qu’au dernier moment il vit Grand Chef Bison le charger et ce fut de justesse qu’il évita le choc.
- Bougre d’idiot ! lui cria Grand Chef Bison, tu as tout fait rater ! Au moment où je devais te soulever pour te faire passer sur ma bosse, mon sac médecine, et te faire faire trois pirouettes dans les airs, tu aurais été transformé en retombant sur mon dos. N’oublie pas que j’ai besoin de toi pour reprendre mon rang et ma place de chef ! Alors fais-moi  confiance.
- Bon, bon, ça va, je ne bougerai plus la prochaine fois, grommela Coyote.
Et Grand Chef Bison recommença son rituel, et après avoir effectué les trois pirouettes et être retombé sur la bosse, Coyote se retrouva transformé en jeune bison. Heureux d’avoir trouvé une nouvelle jeunesse, Coyote se mit à caracoler dans la prairie.



Mais il fallait retrouver le troupeau de bisonnes, et Grand Chef Bison accompagné de Bison-Coyote, galopèrent côte à côte sur les traces du troupeau. Quand enfin ils le rejoignirent, les bisonnes s’étaient choisi un nouveau Chef Bison. L’affrontement fut inévitable, mais ce fut Coyote-Bison à qui la moitié des bisonnes appartenait, qui dut combattre le prétendant.

Se faisant face, les deux adversaires meuglèrent en grattant le sol de leurs sabots, soulevant un nuage de poussière puis, se chargèrent avec fougue. Mais Coyote-Bison, peu disposé à prendre un mauvais coup de corne, s’écarta au dernier moment. Chef Bison ne put éviter une corne de Coyote-Bison qui le blessa sévèrement à une côte. Chef Bison qui n’avait jamais vu une telle stratégie en fut déconcerté au point qu’il préféra abandonner son rang et son nouveau troupeau.

Grand Chef Bison avait tenu parole. Mais quand Coyote-Bison se réveilla le lendemain matin, ses bisonnes avaient préféré rejoindre le reste du troupeau de Grand Chef Bison. Il se remit donc en route pour reprendre le troupeau qui lui revenait. Mais persuadé que Grand Chef Bison lui avait repris sa part, il se dit qu’il n’était probablement ni de taille ni de force à l’affronter pour la lui reprendre. Ce fut alors qu’il rencontra son cousin, Maître Renard, aussi maigre et sec que lui-même le fut avant qu’il ne changea d’aspect.


- Hé ! Attends-moi, ne file pas, c’est moi Coyote, ton cousin.
- Que me chantes-tu là, je ne suis pas encore myope au point de prendre un bison pour un coyote ! Et mon flair proverbial, qu’en fais-tu ?
Et Coyote-Bison relata à Maître Renard son aventure et sa métamorphose, ainsi que sa douce vie de chef Coyote-Bison. Et bien entendu, Maître Renard eut lui aussi envie de changer de peau et d’existence. Coyote-Bison lui proposa une association pour vaincre Grand Chef Bison. Et Coyote-Bison, apprenti Homme-Médecine, commença le rituel effectué par Grand Chef Bison et quand Maître Renard, son cousin, rebondit sur sa bosse, le prodige se reproduisit mais sûrement pas dans le sens que Coyote-Bison eut souhaité. Maître Renard ne s’était pas transformé en jeune bison, et Coyote-Bison était redevenu le vieux Coyote qu’il fut avant sa rencontre avec Grand Chef Bison.
Philosophe-né, Coyote conclut sagement :
- Le Grand Mystère a tout fait dans un cercle. J’ai voulu le briser mais Il ne l’a pas permis. J’avais oublié qu’Il a donné à chacun d’entre nous un cri unique au moment de sa naissance, faisant de chacun de nous une parole de Son chant. Je devais lui manquer… Et que deviendrait le Cercle du monde, Cercle de pouvoir, sans vieux Coyote ? Il est probable qu’il ne tournerait plus très rond.

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Le Bailli et le Voleurs de Poules

Message  Freya le Ven 1 Nov 2013 - 9:20

Le printemps venait d’arriver, et dans la campagne la nature était en pleine  effervescence. Dans les arbres et les buissons reverdis ce n’était que chants d’oiseaux qui s’activaient avec frénésie à construire leurs nids, et dans les clairières, les petits des animaux de la forêt gambadaient heureux sur les  tapis de primevères à peine écloses.

La soirée était douce et les fleurs des arbres fruitiers embaumaient l’air. Le bailli qui venait de terminer son dîner copieux et bien arrosé, alla s’assoir sur le banc de son jardin. Il huma l’air doux et parfumé et avec un sourire béat, il poussa un profond soupir de satisfaction, lorsque son secrétaire particulier  arriva sur la pointe des pieds. Alors que le bailli était un homme replet, le secrétaire était d’une maigreur ascétique contraint de porter des bretelles pour ne pas perdre la culotte. Aussi le bailli le surnomma-t-il Monsieur Bretelles-de-Culotte. Au petit matin, les soldats du guet avaient arrêté un pauvre paysan pour avoir volé deux poules à son voisin. Et Monsieur Bretelles-de-Culotte attendait que le bailli veuille bien énoncer sa sentence.
- Qu’on le pende !
Le bailli refusait d’être dérangé plus longtemps pour un de ces misérables paysans. Mais le secrétaire ne bougeait pas. Le bailli dont le visage s’assombrissait fit :
- Quoi encore ? Je sais bien que ce maraud était venu l’été dernier se plaindre de ce que les poules de son voisin viennent picorer ses salades et qu’il a estimé ce qu’il appelle « son préjudice » à deux poules. Eh bien, quoi ? Vas-tu transmettre oui ou non mon verdict au sergent de ville ?
- C’est que, répondit Monsieur Bretelles-de-Culotte en rentrant son cou dans les épaules, j’ai une demande à vous transmettre. Le paysan que vous venez de condamner à la peine capitale désire vous entretenir d’une chose que vous n’aurez pas à regretter.
- Amène-le moi, répondit le bailli, mais j’espère que le dérangement en vaut la peine, sinon il t’en cuira !
Le paysan fut amené devant le bailli et, en se jetant  à ses pieds, il lui dit :
- Messire, vous m’avez condamné à la potence. Les vies de deux poules valent-elles vraiment celle d’un être humain ? L’hiver fut particulièrement rude et un père dont les enfants se meurent de faim ne raisonne plus. Et en dépit de la vie misérable que nous menons, moi et les miens, à tort ou à raison, je tiens à la vie.  Et si vous acceptez de me libérer je vous offrirai un talisman d’une très grande valeur.
Le mot talisman fit bondir notre bailli, car à l’instar de toutes les personnes de son époque, il était follement superstitieux et sa croyance dans le surnaturel était incommensurable.
- Un talisman ! se dit-il et moi qui ai failli faire pendre ce pauvre bougre capable de satisfaire le plus grand et le plus cher de tous mes désirs... Mais cela pourrait bien être une roublardise de la part de ce voleur de poules !
L’air faussement indifférent, le bailli demanda au paysan :
- Et de quelle nature est ce talisman ?
- C’est une poudre, Messire, et celui qui en prend une prise peut se transformer selon son désir en n’importe quel animal, ce qui lui donne simultanément la faculté de comprendre leur langage.
- Mais… pourquoi ne t’en sers-tu pas toi-même ?
- Eh bien Messire, c’est que je ne sais pas lire. Car pour que le charme opère, il est indispensable de prononcer le mot magique écrit sur ce petit bout de parchemin que voici, et que je ne sais déchiffrer.
Le bailli resta pensif un moment, puis le marché fut conclu, et le pauvre bougre fut libéré contre la poudre et le bout de parchemin. Mais avant de s’en aller, il fit remarquer au bailli :
- La vieille bohémienne dont je tiens ce talisman a bien insisté sur le fait qu’il ne faut surtout pas oublier de prononcer le mot magique au moment où l’on souhaite faire cesser le charme, et de bien se garder de rire pendant l’enchantement, sinon le risque de rester à jamais ce qu’on avait désiré ne rester qu’un instant, pourrait bien devenir définitif.



Une fois seuls, le bailli et Monsieur Bretelles-de-Culotte s’enfermèrent dans la bibliothèque afin de déchiffrer le mot magique. Mais les lettres du mot étaient inconnues des deux hommes. Ils effectuèrent donc des recherches et après de longues heures passées dans la bibliothèque à étudier toutes les formes  d’écritures, ils finirent par pouvoir traduire le mot : Mutabor, mot latin signifiant : Que je sois transformé. Ne se tenant plus de joie, le bailli voulut de suite tenter l’aventure. Mais bien-entendu, il ne voulait courir aucun risque, et ce fut son fidèle secrétaire qui dut tenter l’expérience le premier. Le bailli lui demanda donc de prendre une pincée de poudre et d’exprimer le souhait d’être transformé en perroquet lorsqu’il prononcera le mot magique.  Et à la grande satisfaction du bailli, son secrétaire se transforma en un bel ara qui n’hésita pas à aller se percher sur son épaule en traitant le magistrat de vieille fripouille. Et le bailli se sentit le plus heureux des hommes, le paysan  avait dit vrai. Et après que le perroquet-secrétaire eut à nouveau prononcé le mot magique, l’ara disparut, laissant place à Monsieur Bretelles-de-Culotte.
- Il se fait tard, lui dit le bailli, allons nous coucher et demain nous visiterons le pays et nous saurons ce que se racontent les animaux.
Mais avant de se quitter, le bailli et le secrétaire se jurèrent de ne jamais révéler à qui que ce soit, le secret de l’existence de leur talisman.


Le lendemain matin tandis que l’aube commençait à peine à blanchir  l’horizon, nos deux compères cheminaient déjà depuis un bon moment sur les routes de campagne, lorsqu’ils aperçurent une cigogne arpenter les rives d’un étang, attrapant de ci de là, un mollusque, un poisson, un reptile ou encore un amphibien qu’elle avalait goulument, lorsqu’elle jeta rapidement sa tête vers l’arrière avant de la ramener lentement vers l’avant. Levant la tête, les deux hommes aperçurent une autre cigogne dans les airs qui descendait en planant rejoindre la première qui venait de l’appeler.
- Je parie que les deux cigognes se connaissent, fit le secrétaire au bailli, et qu’elles vont avoir une conversation des plus intéressantes.
- Je le pense aussi, répondit le bailli, mais le plus important pour nous est de bien mémoriser le mot magique afin que nous puissions  retrouver notre forme humaine, et pour une fois, au nom du ciel Bretelles-de-Culotte, retiens-toi de pouffer de rire !
Et le bailli sortit d’une pochette de son gilet de soie, sa boite à tabac à priser en or dans laquelle il avait rangé la poudre. Il en prit une prise avant d’en offrir une à son secrétaire, et en chœur, ils s’écrièrent : « Mutabor ! »



La première cigogne relevant la tête les aperçut et émit aussitôt de longs claquettements de bec pour avertir sa congénère du danger que représentaient les deux humains pour elles. Mais déjà les jambes du bailli et du secrétaire s’amincissaient, leurs bras devenaient des ailes, leurs cous s’allongeaient démesurément, leurs bouches et leurs nez n’en firent qu’un en s’étirant et en se durcissant pour former des becs, et leurs vêtements disparurent, remplacés par des plumes blanches aux extrémités noires.
- J’adore le rouge-vif de votre bec, Messire, dit le secrétaire-cigogne au bailli-cigogne.
- Oui, oui, ça va ! grogna le bailli-cigogne.
- Savez-vous, Messire, que votre plumage de cigogne rehausse bien d’avantage votre noble prestance que vos habits de bailli ?
- Assez de bavardage ! Allons écouter ce que ces deux cigognes ont à se dire.
Les deux compères se rapprochèrent des échassiers, et ils purent comprendre ce que le premier disait au second :
- Ah te voilà ! Pas très matinal, fils, comme d’habitude !
- Bah, maman, tu sais bien à quel point cela m’ennuie de devoir apprendre la parade, qu’est-ce que ça fait ringard....
- Ça suffit ! Un rite traditionnel se respecte !
- Bon, bon !
- A présent, tu répètes les gestes après moi. Les jambes bien droites, tu te penches en avant mais pas trop, tu ouvres tes ailes mais sans les déployer, et tu inclines quelque peu les plumes de ton croupion… là, comme ça…


Le bailli et son secrétaire qui s’étaient approchés des deux cigognes pour suivre attentivement la leçon, partirent d’un rire énorme faisant fuir les deux échassiers. Le bailli se reprit le premier :
- Quel dommage que nous ayons fait fuir ces deux oiseaux, ils étaient vraiment drôles ! Mais qu’as-tu, Bretelles-de-Culotte, tu me parais bien pâle tout d’un coup…
Le secrétaire venait de se souvenir, un peu tard, qu’il leur était interdit de rire le temps que durait l’enchantement.
- Franchement, Messire, nous serions dans une situation bien fâcheuse si nous devions rester cigognes le restant de notre vie.
- Eh bien Bretelles-de-Culotte, essaie-donc plutôt de te souvenir du mot magique que nous devons prononcer pour redevenir nous-mêmes ! Il commence par « Mu » et quelque chose, mais « Mu » quoi ? Je n’arrive plus à m’en rappeler.
- Ben… moi non plus, Messire.

Et les deux compères s’écrièrent en cœur :
- Mu… Mu… Mu… en claquetant du bec et en agitant leurs ailes.
Mais rien n’y fit, ils étaient bien voués à rester cigognes le restant de leurs jours. L’envie de rire leur avait passé et ne sachant que faire, ils décidèrent de regagner leur ville à tire-d’aile. Et quand la maison du baillage fut en vue, ils ne trouvèrent rien de plus naturel que d’aller se poser sur ses cheminées, d’où ils avaient une vue plongeante sur toute la ville et ses alentours.



Tristement, ils observaient la cohue qui régnait en contre-bas, sur la grande place. La population était en effervescence, le bailli et son secrétaire avaient mystérieusement disparu, et on ne retrouva d’eux que leurs vêtements que le vent avait dispersés sur les rives d’un étang. S’étaient-ils noyés ? Chacun avait sa propre version de leur disparition. Et un certain nombre d’entre eux commençaient même à dire qu’il fallait nommer un nouveau bailli.

Les deux cigognes qui suivaient attentivement le va-et-vient de la foule, reconnurent soudain le paysan qui leur avait donné la poudre et le bout de parchemin. L’homme heureux d’être libre et en vie aurait su, bien mieux que tous, expliquer la raison de la disparition du magistrat et de son secrétaire.
- Ils ont dû rire pendant l’enchantement, se dit-il, et il est fort peu probable qu’ils reparaissent un jour.
- Regardez Messire ! dit Bretelles-de-Culotte, comme notre fieffé paysan semble jouir de notre malheur…
- Mais tu as raison ! répondit le bailli. A présent qu’il est clairement établi que nous resterons à jamais des échassiers, il ne nous reste plus qu’un toit pour maison, une cheminée en guise de lit, et nos yeux pour pleurer. Alors vengeons-nous ! Je vais donner trois coups de bec sur une tuile, et fais bien attention, au troisième coup, nous nous élancerons en même temps pour foncer sur ce rustaud et lui crever les yeux !
Et au troisième coup de bec, voici nos deux oiseaux fonçant d’un trait sur le pauvre homme. Mais ils n’avaient pas compté avec le fait que ce dernier  connaissait des formules magiques. Voyant les deux échassiers fondre sur lui, l’homme marmonna une formule magique qui fit tomber aussitôt leur accès de colère et leur désir de vengeance. Hébétés de stupeur, ils vinrent se poser en douceur sur ses épaules en claquettant du bec. Ebahie, la foule l’entoura pour le porter en triomphe au travers de la ville, et on nomma bailli par acclamation à l’unanimité cet homme désigné par un signe venu du ciel.

Il prit de suite ses nouvelles fonctions qu’il exerça jusqu’à la fin de sa vie. Il vécut heureux avec sa femme et ses enfants dans la maison du baillage, et ne fut ni meilleur ni pire bailli que ceux qui l’avaient précédés et qui le suivirent.

Durant de très longues années, deux cigognes revenaient chaque printemps occuper leur nid sur le toit de la maison du baillage : elles n’étaient autres que l’ancien bailli et son secrétaire, Monsieur Bretelles-de-Culotte. Mais leurs congénères se tenaient à l’écart d’eux, trouvant bien étranges et tristes ces deux échassiers qui n’avaient jamais de petits.

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Le Moulin du Diable

Message  Freya le Ven 8 Nov 2013 - 8:15

En cette belle journée de juin, le seigneur de Volcyr désirant visiter son domaine, enfourcha son cheval et quitta son château. Il chevauchait depuis un certain temps déjà dans la plaine sous l’intense éclat du soleil, lorsque exténué par la chaleur et las de la monotonie des champs de blé vert ondoyant sous la brise, il tourna bride en direction d’une forêt à l’ombre fraîche et aux chemins de mousse d’une douceur infinie. L’étalon foulait  l’herbe haute et fleurie d’une clairière lorsque le comte l’arrêta pour admirer un cours d’eau et sa chute qu’il jugea amplement suffisante pour faire tourner la roue d’un moulin dont les villageois avait grandement besoin. Pour le seigneur, le coin était fort plaisant et s’apprêtait donc merveilleusement bien à l’implantation d’un moulin.  

De retour au château, il parla de son projet à son épouse. La dame se tenait penchée sur sa tapisserie, et le comte ne pouvait voir les traits de son visage estompés par la voilette et les doubles voiles de couleur gris-cendre de son grand hennin, quand elle lui répondit qu’elle trouvait ce projet particulièrement insensé. Elle fit tout son possible pour le dissuader de mettre son projet à exécution sans jamais lever le regard sur lui, mais celui-ci passa outre, réfutant tous ses arguments qu’il jugeait infondés.

Avant la fin de l’automne les travaux furent achevés et le seigneur fier de son nouveau moulin avait hâte de l’entendre chanter. Mais pour ce faire il fallait trouver un bon meunier, et quelques jours plus tard, il s’en présenta un, avec qui le comte heureux signa un bail.

Le lendemain matin, le seigneur voulut voir la première mouture de son cher moulin. Quand il arriva sur les lieux, un calme étrange y régnait. Descendant à bas de son cheval, le comte poussa la porte entrouverte et, oh horreur ! Le meunier gisait à terre, la gorge tranchée. Reculant choqué, le comte remonta en selle et rentra au château, où il convoqua aussitôt son prévôt. Le lieutenant de la prévôté mena une enquête et n’obtint pour tout témoignage que celui de charbonniers réveillés au milieu de la nuit par un cri terrible qui leur glaça le sang.  

A quelque temps de là, un autre meunier se présenta devant le seigneur de Volcyr. Le bail fut signé par les deux hommes et le lendemain matin, le comte se rendit au moulin accompagné de quelques soldats de sa garde. Cette fois encore la roue du moulin ne tournait pas, mais la porte était fermée de l’intérieur. Le comte appela et frappa à la porte à l’aide du pommeau de son épée, mais il n’obtint aucune réponse. Sur son ordre, les hommes d’armes enfoncèrent la lourde porte, et quand elle céda, ils découvrirent le meunier étranglé.

Personne ne pouvant expliquer ces deux morts violentes, le bruit courut dans le comté que le moulin était ensorcelé. Mais trois autres courageux meuniers voulurent tenter leur chance et se présentèrent devant le comte, mais eux aussi connurent le même sort tragique que les deux premiers. En conséquent, le seigneur de Volcyr renonça à relouer son moulin.

Bien plus tard, un solide gaillard demanda une entrevue au comte pour lui proposer de louer son moulin. Le seigneur estimant avoir déjà cinq morts sur la conscience, préférait laisser tomber en ruine ce moulin du diable. Mais l’homme insista. Le comte le dévisagea. Il avait l’air martial. Ancien mercenaire, la peau tannée par le soleil et le vent, le visage et les avant-bras couturés de cicatrices blanches, il assura le seigneur qu’il ne craignait ni Dieu ni diable. Rentré au pays après avoir survécu au fer et au feu de nombreuses guerres, la fortune qu’il avait amassée lui permettait de vivre le restant de sa vie sans travailler, mais homme d’action, il cherchait un travail pour meubler ses longues journées. Il précisa au comte qu’il était averti du danger qu’il courait et qu’il acceptait d’en assumer pleinement les responsabilités. Le comte resta songeur et peu enclin à découvrir un nouveau cadavre sur le plancher du moulin maudit. Mais le guerrier insistait, il voulait tenter sa chance et passer une nuit dans le moulin. Il précisa au seigneur que pour ce faire, il lui faudrait six bols de lait, un fromage, une miche de pain et une dague à la lame particulièrement bien acérée. Le seigneur fronça les sourcils, où voulait donc en venir ce grand gaillard ? Néanmoins devant tant d’insistance, il accepta.

Et cette nuit-là, les sentinelles sur les chemins de ronde du château, furent fort étonnées d’entendre pour la première fois depuis la création du moulin, le tic-tac régulier de son mécanisme.

Le nouveau meunier avait fait ses préparatifs pour passer une bonne nuit. Après avoir mangé son pain et son fromage le plus tranquillement du monde, il déposa les six bols de lait non loin de son lit, et se coucha la main fermement refermée sur le pommeau de la dague.

Soudain, à minuit, la porte du moulin fermée à double tour s’ouvrit avec fracas et six chats blancs particulièrement grands, pénétrèrent dans la pièce. Un instant plus tard, un septième chat, noir cette fois, de taille identique entra en demandant aux autres :
- Etes-vous bien tous ici ?
Mais il n’obtint aucune réponse, car les six chats blancs étaient bien trop occupés à laper leur lait pour s’intéresser à leur chef. N’obtenant aucune réponse, le chat noir bondit au cou du guerrier qui d’une main sûre et d’un geste précis lui trancha une patte avant. Aussitôt, comme par magie, tous les chats disparurent. Toujours sur ses gardes et la dague au poing, l’ancien mercenaire entreprit de fouiller le moulin à la recherche d’un autre visiteur surprise, quand il vit fort étonné la patte coupée du chat se transformer en une longue et fine main de femme. Il passa le reste de la nuit à chercher une réponse à l’énigme posée par cette patte de chat coupée qui s’était  transformée en main de femme, mais sans succès.

Très tôt le lendemain matin, le seigneur de Volcyr se rendit au moulin et à son grand étonnement, la roue de son moulin tournait et le meunier était sain et sauf, mais il fut plus surpris  encore en apprenant l’effrayante apparition nocturne des chats. Et quand l’ancien mercenaire lui  montra pour preuve la main coupée qui gisait au sol toute sanguinolente, le seigneur pâlit terriblement et dut s’appuyer au chambranle de la porte pour ne pas défaillir. Il venait de reconnaître à l’annulaire de la main une bague au chaton frappé aux armes des comtes de Volcyr. Sans mot dire, il remonta à cheval et regagna au grand galop sa demeure.



Bousculant tous ceux qui ne s'écartaient pas assez vite sur son passage, il courut aux appartements de son épouse. Une servante lui en barra l’accès, la châtelaine dormait encore et elle ne voulait pas être dérangée. La repoussant sans ménagement, le comte se précipita dans la chambre à coucher de son épouse. Le visage pâle et crispé par la douleur, la comtesse devint blême en apercevant son époux tremblant de colère. Ne pouvant plus se contenir, le seigneur rejeta  brusquement en arrière, draps et couvertures : la main droite de sa femme  venait d’être  fraîchement tranchée, ne laissant qu’un moignon sanguinolent. La tenaillant d’un regard sans pitié, presque cruel, il lui dit :
- Quel beau tour, madame, que vous m’avez joué là, faut-il que vous soyez ensorcelée ! C’est bien la première fois qu’on voit un succube  dans ma lignée !



Le comte tenta d’étouffer l’affaire, mais les servantes en avaient parlé entre elles, et le chapelain qui laissait toujours traîner ses oreilles dans les corridors et dans les cuisines, eut vent de l’histoire et en informa son évêque.

Quinze jours plus tard, condamnée à être brûlée vive par l’un des tribunaux de l’Inquisition, la comtesse de Volcyr fut menée au bûcher.




Dernière édition par Freya le Mar 2 Fév 2016 - 7:20, édité 1 fois
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Gaultier le Trouvère

Message  Freya le Ven 15 Nov 2013 - 10:39

En ce vingt-cinq décembre de l’an de grâce mille trois cent soixante-cinq, Gaultier le trouvère, jeune homme mince et élancé, cheminait depuis bien des jours sur les chemins de France s’arrêtant dans les auberges des bourgades où il chantait à merveille satires et blâmes politiques, échauffant les propos des paysans et de la soldatesque aux esprits déjà embués par les vapeurs du vin. Mais il aimait surtout s’arrêter dans les châteaux où non seulement le couvert et le gîte lui étaient assurés, mais encore une bourse bien garnie de la part du seigneur des lieux, quand ses chansons galantes avaient su émouvoir les dames et plaire aux chevaliers.

Ce matin-là, Gaultier quittait l’auberge où il avait passé la nuit et pris un solide petit-déjeuner quand l’idée lui vint de traverser une forêt des environs. Gaultier, poète dans l’âme, aimait les paysages recouverts de neige étinceler sous le pâle soleil d’hiver, et la forêt givrée frémir sous le souffle du vent froid. Mais à la tombée du jour, lorsque le soleil se mit à décliner derrière un banc de nuages mauves, il marchait toujours sur le sentier gelé de la forêt.


A présent il ne s’intéressait plus guère au paysage, préoccupé par la faim qui le tenaillait et l’inquiétude de ne pas trouver de gîte où passer la nuit glaciale. Malgré ses angoisses, il fut contraint de se reposer et alla s’assoir un instant sur un tronc d’arbre couché au pied d’un talus. Il était au bord du désespoir quand un gémissement presque humain se fit entendre non loin de lui. Il était bien trop pauvre pour craindre pour sa personne, aussi se mit il en quête de trouver la personne en détresse. A sa grande surprise, derrière une haie d’arbustes, il ne vit ni un enfant ni même une femme ou un homme, mais un très grand cerf, les cornes prises dans un filet tendu là, et oublié là par les serviteurs de quelque grand seigneur. Sans hésiter, Gaultier saisit son couteau et se hâta de couper les mailles du filet. Le cerf le remercia par un cri très doux et repartit aussitôt. Et le trouvère se retrouva à nouveau seul dans le silence  pesant de la nuit quand, un peu plus loin, une douce et étrange voix humaine se fit entendre :
- Bonjour les amis, quel beau temps, n’est-ce pas ?
Gaultier ne vit personne, mais écarquillant les yeux, il finit par apercevoir perchée sur la branche d’un buisson, une pie qui avait l’air fort malheureuse et qui était sans doute aussi affamée que lui. Le trouvère la prit délicatement dans une main pour la glisser au chaud sous son pourpoint de laine, se disant qu’il la fera  profiter du gîte et du souper quand il les aura trouvés lui-même.

Il marcha encore longtemps jusqu’au moment où il passa au pied de ce qui lui sembla être une falaise quand, en levant les yeux, il se rendit compte que ce n’était autre que les assises du haut rempart d’une puissante forteresse où il aperçut des fenêtres éclairées d’où venaient des rires et des bruits de vaisselle entrechoquée. Le pont-levis abaissé sur un fossé profond aux eaux gelées semblait inviter le passant à entrer dans le château. Au moment où Gaultier allait poser son pied sur le pont de bois, un petit cri de douleur jaillit. Un pauvre mulot venait de se coincer une patte entre deux planches du pont. Avec beaucoup de délicatesse, le trouvère libéra la patte du pauvre muridé qui se hâta de disparaître dans son trou. « Eh bien, se dit-il, c’est ma journée de bonnes actions, j’espère qu’après tout cela je serai aidé moi-même ».



Il franchit le pont-levis dont les planches vibrèrent sous ses pas. Arrivé devant la herse levée, les gardes en armures ne firent pas mine de vouloir l’arrêter. S’adressant à celui qui semblait être leur capitaine, il lui demanda poliment :
- Puis-je entrer ?
Sans lever la visière de son casque, celui-ci lui répondit :
- En cette nuit de Noël tout passant peut manger et dormir au château.

Guidé par le bruit et les lumières, Gaultier se dirigea vers la salle des fêtes. Et quand il en poussa la lourde porte bardée de fer, il fut ébloui par toutes les bonnes choses garnissant la  grande table éclairée par des flambeaux accrochés aux murs. Le fumet des volailles rôties, des venaisons, des pâtés, des confitures, des fromages, des fruits, des gâteaux au miel, des pains encore chauds, et tous ces hanaps qui circulaient emplis des meilleurs vins du pays, embaumaient l’air de la grande salle égayée par le crépitement des flammes léchant d’immenses billes de bois dans la vaste et profonde cheminée à colonnes.

Les membres encore engourdis par le froid vif qui régnait au-dehors, Gaultier chercha une place proche de la cheminée lorsqu’un convive s’écria :
- Un trouvère !
La nouvelle fit rapidement le tour de la table et les convives l’ovationnèrent et lui réclamèrent des chansons badines. Gaultier dévisagea les convives. Au centre, le seigneur, le Baron Noir, comme le surnommaient ses serfs, le visage rouge et luisant de sueur, bouffi par la bonne chair et les vins fins ricanait des plaisanteries triviales de ses amis et de ses écuyers. A ses côtés une jeune femme délicate aux joues rougies par ces propos déplacés de salle des Gardes, gardait les yeux baissés. De part et d’autre de la table, quelques soldats, des voyageurs et le chapelain composaient le reste de la tablée.

Le Baron Noir désirant réjouir ses invités sans attendre, demanda à Gaultier de commencer à chanter. Tandis que le trouvère se préparait, la pie sortit de dessous son pourpoint pour aller picorer quelques miettes de pain sur la table avant d’aller se poser sur l’épaule de son protecteur en disant :
- Bonjour les amis, quel beau temps, n’est-ce pas ?
Un éclat de rire tonitruant accueillit les propos de l’oiseau. Nullement troublée, la pie dont Gaultier ne connaissait pas tout le talent, poursuivit :
- Foin des seigneurs et des méchants ! Il fait beau temps !

Le sang du baron irrité ne fit qu’un tour et hors de lui il s’écria :
- Dehors ! Qu’on sorte cet oiseau inconvenant !
Des valets se précipitèrent sur l’oiseau pour le saisir puis, ouvrant la fenêtre la plus proche ils le firent s’envoler.
- Eh bien, dit le baron à Gaultier, qu’attends-tu pour commencer à chanter ?
Quelque peu apeuré par ce qui venait de se passer, le trouvère prit son luth et commença à émerveiller les convives par ses chansons tendres, de guerre,  de deuil, qui émurent les convives du Baron Noir, et l’on pouvait voir de vieux guerriers farouches écraser du revers de leur main une larme au coin de leurs yeux, ou sur leurs visages barbus s’aviver les cicatrices d’anciennes balafres. Mais lorsque Gaultier entama les chansons d’amour, chansons de femmes et de jeunes chevaliers, la frêle et tendre dame devenue soudain très attentive, ne quittait plus le trouvère des yeux. Les regards enfiévrés de la dame pour Gaultier n’échappèrent guère à la sagacité du Baron Noir. Et quand la dame défaillit d’aise, le baron interrompit le trouvère. Alléguant la fatigue de la dame et la lassitude du trouvère ambulant, il fit conduire Gaultier à sa chambre. Mais, il rappela le capitaine de ses archers pour lui chuchoter un ordre à voix basse.

Gaultier fut fort étonné quand on lui fit prendre un escalier étroit en colimaçon qui menait au cul-de-basse-fosse du château où il fut jeté sans ménagement. Le cachot était sombre, glacial et humide. Et quand la lourde porte se referma derrière lui dans un grincement de gonds rouillés, il se demandait ce qui lui arrivait. Une fenêtre sans vitre et garnie de barreaux donnait sur le fossé aux eaux gelées. Et le trouvère songea :
- Mais qu’ai-je fait ? Est-ce de ma faute si cette gente dame a laissé fondre son cœur au son de ma voix ? Me faudra-t-il périr ici pour une pauvre chanson ?
Il resta assis un long moment sur un tas de paille à moitié moisie à réfléchir et à pleurer, quand il remarqua au travers des barreaux, sur le ciel clair et étoilé se détacher l’ombre noire d’un oiseau aux ailes largement déployées, se poser sur le rebord de la fenêtre du cachot. Gaultier reconnut la pie qui lui dit avec douceur :
- Allons ! sèche tes larmes.
- Comment vais-je sortir de là ? demanda-t-il à l’oiseau.
La pie ne lui répondit pas, mais elle ramassa un petit objet qu’elle avait déposé sur le rebord de la fenêtre en se posant et, volant jusqu’à lui, elle le laissa choir dans sa main. C’était une lime. Sans perdre de temps, l’oiseau s’envola vers la chambre de la dame où, tambourinant de son bec contre la vitre, il attira l’attention de la dame incapable de trouver le sommeil. Stupéfaite de voir l’oiseau, elle le fut encore bien davantage quand celui-ci lui ordonna sur un ton ferme :
- Il vous faut nouer vos draps de soie pour en faire une corde et vous enfuir avec Gaultier.
Cet ordre parut si naturel à la dame qu’elle s’exécuta aussitôt. Mais avant de s’envoler la pie lui précisa :
- Je reviendrai !
L’oiseau retourna aussitôt auprès de Gaultier qui avait déjà scié et descellé les barreaux de son cachot rongés par la rouille.
- Et penses-tu que je puisse me sauver sans être repéré ? Je n’entends plus le bruit de la fête, seraient-ils tous endormis à présent ?
- Le mulot nous le dira, répondit la pie.
- Le mulot que j’ai sauvé ? demanda Gaultier que plus rien ne semblait étonner.
- Lui-même. Et n’oublies pas, la dame vient aussi avec nous, ajouta l’oiseau.
- Tu veux dire celle du souper ?
- Oui. Elle va s’enfuir avec toi mon ami.
- Oh non, pas elle, pas la femme de ce baron…! Mais qu’est-ce que j’ai bien pu faire au Bon Dieu pour mériter cela ?
Mais déjà le mulot apparut sur le rebord de la fenêtre et siffla d’une manière convenue avec la pie. Son sifflement faisait penser au bruissement des roseaux secs se ployant sous le vent froid des nuits d’hiver.
- Et que dit-il ? demanda anxieux Gaultier à la pie.
- C’est le moment. Tout dort.
Et le mulot disparut en trottinant le long du mur de la tour.
Gaultier ne se fit pas prier pour monter sur le rebord de la fenêtre de son cachot qui affleurait pratiquement le sol et se laisser choir sur l’herbe sèche du sol. A ce moment-là, il aperçut une silhouette filiforme claire se détacher sur le mur du donjon seigneurial, et glisser lentement jusqu’à terre. C’était bien la dame du festin. A peine eut-elle touché le sol qu’elle courut vers Gaultier. Arrivée près de lui, elle lui murmura :
- Allons ! Dépêchons-nous ! Il ne faut pas perdre de temps.
Le pont-levis était levé mais comme les eaux du fossé étaient gelées, ils purent le traverser sans difficulté. La pie qui les suivait dit à Gaultier en lui désignant un petit bac léger abandonné sur la rive :
- Va le chercher et tire-le sur le chemin.
A l’orée de la forêt, le grand cerf que Gaultier avait délivré, attendait accompagné de sa biche, cachés tous deux derrière de gros troncs d’arbres.  Et quand le cerf aperçut le couple venir vers lui, il s’avança vers Gaultier et lui dit :
- A mon tour, je suis heureux de pouvoir te venir en aide.
Se tournant vers la dame, il lui demanda :
- J’espère que vous avez gardé la corde de soie ?
- Oui, bien sûr !
- Alors hâtez-vous de nous atteler avec elle à ce bac qui nous servira de traîneau.
La dame qui portait un ballot sur l’épaule, l’ouvrit pour en sortir ses fourrures et s’en envelopper. La pie se posa sur l’épaule de Gaultier et l’attelage fila rapidement en glissant sur la neige poudreuse. La nuit était belle et la dame finit par poser sa main sur celle du jeune homme en disant :
- Je m’appelle Tiphaine. Je ne suis pas la femme du Baron Noir qui m’a fait enlever hier lors d’une partie de chasse, mais celle du prince Sigebert. Vous m’avez sauvée !
- Et moi aussi, renchérit la pie.
- Et nous alors, répondirent le couple de cervidés.
Le froid vif enivrait le jeune couple heureux et soulagé d’avoir réussi à échapper aux griffes du Baron Noir.  Avec un profond soupir Gaultier dit à Tiphaine :
- Ah ! Alors comme ça vous êtes mariée... !
Et le couple éclata de rire.
- Où allons-nous ? demanda Gaultier au grand cerf.
- Au château du prince, répondit la pie.



Le traîneau filait toujours, et le froid glacial de la nuit finit par produire l’assoupissement du jeune couple. Et quand ils se réveillèrent le lendemain matin, les cervidés et la pie avaient disparu, le couple était seul dans le traîneau arrêté sur la colline en face de la porte d’entrée d’un château que Gaultier ne connaissait pas.
- Oh ! s’écria Tiphaine joyeuse, le château de mon époux ! Je suis de retour chez moi !
Au même instant, de nombreuses trompettes de guerre se mirent à déchirer l’air,  troublant la quiétude matinale. Le pont-levis s’abaissa et à la tête de son armée, un beau chevalier à l’armure étincelante, portant pour cimier une licorne d’argent, à la crinière et à la corne d’or, et des lambrequins d’azur doublés d’or, avançait en tête de son armée.
Tiphaine reconnut en lui son époux. Dévalant la colline elle courut vers lui en criant :
- Me voici !
Descendant aussitôt de cheval, le prince se porta à la rencontre de son épouse qu’il étreignit en lui disant :
- Je partais en guerre pour te délivrer !
- Voici Gaultier, mon sauveur, lui dit-elle en lui présentant le jeune homme.
- Vous êtes un ami, dit le prince en lui tendant sa main gantée de fer.

Soulagés, les chevaliers remirent pied à terre, et ce jour heureux fut décrété jour de fête par le prince et l’on festoya pour fêter aussi bien le retour de la dame que la joie de ne pas avoir eu à combattre et d’être toujours en vie, et le prince heureux invita même Gaultier à danser à sa place avec Tiphaine. Le couple princier proposa maintes à fois au trouvère de rester au château et voulut le couvrir de cadeaux, mais Gaultier refusa poliment, ne souhaitant que retrouver sa contrée natale.


Et quand enfin Gaultier se retrouva seul dans la forêt, il poussa un profond soupir de soulagement en se disant :
- Ah ! ce que j’ai bien fait de partir, elle était mignonne et je sentais bien que je ne lui étais pas indifférent, et si j’étais resté j’aurais fini par avoir de gros  problèmes…

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Le Garçon Meunier et les Sorcières

Message  Freya le Jeu 13 Fév 2014 - 17:03

Jeannot comme l’appelait sa maman, était un jeune homme charmant, toujours bien soigné de sa personne, parlant d’un ton égal avec une certaine éloquence qui le mettait aussi bien à l’aise dans les conversations avec le bottier ou le sergent de ville qu’avec le greffier ou le comte. De petite noblesse, il avait étudié avec succès le droit et venait d’obtenir le titre d’échevin.

Le seigneur des lieux cherchait un nouveau juge pour son tribunal comtal et Jeannot espérait bien en obtenir le siège. Malheureusement pour lui, le comte lui préféra un candidat issu de sa propre contrée. Dépité, Jeannot reprit le chemin du retour. Perdu dans ses pensées, il traversait la cité tête baissée quand, passant devant la fontaine, il entendit le boucher informer le vigneron que le meunier de la vallée cherchait un garçon meunier. Et Jeannot s’enfonça d’avantage encore dans ses réflexions. Il était magistrat certes, mais un magistrat sans travail. Le meunier avait une fort jolie fille du nom de Brigitte dont le regard de braise était célèbre dans tout le comté, et Jeannot en était secrètement épris, mais jamais aucune passion ne l’avait étreint et son penchant pour la demoiselle ne l’empêchait nullement de dormir.

Trois jours plus tard, les premiers rayons du soleil dardaient à peine ses rayons poudreux que déjà Jeannot marchait sur le chemin qui menait au moulin au fond de la vallée où grondaient les eaux tumultueuses d’un torrent dévalant la montagne. Les habitants appelaient ce torrent impétueux « la Colère » et en conséquent le moulin au fond de la vallée, le « Moulin de la Colère ». L’air devenu chaud vibrait du bruit des insectes quand Jeannot parvint au moulin. Le meunier fut quelque peu surpris de voir un magistrat se proposer pour l’emploi de garçon meunier, mais comme Jeannot était solide et bien bâti, il l’engagea sur le champ.



Les jours et les semaines passèrent, Jeannot apprenait vite et le meunier fort satisfait de son travail se rapprocha peu à peu de lui, lui faisant ses premières confidences. La meunière, lui confia-t-il, ronfle comme un fourneau aussi m’est-il plus agréable de dormir auprès de la roue de mon moulin. Mais la meunière, comme si elle pressentait ce rapprochement, ne cessait de rabrouer Jeannot dont la gorge se resserrait à chaque fois.
- Cette femme cache quelque chose, se disait-il, mais quoi ?

La nuit dans sa chambre sous le toit, il arrivait à Jeannot de percevoir des bruits étranges un peu comme le souffle du vent qui passe dans la cheminée renversant au passage les objets posés sur la table ou des pas pressés sur le gravier devant le moulin. Or un soir, alors que Jeannot ne trouvait pas le sommeil, il entendit des pas monter au premier étage où, dans deux chambres contiguës, logeaient  la meunière et sa fille. Quelqu’un  venait de forcer la porte d’entrée pour s’introduire probablement chez la fille, car la meunière avait le sommeil lourd. Le soupçon plutôt que l’inquiétude fit se lever Jeannot.
- Cette fois, se dit-il, je veux savoir ce qui se trame dans ce moulin.

Et pour en avoir le cœur net, il s’habilla mais resta pieds nus pour ne pas faire de bruit. Enfourchant la rampe de bois de l’escalier, il se laissa glisser jusqu’au premier étage où il n’aperçut  qu’un seul point lumineux, celui de la serrure de la chambre de Brigitte.
- Si c’est un galant, je ferais mieux de retourner me coucher, pensa-t-il.
Mais un sentiment étrange le gagna.
- Ces pas que j’ai entendus, ne sont pas assez lourds pour être ceux d’un homme, c’est donc une femme… Mais quelle femme pourrait venir ici, au fond de la Vallée de la Colère à une heure aussi tardive ? Si le motif était grave, elle aurait réveillé tout le moulin avec ses cris et ses coups de heurtoir. Alors ?
Bien que la chose fût contraire à son éducation, il s’approcha silencieusement de la porte de la chambre de Brigitte, se courba en deux pour regarder par le trou de la serrure. Ce qu’il vit le stupéfia. Dans la chambre de la jeune fille se tenait la meunière et la femme du greffier du tribunal comtal. Se relevant brusquement, Jeannot se demanda :
- Mais qu’est-ce qu’elle vient faire ici cette vieille chouette à une heure pareille ?
Se penchant à nouveau sur le trou de la serrure, Jeannot murmura :
- Pourtant c’est bien elle : cheveux blancs, nez crochu, regard perçant, poil au menton, cela ne fait aucun doute.

Brigitte, un flacon à la main, arriva d’un coin de la pièce que Jeannot ne pouvait voir, et en versa le contenu sur sa mère et sur la femme du greffier en train de défaire leur coiffure puis, sur elle-même. Alors trois balais tout à fait ordinaires qui étaient rangés à côté de la cheminée se mirent à exécuter une danse effrénée renversant meubles et objets divers. Chacune des dames en enfourcha un et elles s’envolèrent pour leur escapade nocturne en passant par la cheminée.



Choqué, le souffle court, Jeannot se laissa choir sur le sol.
- Des sorcières, murmura-t-il, si je ne les avais vues de mes propres yeux je ne le croirais pas ! De la meunière et de l’autre vieille chipie cela ne m’étonne guère mais la jeune demoiselle Brigitte… je trouve cela extrêmement désolant. A présent qu’elles sont loin allons voir de plus près de quoi est faite cette mixture contenue dans ce fameux flacon  dont elles se sont servies.
Et Jeannot poussa la porte qui n’opposa aucune résistance, pénétra dans la chambre et s’approcha de la table sur laquelle le fameux flacon était posé.  Prudemment, il l’examina sans le toucher. Il n’était pas entièrement vide, un reste de mixture restait au fond. Le prenant délicatement entre deux doigts il le porta à ses narines, mais l’odeur était si infecte qu’il eut un brusque mouvement de recul et, malheureusement, le reste du flacon se déversa sur sa chemise et son pantalon. Aussitôt, un brouhaha épouvantable se fit entendre au rez-de-chaussée et Jeannot espéra que le meunier en fut  réveillé, mais le crissement du bois de la roue du moulin l’empêchait d’entendre quoi que ce soit. Ce fut à ce moment-là que le balai qui servait à nettoyer l’entrée du moulin, fit une entrée fracassante dans la chambre de Brigitte. Passant entre les jambes de Jeannot qui n’était pas habitué à chevaucher semblable monture, il sortit lui aussi par la cheminée enlevant au loin le pauvre jeune homme.  Emporté comme une feuille, tantôt sur le balai, tantôt dessous, Jeannot qui n’avait jamais voyagé de cette manière, en avait l’estomac complètement chaviré, les chevilles et les genoux endoloris par les coups du manche qui lui repassait entre les jambes à chaque fois qu’il se retrouvait suspendu en-dessous.

Sous Jeannot défilaient les paysages les plus divers, des villages, des rivières qui déroulaient leur long ruban argenté, des forêts sombres, des montagnes aux pics recouvert du blanc linceul des neiges éternelles où, seuls quelques vieux loups hâves tenaient leur cénacle au bord de quelque précipice. Enfin, Jeannot aperçut le sommet d’une colline déboisée où brûlait un grand feu autour duquel virevoltaient des vols sombres de sorcières. Le balai descendit en vrille et Jeannot tomba derrière le seul arbre du sommet de la colline. Se frottant le bas des reins endolori par sa chute, il soupira :
- C’est donc cela cette chose épouvantable que l’on appelle le Sabbat !



La pleine lune et le feu éclairaient les alentours comme en plein jour. Les sorcières, cheveux défaits flottants au vent, s’étaient regroupées autour d’une grenouille que l’une d’elle avait capturée sur la berge d’un ruisseau. Elles riaient aux éclats, mais Jeannot était trop loin pour entendre ce qu’elles se racontaient. Quand leur ronde s’ouvrit Jeannot reconnut bien entendu la femme du meunier, Brigitte, celle du Greffier, mais encore celles du Président du tribunal comtal, de l’apothicaire, du commandant militaire de la cité, enfin toutes ces dames de la bonne société qui étaient toutes présentes comme un  grand jour de fête. Jeannot en demeura stupéfait. Mais s’était-il trop mis à découvert pour les dévisager ? Toujours est-il que la femme du meunier l’aperçut et hurla :
- Un intrus épie le sabbat, là-bas derrière le grand arbre !
Pour le pauvre Jeannot les problèmes allaient vraiment commencer. D’un seul mouvement, les sorcières déchaînées se ruèrent en avant et ce fut comme un vol noir de corbeaux qui s’abattit sur lui. Traîné au centre de leur cercle il s’attendait au pire de la part de ces furies et une sueur glacée lui parcourut l’échine.
- Qu’allons-nous faire de lui ? demandèrent quelques-unes de ces dames en lui donnant des coups de pied. A-t-on jamais vu pareille désinvolture impertinente ? Venir assister au sabbat !
- Il a volé l’onguent, traître ! cria la femme du meunier en lui tirant les cheveux.
- Ouf ! pensa Jeannot et moi qui en pinçais pour sa fille, quel beau cadeau !
L’épouse du commandant militaire suggéra :
- Faisons manger la grenouille à ce vampire !
La femme du greffier approuva chaudement :
- Oui, tu verras le bien fou que cela fait d’avoir une grenouille dans l’estomac !
Et celle de l’apothicaire rajouta :
- Voilà qui le fera changer d’attitude et mourir à petit feu !
A la surprise générale, la voix de la grenouille se fit entendre et le silence retomba sur l’assemblée :
- Ho… Ho… Vous permettez un instant ? Non mais comme vous y allez  les péronnelles !  On voit bien que ce n’est pas de votre sort que vous débattez ! Vous êtes plutôt rapides en besogne mais moi je n’ai nulle envie de finir mes jours dans l’estomac de cet honorable jeune homme. Et sachez que je ne trouve absolument pas drôle de vous voir décider de mon heure dernière.
- Et moi, renchérit Jeannot je n’ai aucune envie d’avaler cette pauvre grenouille qui ne m’a rien fait !
Ce fut alors qu’un chuchotement parcourut l’assemblée des sorcières qui se mirent à ricaner méchamment.
- Chic ! s’écrièrent-elles en chœur, nous allons les obliger à se combattre, comme des gladiateurs !
- Il faudra tuer Jeannot, rajouta ravie la femme du meunier, car une personne qui a vu le sabbat n’a plus le droit de vivre !
- Laissons la grenouille tranquille et tuons plutôt l’impertinent ! hurla une autre de ces dames.
Les sorcières se ruèrent une nouvelle fois sur le pauvre jeune homme. La grenouille quant à elle s’écarta pour aller s’allonger dans l’herbe haute, les jambes tendues, les mains sur le ventre.

Jeannot fut jeté à terre et les sorcières s’apprêtaient à le larder de coups de couteau quand Brigitte intervint :
- Pourquoi le tuer ? Changeons-le plutôt en âne, ce serait tellement plus drôle et il ne pourra jamais révéler ce qu’il a vu au sabbat.
- Oui ! Oui ! approuvèrent en chœur les sorcières.

Et après un flot de paroles incohérentes prononcées par l’épouse du greffier, Jeannot fut changé en un bel âne gris. Mais l’horizon pâlissait déjà et l’aube n’allait pas tarder à se lever, aussi ces dames enfourchèrent-elles à nouveau leurs balais en se donnant rendez-vous pour la nuit suivante.

La grenouille s’avança vers l’âne :
- Mon pauvre ami, moi je suis une honorable grenouille et toi un âne bien pacifique. Quittons ces lieux maudits mon frère, nous n’avons rien à gagner au contact des humains.
- Quelle déchéance, songea Jeannot.



Ils se quittèrent, chacun poursuivant son propre chemin. Jeannot allait au hasard des routes. Au petit matin, il rencontra un bûcheron se rendant à son travail. Il lui dit qu’il ne savait pas où il était et lui demanda sa route.
- Mais tais-toi !  hurla l’homme, mais qu’est-ce qui te prend bourricot de crier de la sorte !
Eh oui ! Le pauvre Jeannot n’était plus capable de parler distinctement, seuls des sons incohérents sortaient encore de sa bouche. Le bûcheron tenta d’en savoir un peu plus sur lui :
- Tu n’es pas mal du tout, tu sais ! A qui appartiens-tu ? T’es-tu perdu ? T’es-tu enfui de chez un mauvais maître ?
Se grattant le menton, l’homme se dit qu’il pourrait faire une bonne affaire avec un âne aussi beau et bien bâti.
- Viens, suis-moi, lui dit-il sur un ton aimable, je sais où te mener.
L’homme des bois avait entendu parler d’un trésorier-payeur, comme on dit de nos jours, qui cherchait depuis un certain temps déjà un âne pour ses déplacements.

Ils marchèrent longtemps quand ils traversèrent un bourg cossu que Jeannot crut reconnaître. Les habitants qu’ils croisèrent complimentèrent le bûcheron pour la beauté de son animal. Et quand certains lui demandaient où il l’avait trouvé, le bûcheron répondait invariablement qu’il se rendait chez monsieur le receveur pour lui vendre l’âne de son frère.

Aussitôt que le bûcheron eut sonné à la porte de la riche demeure du fonctionnaire, un domestique en livrée vint s’informer de son désir. Un homme petit, replet, le visage bouffi par la bonne chair, ne tarda guère à se montrer sur le perron.
- Attendez-moi, cria le receveur au bûcheron, j’arrive de suite !
L’homme réapparut un moment plus tard.
- Que puis-je pour vous, monsieur le forestier ? lui dit-il sur un ton des plus aimables.
- J’ai ouïe dire que vous cherchiez un âne, et j’aimerais vous vendre celui  de mon cousin.
- Mais quel menteur ! s’écria révolté Jeannot, je ne suis pas plus l’âne de son frère que celui de son cousin ! On s’est croisé sur le chemin, un point c’est tout !
- Il est beau votre âne, mais un peu criard, dit le receveur.
- Un bon coup de fouet, monsieur le receveur, et vous obtiendrez vite son silence.
- Charmante perspective, grommela Jeannot.
- Pour deux cents pièces d’argent il est à vous, monsieur le receveur.
- Ho ! Ho ! Lui répondit le receveur, mais ton bourriquet, mon ami, ne vaut pas plus que cinquante pièces de bronze, et encore je suis bon prince !
Le bûcheron réfléchit.
- Ma foi, pensa-t-il, pour un âne rencontré en chemin, le prix n’est pas si mauvais après tout.
Le forestier empocha l’argent et s’en alla tandis que Jeannot fut amené à sa nouvelle demeure.
- Bienvenue camarade ! lui dit un vieux cheval. Tu dois être mon remplaçant, car moi je vais rester là à me reposer le restant de mes jours. Tu verras, on est heureux  ici. La nourriture est bonne, l’eau toujours fraîche, tout comme la litière, et le travail peu pénible, mais je dois t’avertir, le receveur est un peu lourd, et à chaque fois qu’il descendra de ton dos, tu ne pourras pas t’empêcher de pousser un gros  « ouf » de soulagement.
Un garçon d’écurie apporta à Jeannot une bonne ration de foin et de céréales avec des carottes et des pommes coupées, ainsi qu’un grand seau d’eau fraîche. Bien que la nourriture fût succulente, Jeannot eut tout de même un peu de peine à prendre un tel repas.

Dans le courant de l’après-midi, les gens du bourg qui avaient appris la nouvelle acquisition de monsieur le receveur, se rendirent tous, les uns après les autres chez lui sous des prétextes différents, mais en réalité ils venaient voir le nouveau venu. Et quand toutes les dames de la bonne société que Jeannot avait rencontrées la veille, vinrent lui rendre visite avec leurs petites manières affectées, leurs mines empruntées et leur sourire ironique, car elles savaient bien que l’âne n’était autre que Jeannot, ses sabots se mirent à trembler. L’envie de leur envoyer une bonne ruade dans la figure le prit, mais il savait qu’il n’y gagnerait rien et il se calma.

Heureusement pour Jeannot, un garçon d’écurie vint le chercher pour l’amener au bourrelier afin de le doter d’un bât, de sangles, de rennes, de protections diverses pour ses chevilles et ses oreilles, ainsi que de nouvelles musettes de toile pour son picotin.

En fin de journée, le receveur décida d’essayer sa nouvelle monture. Trois garçons d’écurie furent nécessaires pour le mettre en selle. Les pattes de Jeannot fléchirent légèrement sous le poids de l’homme, et il partit aussitôt en trottinant sagement pour le plus grand bonheur de son maître. Sur leur passage, les chiens saluaient Jeannot par un jappement de bienvenue. Mais ce furent les vaches qu’il trouva étonnamment accueillantes. Elles le saluèrent toutes par de longs mugissements de joie. Partout où le receveur passait, il encaissait l’argent de la gabelle, ce qui augmentait encore la charge que Jeannot devait porter. Ce ne fut qu’à la nuit tombante qu’il retrouva son écurie.

Or un jour, les moines de l’abbaye bénédictine voisine eurent besoin d’un âne pour porter des reliques. Ils se rendirent donc chez le receveur.
- Ah monsieur le receveur, quel bel âne vous avez là.
- N’est-ce pas ? répondit avec orgueil le fonctionnaire, je l’ai payé deux cents pièces d’or…
Jeannot que le mensonge révoltait protesta :
- Menteur ! Cinquante pièces de bronze, et encore je ne sais si toutes étaient valables !
- Mais quel animal terrible, s’écrièrent les moines, jamais nous n’oserons lui faire porter les reliques !
Le receveur se contenta de passer quelques coups de fouet sur l’échine de Jeannot qui se calma aussitôt. Et ce fut ainsi que le Père Abbé décida que ce sera Jeannot qui portera les reliques de Saint-Florent, lui qui ne se déplaçait jadis qu’à dos d’âne.

Le grand jour arriva. Jeannot, la châsse dorée sanglée sur son dos que les bons Pères avaient recouvert auparavant d’un riche tapis de velours aux couleurs chatoyantes, avançait en tête du cortège. Les fidèles s’agenouillaient sur son passage, les enfants lui jetaient des fleurs et Jeannot se dit que quelques fois les animaux avaient eux aussi leur heure de gloire.



A la fin de la procession, les moines félicitèrent chaudement le receveur pour les bonnes manières de son âne qui se fit gâter par le frère cuisinier.

A quelques temps de là, les moines eurent à inaugurer un couvent, et ils  demandèrent une nouvelle fois au  receveur de leur prêter son âne. Le lendemain matin, Jeannot et son maître juché sur son dos, prirent la route du couvent. La chaleur devint rapidement suffocante, le couvent était encore loin et Jeannot qui commençait à avoir soif, ne trouva pas la moindre flaque d’eau ou même un ruisselet pour se désaltérer. Ce fut donc ruisselants de sueur qu’ils arrivèrent à destination. Tous les habitants de la contrée étaient présents. On se hâta d’attacher Jeannot à une charrette remplie de fleurs, mais personne ne songea à lui offrir un seau d’eau fraîche, et la procession s’ébranla au milieu des chants liturgiques pour faire le tour des terres du couvent, avant de finir par celui  du couvent même. Jeannot qui marchait depuis bien des heures sous un soleil de plomb toujours avec le receveur juché sur son dos, avait terriblement soif, comme d’ailleurs tous les participants qui ne songeaient qu’au moment où ils pourraient se précipiter à l’auberge du coin pour étancher leur soif. Les chants se firent de plus en plus rares, les gens de moins en moins nombreux et Jeannot n’en pouvait plus.

Devant lui marchait un enfant de chœur, tenant à la main un seau d’argent empli d’eau bénite. L’envie d’y tremper le bout des lèvres ne lui manquait pas, mais il avait un sens profond du respect. Quand enfin, la procession ou ce qu’il en restait marqua un arrêt devant un oratoire, Jeannot n’y tint plus. Il plongea son museau dans ce seau d’argent qui ne cessait de se balancer sous son museau, véritable provocation, et en deux longues lampées il le vida. C’est alors que ce produisit un phénomène étrange. Il se dressa sur ses deux pattes arrière, et le receveur n’eut que le temps se cramponner à son cou en lui disant :
- Mais qu’as-tu mon gentil petit âne ? Arrête ! Tiens-toi bien dans la procession, voyons !
Mais Jeannot reprit forme humaine et le receveur se retrouva à cheval sur les épaules d’un jeune homme vêtu et chaussé, fort et bien constitué. L’eau bénite avait rompu le sortilège et Jeannot était redevenu lui-même. Mais il trouva tout à coup le receveur bien lourd. Roulant les épaules, il se débarrassa de l’honorable fonctionnaire qui chuta sur le sol poussiéreux.

Prenant ses jambes à son cou, Jeannot courut aussi vite qu’il put. Il était hors de question pour lui de rentrer au moulin de la Colère, aussi retourna-t-il dans sa contrée où il vécut paisiblement sur les terres de ses ancêtres. Il respectait les animaux et aimait parler à ceux qu’il rencontrait au cours de ses promenades. Parfois, quand une personne lui inspirait confiance, il acceptait d’entamer une conversation avec elle et, invariablement, il ajoutait avant de prendre congé : « Autrefois j’étais un âne, et à présent, que voulez-vous, je ne suis qu’un homme ! »

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Un Noël Nordique

Message  Freya le Mar 23 Déc 2014 - 13:58


Dans la grisaille de ce matin de début novembre, un vent froid se leva soulevant en tourbillons les feuilles mortes dans les fossés des chemins et quelques flocons de neige épars se mirent à tomber avec lenteur sur la campagne et la forêt engourdies par le gel. Athos le chien de chasse huma longuement l’air. Quelque chose dans cette atmosphère presque hivernale  lui déplaisait fortement et l’oppressait même, mais il n’arrivait plus à se souvenir ce que cela pouvait être lorsque son maître, le fusil à l’épaule, sortit de la maison. Alors Athos se souvint : c’était la chasse ! Son maître n’allait pas tarder à l’appeler pour lever du gibier et c’était bien la chose qu’il détestait le plus.
 
Une heure plus tard, Athos revint seul en courant après avoir faussé compagnie à son maître. Il se précipita vers la grange derrière la maison, poussa un battant de la porte qui grinça sur ses vieux gonds de plomb. Des bourrasques de vent qui couraient sur les faîtes des toits s’engouffrèrent à sa suite dans la grange et la charpente eut des gémissements sinistres. Alors qu’il cherchait un endroit pour se cacher, la tête de son ami Ombre, le chat de la maison, apparut de dessous un sac de jute qui lui servait de couverture.
- Déjà de retour ? Dis-moi, as-tu pris une nouvelle fois la poudre d’escampette ?
Athos hocha tristement la tête.
- Et cette fois, qu’aurais-tu dû lever ? Un faisan doré ? Un marcassin ?
Athos secoua la tête :
- Une hase, son petit et une biche.
Ombre sortit de son panier, s’étira de tout son long puis, vint s’asseoir en face d’Athos.
- Tu sais Athos, je crois que nous devrions partir tous les deux, quitter cette maison pour toujours car cette fois, je crains fort que tu ne passes un très mauvais moment aussitôt que le maître sera rentré !
- Où irions-nous, Ombre ? Et pourquoi viendrais-tu avec moi, tu n’as rien fait qui puisse ou qui aurait pu déplaire aux maîtres ?
- Tu n’aurais tout de même pas peur pour ta gamelle, ou bien ? rétorqua le chat. Je suis un excellent chasseur, mais je t’avertis je ne touche pas aux oiseaux, j’ai signé un pacte de non-agression avec eux. Quant à ta deuxième question, passons cela vaut mieux !
- Alors filons, dit Athos, avant que le maitre ne revienne ! Mais où ?
- Dans la forêt, pardi ! Nous y serons en sécurité et elle pourvoira à tous nos besoins.


Et les deux compagnons s’en allèrent côte à côte. Dans la forêt, ils trouvèrent un énorme rocher sous lequel ils trouvèrent refuge et comme Ombre l’avait promis à Athos, ils ne manquèrent de rien et bien que la nourriture, des mulots et des rats, fut un peu monotone, aucun de nos compères ne s’en plaignit. Or un soir Athos confia à son ami :
- Sais-tu ce dont j’aurais envie ?
- Non, répondit Ombre, d’une couverture peut-être ?
- D’une petite fille qui me caresse, qui joue avec moi, qui …
Ombre en fut si surpris qu’il tombât du rocher sur lequel il s’était couché.
- T’es-tu fait mal, Ombre ? demanda Athos inquiet.
- Non ! rétorqua le chat à présent de mauvaise humeur, mais es-tu devenu fou Athos pour rêver d’une fillette aimante ? Elle n’existe pas ! Redescend de ton nuage !
- Qu’en sais-tu ?
- Et pourquoi crois-tu que moi aussi je souhaitais quitter la maison de nos anciens maîtres ? Eh bien parce que leur fillette qui entre nous soit dit n’avait rien de gentil, d’aimant, de câlinant, etc., etc.,  me revêtait tout le temps des habits de sa poupée ! Quelle honte le jour où elle me promena dans sa petite poussette au travers du village ! Ce fut la fin de ma réputation de grand matou, je suis devenu la risée de toutes les chattes de la contrée ! Et pourquoi ai-je signé un pacte de non-agression avec les oiseaux ? Parce qu’un jour d’été cette petite peste s’est mis en tête de me jeter dans l’étang derrière la maison, soit disant pour me laver et je m’y serais noyé si une cigogne ne m’avait pas repêché ! Et ce n’est pas tout, je ne te parlerai pas de la fois où elle a enroulé ma belle queue panachée qui est toute ma fierté, dans un morceau de papier, puis noué une ficelle autour avant d’y bouter le feu… Ou encore le jour où elle m’a collé des coquilles de noix vides aux pattes… Alors, je t’en prie, ne me parle plus de petite fille aimante !
- Ne m’en veux pas, Ombre, je l’ignorais…
- Oui, eh bien maintenant tu le sais, alors n’en parlons plus.



Le lendemain, les deux amis quittèrent leur abri pour une promenade dans la forêt. Ils croisèrent d’abord Yul Tomte. Ombre le salua et le nain répondit à son salut.
- Tu le connais, demanda le jeune chien au chat ?
- Oui, bien sûr ! C’était le nain Yul. Il habite à quelque part par-là dans la forêt profonde. Les enfants lui écrivent une fois l’an pour lui expliquer quel genre de cadeau ils aimeraient recevoir et le soir du 24 décembre, il le leur apporte.
Un peu plus tard, quelle ne fut pas leur surprise de rencontrer une grand’mère et sa petite-fille parties à la recherche de quelques pives sèches, de gui et de branches de houx pour terminer leurs décorations de Noël.
- Vois-tu ce que je vois, fit Athos à Ombre, une mignonne petite fille, tout juste comme je la voyais dans mon rêve…
- Moi, répondit le chat dans un murmure, je vois une grand’mère et les grand’mères sont très gentilles et elles ont toujours une petite gourmandise dans leur poche.
Remuant la queue, Athos s’approcha doucement de la fillette qui le caressa tandis qu’Ombre en ronronnant, alla se frotter aux jambes de la grand’mère.
- Ce chien est très gentil, dit la petite à sa grand’mère.
Les deux amis les suivirent jusqu’à leur maison qui s’élevait près de la lisière de la forêt. La petite fille appela son grand-père :
- Viens voir papi ! Viens voir qui Yul Tomte m’a envoyé !
Le grand-père sortit de la maison.
- Mais Manon, dit-il à l’enfant, qui te dit qu’ils sont seuls, ils ont peut-être un foyer ?
- Mais voyons grand-père, je te dis que c’est Yul Tomte qui les a envoyés ! Il ne pouvait tout de même pas les emballer pour les charger ensuite sur son traineau en attendant sa tournée nocturne…
- Viens Manon, dit la grand’mère, donne leur un peu de lait, ils doivent avoir soif.
Les deux amis se régalèrent, il y avait bien longtemps qu’il n’avait connu un tel plaisir. Et comme les deux compères s’attardaient, le grand-père finit par leur dire :
- La nuit ne va tarder à tomber, il est temps que vous rentriez chez vous mais, si vous ne savez où aller, vous pouvez rester avec nous, vous êtes les bienvenus !
Le chien et le chat ne se firent pas prier. Ombre s’installa au coin du feu et quand la grand’mère lui apporta une vieille couverture un peu usée certes mais propre et douce, il se mit à ronronner de bonheur d’autant plus que les délicieux arômes qui lui parvenaient de la cuisine lui chatouillaient agréablement les narines. Athos eut lui aussi droit à une bonne couverture chaude et moelleuse, mais il était bien trop heureux d’avoir réalisé son rêve et trop occupé à se faire cajoler par sa nouvelle petite amie pour vouloir en profiter.


Quand Yul Tomte passa, Manon le remercia chaleureusement de lui avoir envoyés le chien et le chat dont elle rêvait. Il lui fit cadeau de quelques douceurs, et la grand’mère lui offrit un plat de riz au lait, son met préféré. Avant de repartir, Ombre et Athos lui firent un clin d’œil discret auquel il répondit par un large sourire.

Quand Manon fut endormie, Athos murmura à Ombre :
- La petite est gentille, n’est-ce pas ?
- Oui je reconnais que toutes les petites filles ne sont pas comme celle de nos anciens maîtres, mais moi j’aime bien la grand’mère, elle mijote  de si bons petits plats et j’affectionne aussi grandement le grand-père. Je ne sais pas si tu l’as remarqué, mais il n’a pas de fusil.
- Oui, ils sont tous charmants, nous avons vraiment beaucoup de chance.
- Et grâce à qui Athos ? A Yul Tomte, il faut bien le dire, car c’est lui qui nous a fait rencontrer la grand’mère et sa petite-fille.

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Le Shogun et le Samouraï

Message  Freya le Sam 10 Oct 2015 - 17:25

Le jour nouveau blanchissait à peine l’horizon que déjà, du haut de son château d’Edo, le shogun aux cheveux grisonnants avisait l’étendue du firmament où les étoiles s’éteignaient les unes après les autres. L’homme aimait cet instant où une fraîcheur bienfaisante montait des berges du lac tandis qu’une brise légère s’élevait dans les pêchers nombreux où les loriots chantaient leur hymne à la nature. Mais ce souffle matinal en balayant devant lui la neige des pétales arrachés aux arbres, repoussait aussi les terribles visions guerrières du généralissime. La guerre entre les clans avait fait sombrer le pays dans le chaos et pour le réunifier à nouveau et mettre un terme à ce conflit, il aura fallu au shogun des années d’affrontements et pour finir la bataille de Sekigahara.



Le généralissime savait qu’il s’était fait beaucoup d’ennemis parmi ces seigneurs rebelles qu’il avait vaincus, aussi s’entourait-il toujours d’une garde rapprochée. Comme chaque matin, escorté de ses gardes du corps, il alla se promener dans les jardins du château. Soudain, l’air siffla et le shogun n’eut que le temps de se baisser promptement. Une paire de cisailles venait de lui passer juste au-dessus de la tête, le manquant de peu. Aussitôt les hommes d’armes se jetèrent sur le jardinier fautif pour le châtier. Aux gardes qui avaient déjà tiré et levé leurs épées prêts à frapper le malheureux, le shogun s’écria :
- Arrêtez ! C’est peut-être un accident, les cisailles lui auront échappé des mains. Je ne puis me permettre de laisser punir un innocent car l’affection que me porte le peuple risquerait fort de me quitter. Mais avez-vous remarqué mes excellents réflexes bien que je n’ai plus guère le temps de m’entraîner ?

D’un coup brusque de la hampe de sa lance, un garde poussa dans le dos le jardinier qui tomba à genoux aux pieds du généralissime. Soulagé d’avoir échappé à une mort certaine, le jardinier se prosterna devant le shogun et se confondit en excuses et en remerciements. Pour le shogun l’incident était clos aussi, poursuivit-il sa promenade matinale. Malgré l’indulgence du guerrier, le jardinier retourna à sa tâche en maugréant : « Je l’aurai la prochaine fois ! ». Engagé au château d’Edo depuis quelque temps, il avait épié les habitudes du maître des lieux et il savait que ce dernier devrait bien, tôt ou tard, se rendre aux latrines au fond du jardin, et là, la prochaine fois, il ne le manquerait pas. D’un coup d’épée il lui trancherait net la tête !



Quelques jours plus tard, selon le plan qu’il avait élaboré, le jardinier partit un soir se cacher derrière un bosquet d’arbres près des latrines. Il portait une épée sur le côté bien décidé à attendre que le shogun y vienne pour se soulager pour se jeter sur lui et le décapiter.

La nuit était déjà bien avancée quand le jardinier aperçut enfin les lampions portés par les gardes du corps du généralissime. Arrivé non loin des latrines, le shogun s’arrêta :
- Comme c’est étrange, les cigales se sont tues… Capitaine, déployez  vos hommes en éventail, il y a peut-être un de ces ninjas à la solde de l’un de mes ennemis qui se cache à quelque part, tapis dans l’ombre, et faites fouiller les lieux !
Risquant le tout pour le tout, le jardinier bondit hors de sa cachette, l’épée à la main, mais les gardes du corps, guerriers rompus au maniement des armes, eurent tôt fait de le maîtriser.
- Je le veux vivant ! leur cria le shogun.
Le jardinier supplia les gardes du corps :
- Tuez-moi tout de suite !
- Oh ce n’est pas l’envie qui nous en manque, lui répondit leur capitaine, mais tu as entendu le shogun, il te veut vivant.
Et, conformément aux ordres, le jardinier fut traîné jusqu’au château aux pieds du généralissime où le capitaine de la garde lui remit l’arme du jardinier.
- Cette lame n’est pas une épée ordinaire, dit le shogun en l’examinant, alors qui es-tu ?
Comme il n’y avait plus d’issue possible, le jardinier avoua au shogun qu’il était samouraï et le fils d’un grand seigneur tué à la bataille de Sekigahara du côté des vaincus. Bien que son père ne fût pas terrassé par le shogun lui-même, il l’estimait néanmoins responsable de sa mort et décida donc de l’assassiner, raison pour laquelle il s’était fait engager comme jardinier au château d’Edo.
Magnanime, le shogun lui répondit :
- La vie a fait de vous mon ennemi mais votre motif était honorable et vous n’avez fait qu’accomplir votre devoir filial, et c’est même une obligation sacrée, fondement du Bushido. Je vous fais donc grâce de la vie et, à présent, que vous voici démasqué, je vous demande de renoncer à votre dessein. Puisque je ne puis vous prendre à mon service, je vous ordonne donc de retourner auprès de votre seigneur.
- Il m’est impossible de vivre sous le même ciel que le responsable de la mort de mon père et puisque vous me pardonnez, je vais me faire hara-kiri !
Le regard du shogun lança des éclairs. Sur un ton courroucé il lui rétorqua :
- Je vous interdis de faire seppuku et si vous me désobéissez, je donnerai l’ordre d’exécuter tous les membres de votre famille !
Choqué, le samouraï cacha son visage baigné de larmes dans ses mains :
- Comment pourrais-je être responsable de la mort de ma mère, mais puisque j’ai échoué dans la mission que je me suis fixé, je ne suis plus digne de vivre parmi les samouraïs. Je vous demande donc de me permettre d’aller vivre avec les mendiants.
Le shogun accepta. Mais afin que ce samouraï ne tombe trop bas dans la déchéance et ne vive dans des conditions trop indignes de son véritable rang, il le nomma chef de la grande confrérie des mendiants. Ainsi, dans sa grande bienveillance, le shogun permit à la famille du samouraï de survivre et de maintenir le culte des ancêtres.


Le shogun Ieyasu Tokugawa fut un homme rusé, patient, fin politique et souvent magnanime. A l’époque d’Edo, sa noblesse d’âme lui permit d’asseoir pour plus de deux siècles sa dynastie shogunale qui fit régner la paix.


Si le seigneur n’est pas rempli
de compassion pour son peuple, même
si un gouvernement n’est pas mauvais,
des révoltes surviendront. Mais si
le seigneur cultive la bienveillance,
il n’aura aucun ennemi sur ses terres.

Tokugawa Ieyasu
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La Pomme de l'Oubli

Message  Freya le Mer 11 Nov 2015 - 13:32

Les trois fées qui s’entendaient à merveille et dont les pouvoirs étaient complémentaires, vivaient toujours dans leur merveilleuse demeure construite par les nains et les elfes. Si la première de ces dames était blonde, la seconde avait des cheveux sombres et la dernière portait avec fierté une chevelure couleur de feu.

Comme chaque soir, du haut de leur terrasse, les trois fées guettaient les dernières lueurs du jour. Tandis que l’obscurité envahissait le fond de la vallée, les cimes s’illuminaient chaque soir de teintes nouvelles sous les feux moribonds du jour. Les voix des pâtres appelant les bêtes retardataires, couraient à travers les bois et l’écho des sonnailles se perdit bientôt dans l’air du soir. Les bêtes avaient toutes retrouvées leurs étables et leurs bergeries, et les travailleurs leurs logis.

A présent, tout était silencieux et les cimes parées de teintes roses s’éteignaient par degrés. Après le silence, le sommeil ne tarderait pas à tomber sur les hommes et les animaux. Les fées avaient le sourire, la nuit leur appartenait, elles allaient pouvoir donner libre cours à leur grande passion, la danse. Elles défirent alors leurs coiffures pour laisser leurs cheveux flotter librement sur leurs épaules puis, chacune posa sur sa tête une couronne de pervenches. Elles échangèrent leurs lourdes toilettes de cours contre des robes vaporeuses, resserrées à la taille par de lourdes ceintures richement brodées. Et quand minuit sonna à l’horloge du beffroi du village, montées sur leurs chevaux, elles se portèrent, aussi vite que leur pensée, sur la prairie d’un haut plateau.  


Arrivées sur la montagne, les trois fées furent bientôt rejointes par d’autres fées venues souvent de très loin et des elfes. Sous le clair de lune et le manteau scintillant des étoiles, les  rondes joyeuses des danseurs, tournaient, voletaient, tourbillonnaient autour des arbres, effleurant à peine le sol de la pointe de leurs pieds captant ainsi l’énergie terrestre des arbres et celle des courants aériens indispensables à leur vitalité, car leur être était fait de cette même substance.

L’aube blanchissait à peine les cimes des grands sapins et des chênes, que déjà tout ce petit monde était rentré chez lui et que nos trois fées s’étaient laissées choir sur leur lit avec un profond soupir de satisfaction. Plus tard, tandis qu’elles prenaient ensemble une collation, la première, la fée blonde dit :
- La vallée est belle… et si nous jetions une passerelle de verre en travers de la gorge, elle ne gâcherait rien à la beauté du paysage et y danser la nuit, d’une rive à l’autre, nous procurerait des sensations  fantastiques !
- L’idée est bonne, répondit celle aux cheveux sombres, les gens du village et les voyageurs en  l’empruntant, gagneraient deux jours de marche, mais jamais ils n’oseront emprunter un pont de verre !
- Alors construisons-le en bois, fit la fée aux cheveux couleur de feu.
- Non, reprit la seconde, un pont de bois vibrerait sous le poids des animaux de bât ce qui risquerait de les effrayer, érigeons-le en pierre. Large et solide, il rassurera les villageois qui pourront également y organiser des marchés et même des bals les jours de fête.


Les trois fées passèrent donc le reste de la journée à élaborer les plans du pont. Puis, la nuit venue, par un mot magique connu d’elle seule, la première fée souleva hors du sol, là où la vallée se resserrait,  les pierres qui s’étagèrent en piliers sur deux rochers solides ; la seconde par un deuxième mot magique inconnu de ses compagnes, forma les arches ; et la dernière, par un troisième et dernier mot magique, secret lui aussi, souda bloc à bloc l’ensemble des pierres de la construction qui fut une véritable réussite. La fine dentelle de ses arches, les piliers cannelés et festonnés de lianes rendirent le pont rapidement célèbre et les gens venaient de loin pour l’admirer.

Pour fêter son inauguration, les villageois avaient aligné de nombreuses tables sur le tablier du pont que les fées avaient recouvert aussitôt de belles nappes blanches avant d’y étaler toutes sortes de gâteaux et de tartes aux fruits qu’elles avaient confectionnés, et plus délicieux les uns que les autres. Pour les enfants, elles avaient préparé des sirops  et des jus de fruits, et pour les adultes, des cocktails rafraîchissants à base d’hydromel, de vin blanc  et de fruits dont elles seules avaient le secret. Les enfants avaient découpé et assemblé des lampions et des banderoles de papiers multicolores qu’ils suspendirent avec l’aide de leurs pères. Et quand des nains musiciens arrivèrent et installèrent leurs instruments au milieu du pont, la fête put commencer. Le bal débuta vers la fin de l’après-midi et dura toute la nuit jusqu’au petit matin. Les fées dansèrent seules ou firent des rondes avec les enfants car elles ne s’éprenaient que rarement d’un homme, et quand cela arrivait, l’aventure se terminait immanquablement de façon tragique. Pour une journée, les soucis quotidiens avaient été oublié et de mémoire de villageois, on ne s’était jamais amusé autant.



Or, il arriva un jour que la troisième des fées traversa le pont tout en croquant une pomme puis, elle en jeta négligemment le trognon pardessus le parapet. Presqu’aussitôt de vives protestations s’élevèrent de dessous la structure. Se penchant par-dessus la balustrade, la fée aperçut un villageois vitupérant, le poing levé vers le pont. Elle ne put réprimer un fou rire et poursuivit son chemin. Quand plus tard elle raconta la mésaventure du villageois à ses compagnes, elles trouvèrent cela si amusant, qu’elles décidèrent d’en faire un jeu et elles commencèrent donc à guetter les passants pour leur jeter  trognons et noyaux puis, vinrent s’y ajouter des épluchures et pour finir des légumes blets. Exaspérés, les villageois étaient désormais scindés en deux groupes. La moitié d’entre eux étaient opposés au pont et certains en souhaitaient même la démolition, tandis que les autres étaient d’avis que les fées finiraient bien par se lasser de leur petit jeu.

Mais le temps passa et les trois dames ne semblaient guère vouloir changer de divertissement  d’autant plus qu’une poignée de garnements du village se joignaient à elles quand l’occasion leur en était donnée. Aussi, à la demande de la majorité des riverains du pont, le conseil du village s’était réuni dans la grande salle. Le chef des villageois ouvrit la séance en disant :
- Il faut faire quelque chose, la situation ne peut plus durer.
- Mais quoi, demanda un conseiller, nous avons déjà demandé poliment à ces dames d’arrêter leur distraction stupide, mais elles ne veulent rien entendre.
Après un long silence, un autre conseiller suggéra :
- Demandons à leurs amis, les nains, d’intervenir auprès d’elles.
- Et si elles leur répondent comme elles l’ont fait à notre chef, demanda un troisième conseiller ?
Après un moment de silence qui parut interminable aux conseillers, un quatrième se lança :
- Ce pont a été construit par magie et donc, il doit être possible de le démolir par magie.
- Et… tu t’y connais en magie, toi ? demandèrent en chœur les conseillers.
- Certes non, mais celui que les nains appellent l’Ancien certainement ! Il est bien connu qu’il est féru de science et qu’il passe son temps à lire de vieux grimoires et à effectuer des expériences dans son laboratoire.
Mais le chef du village était réticent.
- Voyons messieurs, dit-il, nous ne pouvons en demander la démolition, ce pont est bien trop utile !
- Bah ! Nous, nous vivons au fond de la vallée et il est surtout utile aux gens des autres villages et des voyageurs.
L’ensemble des conseillers hochèrent la tête en signe d’approbation et le chef du village prit donc la décision de se rendre lui-même chez les nains pour leur demander leur aide.

Les gnomes qui logeaient non loin du pont, dans de petites pièces creusées à même la falaise, avaient pris place avec le chef du village autour de l’unique table de leur logis.
- Messieurs, leur dit-il, je viens au nom des villageois solliciter votre aide, et plus précisément celle de celui que vous appelez l’Ancien. Vous comme nous souffrons de cette situation.    
- Oui mais moi je ne veux pas me brouiller avec les fées, répondit un nain.
- Moi non plus, dit un autre, sinon plus de confitures, plus de bons repas, plus de linge propre, plus rien !
- Et puis, fit un troisième gnome, pourquoi venez-vous nous demander notre aide ? D’habitude, vous ne nous semblez guère nous aimer beaucoup, vos enfants font de nous la risée du village.
Les autres nains acquiescèrent vivement.
- Et pourtant, la situation ne peut plus durer, les villageois sont sur le point de se révolter et je crains le pire ! répondit le chef du village avec un profond soupir.  
- D’accord, demandons à l’Ancien, fit celui qui paraissait être le plus âgé et le chef des gnomes, il aura certainement une idée !
- Oui, demandons conseil à l’Ancien, répondirent les autres nains en chœur.


Celui qui semblait être le plus jeune des gnomes, alla chercher l’Ancien. Celui-ci était si âgé qu’il ne se souvenait même plus de sa date d’anniversaire. En raison de son grand âge, il n’allait plus travailler à la mine mais, il contrôlait toujours la qualité de gemmes rapportées chaque soir par ses compagnons.  
- Que puis-je pour vous ? demanda-t-il au chef du village.
- Ce pont a bien été construit par magie et donc il devrait être possible de le démolir  par magie, non ? Enfin, je dois dire que je ne vois d’autre solution, les pourparlers avec les fées ayant échoués.
- Certes, certes, répondit l’Ancien, mais voyez-vous, pour rien au monde je ne ferais du tort à qui que ce soit.
- Oui, oui, mais il faut faire quelque chose et vous savez comme moi et que ces dames ne veulent aucunement entendre raison.
- Effectivement, je vais donc réfléchir, la situation est délicate, je ne vous le cache pas.
- Nous en sommes tous conscients.
Rassuré, le chef du village quitta les nains, convaincu que l’Ancien détenait la solution du problème.
L’Ancien réfléchit longuement à ce qu’il pourrait faire pour aider les villageois mais sans causer de tort aux fées. Puis, se tournant vers le lièvre qui ne le quittait jamais depuis qu’il avait recueilli blessé par un chasseur alors qu’il n’était qu’un levreau, il lui dit :
- Jötunn mon ami, cette histoire a commencé avec une pomme alors elle s’achèvera grâce à la pomme que voici.
L’Ancien venait de s’emparer d’une belle pomme rouge placée au sommet d’un panier rempli de fruits.
- Je vais l’apprêter et ensuite tu la déposeras cette nuit où tu voudras, mais près de la maison des fées. Le lièvre lui répondit par un petit vagissement.

Le lendemain matin, quand la fée aux cheveux couleur de feu sortit la première de la maison, son regard tomba sur une belle pomme rouge, tombée, croyait-elle du pommier proche du porche de la maison, et elle l’a trouva si appétissante qu’elle y mordit à pleines dents.



Et, le soir même, quand les trois fées durent marmonner chacune à son tour le mot magique secret, la fée rousse ne se souvint plus du sien, ciment de leur œuvre magique. Les heures passèrent et rien n’y fit, elle l’avait bel et bien oublié. Au milieu de la nuit le charme se rompit et les blocs de pierre se disjoignirent. Les villageois réveillés en sursaut par les craquements sinistres suivis d’un grondement sourd, crurent à un tremblement de terre et se précipitèrent effrayés dans les rues mais, la nuit sans lune était bien trop sombre pour distinguer quoi ce fut.

Le lendemain matin, à leur grande surprise, les villageois constatèrent que le pont s’était écroulé. Du bel édifice il ne restait que deux éboulements monstrueux de part et d’autre de la vallée. Hagardes, échevelées, les fées errèrent toute la matinée au milieu des éboulis. Les villageois eux, après avoir épuisé le sujet et, l’émotion passée, furent plutôt satisfaits de retrouver leur vallée d’avant la construction du pont. Mais bientôt tout le monde oublia le pont, les villageois aussi bien que les fées et chacun retourna vaquer à ses occupations ordinaires comme si rien ne s’était passé.

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Un Voleur de Chevaux bien Embarrassant

Message  Freya le Sam 5 Déc 2015 - 18:29

Faucon Noir était un jeune Amérindien de la nation Pawnee, fils d’un grand chef de tribu dont les hommes avaient acquis la réputation d’être de redoutables guerriers. Mais, bien avant l’arrivée des Wasishou, les Visages Pâles, les Amérindiens avaient établi un code d’honneur où la vaillance d’un guerrier n’était pas jugée en fonction du nombre d’adversaires occis  au cours d’un combat mais, de ses hauts faits d’armes. Ainsi, arriver à toucher un adversaire de sa paume nue, était le « coup » le plus estimé.


Courageux et même rusé, Faucon Noir était devenu très tôt le chef incontesté d’une petite bande de jeunes adultes dont le passe-temps favori consistait, la nuit venue, à aller voler les chevaux des tribus voisines sans se faire prendre. Enhardi par leurs succès, Faucon Noir entraînait ses compagnons dans des expéditions de plus en plus lointaines et de plus en plus osées et risquées.

Une nuit, Faucon Noir et ses compagnons s’aventurèrent jusqu’à un lointain camp comanche dans le but de voler leurs chevaux. Mais les plus belles bêtes étaient toutes attachées à des piquets à l’entrée des tipis de leurs propriétaires. Pour les dérober, il leur faudrait donc ramper silencieusement jusqu’au milieu du camp. Mais, pour la première fois, ses compagnons refusèrent de le suivre car, devenu trop téméraire à leur goût, ils préférèrent attendre son retour un peu à l’écart du campement. Faucon Noir se glissa donc seul jusqu’au cœur du camp comanche et ramena deux mustangs. Il les remit à ses complices en leur confiant dans un souffle :
- J’ai vu cheval d’une rare beauté. Attendez-moi cachés sous les arbres de la colline, je vais retourner le chercher.
Mais, tandis que le jour commençait à poindre à l’horizon, Faucon Noir revint les mains vides, livide et les yeux hagards.
- On dirait que tu as vu un revenant ! lui fit un jeune guerrier, tandis que les autres ne purent s’empêcher de pouffer de rire.
- Ce cheval est vraiment splendide et j’aurais tant voulu le ramener mais, au moment où j’allais le détacher, quelqu’un s’est réveillé dans le tipi.
Ses acolytes n’eurent guère le temps d’en savoir davantage car dans le camp comanche l’alerte venait d’être donnée et il était grand temps de déguerpir.


Les jeunes Pawnees rentrèrent sains et saufs de ce nouveau pillage avec un grand nombre de chevaux pris aux fiers Comanches. Si quelques vaillants guerriers pawnees commençaient à éprouver de l’estime pour ces jeunes intrépides,  les anciens, eux, fronçaient les sourcils, car un jour la chance pourrait bien tourner. Mais depuis son retour, Faucon Noir était devenu austère et même brusque. Les jours suivants, il se mit à troquer tous ses mustangs contre des bijoux et des fourrures de grande valeur.  Les Anciens à qui rien n’échappait souriaient, et les regards qu’ils échangeaient entre eux étaient plein de sous-entendus. Le dernier mustang échangé, Faucon Noir alla trouver son meilleur ami Wakiza, le Guerrier Déterminé :
- Cette nuit je partirai seul sur le sentier de la guerre. L’étalon que j’ai tenté de soustraire aux Comanches l’autre nuit, hante mon esprit au point que je ne trouverai le repos que lorsque je l’aurai pris.
- Il est hors de question que je te laisse partir seul. D’ailleurs, abandonner son compagnon, ne sied guère à un véritable frère d’armes.
- Non Wakiza, c’est beaucoup trop dangereux et je veux y aller seul. Comprends-moi, c’est une affaire personnelle et je suis seul responsable de l’échec de la prise de ce mustang.
- Nous avons toujours tout partagé, le danger comme la gloire et tu voudrais m’en priver maintenant ? Dis-moi Faucon Noir, chercherais-tu à me faire traiter de lâche par toute la tribu pour t’avoir laissé partir seul sur le sentier de la guerre ?


La nuit venue, dans le plus grand silence, les deux amis quittèrent le camp. Ce n’est qu’à un quart de marche de leurs tipis qu’ils enfourchèrent leurs montures. Mais, ils eurent à peine le temps de parcourir deux lieues sous la lune complice que les autres jeunes de la bande qui ne voulaient pas renoncer à cette nouvelle razzia les avaient rejoints. Faucon Noir tenta en vain de les dissuader de le suivre, rien n’y fit. Alors, à contrecœur il prit leur tête pour les mener dans le vallon où les Comanches avaient établi leur camp. En chemin, profitant de ce que son ami le Guerrier Déterminé chevauchait un moment à ses côtés, Faucon Noir lui demanda de ne pas révéler aux autres le véritable but de son raid.

Quand ils arrivèrent dans le vallon, les Comanches avaient levé le camp. Le groupe erra des jours durant à la recherche d’autres coups à faire mais, à chaque fois, Faucon Noir voulait partir seul en éclaireur et revenait  en prétextant que le camp était trop bien gardé ou que les chevaux n’avaient pas que trop peu de valeur. Après deux semaines, les jeunes guerriers étaient las de ce petit jeu. Ils étaient à présent convaincus que leur jeune chef avait croisé un fantôme l’autre nuit dans le camp des Comanches. Dans sa tête, les choses ne tournaient plus très rond, car depuis le début, il trimbalait avec lui un gros sac jeté en travers de sa monture et qui ne pouvait que contenir toutes ces vétilles qu’il avait échangées contre ses mustangs. Son esprit dérangé ne pouvait être que victime d’un mauvais esprit. Mais ils ne lui demandèrent aucune explication, ils l’avaient choisi pour les guider et ils patienteraient donc sans émettre aucun jugement car, comme on le leur avait inculqué, il faut avoir marché plusieurs lunes dans les mocassins de son frère avant d’avoir le droit de le juger.

Or, il arriva un soir que Faucon Noir partit épier un nouveau campement. Quand il revint vers ses compagnons, il leur dit :
- Cette nuit nous sera propice. Les chevaux sont magnifiques ici. Choisissez bien les meilleurs avant de vous lancer et soyez particulièrement prudents car les Comanches sont très nombreux cette fois et les Cheyennes qui pourraient nous couper la retraite ne sont pas loin.



Les ombres silencieuses des jeunes Pawnees se glissèrent entre les tipis et bientôt de nombreux mustangs furent détachés. Et, tandis que ses compagnons s’éloignaient avec leurs trophées, Faucon Noir souffla au  Guerrier Déterminé :
- J’ai enfin repéré le mustang qui me hante depuis toutes ces nuits. Il se trouve au milieu du camp et il appartient probablement au grand sachem de la nation comanche. La mission est extrêmement dangereuse, ramène nos compagnons directement chez nous, ne m’attendez pas et partez de suite. Si je ne pouvais pas capturer ce cheval, je préférerais mourir.
- Il est hors de question que je t’abandonne. Si nous devions mourir cette nuit alors nous mourrions ensemble. Mon père m’a enseigné qu’un véritable guerrier doit aller aussi loin que son compagnon d’armes. Si celui-ci est en mauvaise posture, il doit faire tout son possible pour le tirer d’affaire ou mourir à ses côtés. Et ma mère m’a assuré qu’elle ne pleurerait pas si je devais tomber en brave, mais qu’elle mourrait de honte si je me comportais en lâche.
- Alors Wakiza je vais tout te dire. L’autre nuit dans le camp comanche, quand j’ai voulu détacher le fameux mustang qui me plaît tant, la porte du tipi devant lequel il était attaché était entrouverte et, dans la lumière du feu, j’ai vu une jeune fille se peigner les cheveux. Elle était si belle que je n’ai pu m’empêcher de m’approcher pour mieux la contempler et c’est à ce moment-là que nos regards se sont croisés. Mais elle n’a pas donné l’alarme, elle s’est contentée de me sourire. Et depuis mon esprit perturbé reste avec elle. Je suis déterminé à l’avoir même si je devais mourir. Alors, tu vois mon ami, c’est bien une affaire  personnelle dans laquelle je ne veux pas t’entraîner.
- D’accord, fit le Guerrier Déterminé sans insister, je vais demander à nos compagnons de rentrer au camp et moi je t’attendrai avec nos chevaux derrière le grand rocher que tu vois là-bas pour couvrir ta fuite.

Faucon Noir prit le sac rempli des précieuses fourrures et riches parures et se glissa dans le camp comanche jusqu’en son milieu. Il pénétra dans le tipi du grand sachem et s’approcha de la jeune fille qui dormait. Il retira doucement la couverture de laine tissée qui la recouvrait pour la remplacer par une autre de fourrures qu’il tira précautionneusement de son sac. Puis, il disposa dessus toutes les précieuses parures de turquoises, de corail, de plumes et de coquillages rares, et pour finir, il se coucha près d’elle en se recouvrant de la couverture de laine. La jeune fille ne tarda guère à se réveiller. S’apercevant que quelqu’un dormait à ses côtés et qu’il s’agissait d’un jeune homme, elle dit à voix haute :
- Papa, quelqu’un est entré dans notre tipi !


Le grand sachem ouvrit les yeux. Appuyé sur un coude et apercevant la coiffure caractéristique des Pawnees, une hure de cheveux sur le crâne rasé, il dit :
- Oui, et en sus c’est un de ces voleurs de chevaux !
Voyant que Faucon Noir ne bougeait toujours pas, il se leva, prit son calumet et alla s’asseoir près du feu tout en ordonnant qu’on aille chercher les autres chefs comanches.

Bientôt, le grand conseil fut réuni au grand complet à l’intérieur du tipi tandis qu’à l’extérieur, la foule attendait. Faucon Noir, toujours allongé sous la couverture de la jeune fille ne bougeait pas. Le calumet et le bâton de parole passèrent de main en main et bientôt l’un des chefs dit à Faucon Noir :
- Viens t’asseoir parmi nous et explique-nous ce que tu viens faire ici.
Alors Faucon Noir raconta tout, le vol des mustangs et le sourire de la jeune fille.
- Il prétend être venu pour la fille alors que ses compagnons sont encore repartis avec nos plus beaux mustangs ! fit amèrement l’un des chefs qui venait de se faire voler le plus beau des chevaux qu’il eut jamais possédé.
Certains chefs regardèrent alors Faucon Noir avec mépris tandis que d’autres esquissaient des sourires amusés. Puis, ils discutèrent entre eux dans une langue étrangère à Faucon Noir.
- Je suis d’avis qu’il serait temps que les Pawnees qui ne cessent de voler nos mustangs, apprennent à nous craindre, et à leur donner une bonne leçon, dit un chef. Je propose donc de profiter de l’occasion pour renvoyer la tête de ce jeune téméraire à son père, le grand chef Loup Solitaire.
- Non, répondit le grand sachem qui venait de reprendre le bâton de parole, cela ne ferait qu’attiser la haine entre nos deux peuples et nous serions non seulement perpétuellement sur le sentier de la guerre mais encore, nous entraînerions avec nous nos alliés les Cheyennes et les Sioux.


Le calumet tourna en rond tout comme le bâton de parole jusqu’à ce que le père du grand sachem prenne la parole.
- Ce jeune homme s’est comporté comme un brave. Il aurait pu tout simplement enlever ta fille, fit-il en s’adressant à son fils, mais il a eu la noblesse d’âme ne pas le faire. Il faut avoir beaucoup de courage pour faire ce qu’il a fait et pour cette raison il mérite notre respect.
- Ce n’est qu’un jeune idiot, poursuivit un autre chef, et si nous le laissions repartir vivant, on dirait de nous que nous sommes aussi fous que lui et les Pawnees n’en finiraient pas de se gausser de nous.
Le père du grand sachem à qui le bâton de parole était revenu répliqua :
- Décidément votre vision est bien courte aujourd’hui. Bien sûr que ce jeune Pawnee est notre ennemi puisqu’il vole nos mustangs mais vous semblez oublier une chose : s’il est revenu ici c’est parce qu’il a un rêve. Pouvez-vous me dire qui parmi vous aurait eu une telle audace ? A présent il porte la couverture de ma petite-fille chérie, alors comment pourrais-je accepter qu’on porte la main sur lui ? Sur le sentier de la guerre j’ai perdu tous mes frères et tous mes fils, sauf toi, le grand sachem, et il serait juste que les Hommes dignes ce nom s’unissent pour défendre ensemble notre mode de vie, nos terres et nos bisons de la convoitise des Wasishou, les Visages pâles. Je suis le plus ancien ici et la décision pourrait m’appartenir mais j’estime que cela ne serait pas correct. Ma petite-fille étant la première concernée par le rêve du jeune guerrier, je vous demande la permission de lui donner la parole.

Aucun chef n’osa contredire la parole du vieux sachem qui passa alors le bâton de parole à sa petite fille. Celle-ci ne dit rien, elle se contenta de mettre les parures et d’envelopper ses épaules dans la couverture de fourrures précieuses que son jeune amoureux avait apportées et alla s’asseoir à côté de lui. Rendant alors le bâton de paroles à son grand-père, elle prit entre ses mains celles de Faucon Noir.

Alors le vieux sachem se leva péniblement pour s’adresser au jeune homme :
- A présent jeune Pawnee, tu fais partie de notre famille et désormais tu porteras le nom de Celui-qui-fait-la-Paix.


D'après une histoire pawnee.
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Le Cercle de Pierres

Message  Freya le Mer 29 Juin 2016 - 18:51

En ce mois de juin, à l’apogée de sa puissance, le soleil répandait sa lumière sur la terre, Guillaume, le garde-chasse de la seigneurie, descendait de la montagne lorsqu’au loin, dix heures sonnèrent à l’horloge du vieux manoir. Il s’arrêta sur un plateau où les jeunes gens du village qui voyaient fleurir la dix-huitième année de leur vie, les « Conscrits », secondés des « Biberons »,  ceux qui fêtaient leur dix-sept ans dans l’année, terminaient de monter un grand échafaudage de bois donné par le seigneur des lieux. Guillaume s’arrêta pour saluer la joyeuse compagnie.
- Belle chavande que voici, les jeunes !  
- Merci Guillaume ! firent-ils en chœur.
- A ce soir !
- A plus tard, Guillaume !
Le garde-chasse leva le regard vers le ciel. Sur l’horizon, l’astre du jour avait atteint le point le plus septentrional et était sur le point d’effectuer le long voyage vers le sud aboutissant en décembre, au solstice d’hiver.


A peine le soleil avait-il disparu derrière l’horizon que déjà les paysans sortaient de leurs fermes pour se rendre auprès de leur bétail parqué pour l’occasion, et allumer les bottes d’ajoncs qu’ils avaient disposées l’après-midi même autour des enclos. S’aidant de branches coupées, ils rabattaient la fumée au-dessus du bétail, le protégeant ainsi des maladies transmises par les insectes, tandis que les « Conscrits » et les « Biberons », ornés de couronnes et de colliers de fleurs, parcouraient les rues du village avec des torches enflammées qu’ils faisaient tourner au-dessus de leur tête, décrivant ainsi des roues de feu. Suivis des villageois, ils prirent le sentier du plateau où allait se poursuivre la fête du solstice d’été.        

Les Conscrits avaient allumé le feu de joie pour célébrer le soleil et lui donner rituellement la force de faire mûrir les fruits et les céréales. Au son des fifres et des luths, les jeunes du village se tenaient par la main et dansaient autour de la chavande en flammes en prenant garde de ne pas rompre le cercle, ce qui aurait été de fort mauvaise augure pour les récoltes à venir. Et Guillaume songeait que cette nuit de solstice, la plus courte de l’année, portait déjà en elle le germe de l’obscurité et qu’après ces quatre jours de stabilité, les nuits s’allongeront à nouveau. Mais, ces quatre jours de stabilité, porte du solstice d’été, ne s’ouvraient pas sur l’autre monde. La clarté des flammes illuminait la nuit et Guillaume leva le regard sur le mont qui dominait le plateau. Sur son sommet se dressait le cercle des grandes pierres sacrées, et Guillaume se souvint du dernier solstice d’hiver…


Six mois plutôt, au petit matin, un ciel sans nuages annonçait une journée ensoleillée mais froide. Très tôt, des senteurs d’épices mêlées aux parfums de cuisson des biscuits de Noël, embaumaient les maisons jusque sur le pas des portes Quand enfin les premiers rayons du soleil glissèrent doucement le long des toits pentus pour inonder les rues tapissées de neige, les enfants sortirent des maisons en courant, pressés de retrouver leurs camarades de jeux. Yann, le fils de Guillaume, avait lui aussi quitté la maison paternelle pour aller faire des glissades et modeler des boules de neige avec les autres enfants. Après le repas de midi, il reçut l’autorisation d’aller luger en bordure du village. Mais peu avant le coucher du soleil, lassés de leurs jeux, les enfants eurent l’idée d’aller jouer aux équilibristes sur un amas de rondins de bois rangés en bordure du chemin. Yann qui se tenait au milieu de l’empilement, perdit soudain l’équilibre lorsqu’un tronc bougea, ébranlant l’empilement et, dans sa chute un second rondin passa sur l’une des jambes du petit garçon.

Pour adoucir les douleurs de Yann, sa maman qui connaissait les plantes, préparait des emplâtres mais rien ne semblait le soulager et le médecin appelé à son chevet était particulièrement inquiet pour la jambe du garçonnet. Prenant Guillaume à part, il tenta de lui expliquer ce qu’il serait contraint de faire le lendemain pour sauver la vie de l’enfant si l’état de sa jambe ne s’améliorait pas.

L’épouse de Guillaume ne quittait pas le chevet de Yann toujours gémissant et les heures passaient, longues et interminables pour Guillaume rongé par l’angoisse. Se sentant  inutile, respirant mal et ne pouvant dormir, il décida de sortir quelques heures avant l’aube. Sur le seuil de la porte, il leva presque instinctivement le regard sur la montagne au sommet de laquelle se dressait le grand cercle de pierres. Mû par un sentiment étrange, il s’empara de son piolet et prit le chemin de la montagne sacrée. La lune ronde qui venait de se lever, roulait son disque d’une clarté froide au-dessus des paysages de montagnes qui luisaient d’une blancheur étincelante. D’abord aisé, le sentier s’avéra rapidement difficile et la partie la plus abrupte se situait au sud-ouest. L’été précédent, un incendie causé par la foudre avait ravagé cette part de la forêt, déstabilisant le terrain et transformant le sentier en couloir. Guillaume avança avec difficulté, les pierres recouvertes de neige et de glace roulaient sous ses pas. Quand il atteignit le tronçon qui longeait un précipice, il vit à l’autre bout la silhouette majestueuse du grand cerf qu’il avait toujours cherché à protéger des braconniers, se détacher nettement sur le disque lunaire.


Enfin Guillaume arriva sur le magnifique plateau boisé au sommet de la montagne et quand il atteignit le grand cercle des pierres sacrées, le grand cerf se tenait immobile et fier en son centre, regardant le garde-chasse droit dans les yeux. Le regard étrange de l’animal troubla Guillaume qui s’arrêta. Il chercha un endroit où s’asseoir mais n’en trouvant point, il leva les yeux sur le cerf mais, à sa place, il aperçut un homme aux cheveux blancs qui  lui retombaient sur la nuque. Le souffle du vent relevait par moment un pan de son lourd manteau de laine noire, découvrant sa longue robe de lin blanc rehaussée à la taille d’un épais cordon rouge comportant un certain nombre de nœuds et qui retombait sur le bas de sa robe et la couche de neige recouvrant les bruyères. Dans sa main droite, l’homme tenait un grand bâton de frêne orné de plumes et d’une améthyste à son sommet. De sa main gauche, l’homme invita Guillaume à prendre place au sud-est du cercle de pierres. Guillaume s’exécuta, ne sachant s’il rêvait ou si ce qu’il voyait était bien réel quand il lui sembla entendre au loin, la cloche du vieux manoir sonner huit heures. Et, quand dans toute sa splendeur, le soleil du solstice d’hiver parut à l’Est entre deux grands menhirs du cercle, Guillaume vit l’homme lever les bras au ciel. L’améthyste de son bâton scintilla de mille feux et aussitôt les images en relief des villageois décédés dans l’année sortirent de la pénombre. A côté de Guillaume passèrent d’autres images en relief de personnes portant des habits d’époques révolues et qui allèrent à la rencontre des premières. Quand le soleil inonda le cercle des pierres sacrées dans sa totalité, les images des personnes disparues s’estompèrent dans sa lumière. Guillaume demeurait immobile comme pétrifié, et quand l’homme posa son regard profond sur lui, il comprit à cet instant que les images en relief des personnes qui avaient défilé à côté de lui étaient ses propres ancêtres et, qu’il était ses ancêtres. L’homme parlait une langue ancienne que Guillaume ne connaissait pas mais, insctinctivement il comprenait ses paroles. Il lui expliqua qu’au matin du solstice d’hiver, une porte s’ouvrait et restait ouverte sur l’autre monde, et ceci pendant les quatre jours de stabilité, permettant ainsi aux personnes décédées au cours de l’année de passer dans l’autre monde où elles étaient accueillies par les membres de leur famille qui les avaient précédés. Alors l’homme de son bâton désigna à Guillaume l’un des deux menhirs entre lesquels le soleil s’était levé et qui avait été touché de ses rayons en premier. Il lui fit signe d’avancer et sur  son invitation, Guillaume passa ses mains sur la pierre qu’il se mit à caresser. Il n’avait jamais remarqué ni sa couleur bleutée ni la finesse de sa structure et, étrangement, ses main qui s’attardaient se mirent à chauffer. Etonné, Guillaume se tourna vers l’homme qui lui sourit.

Au firmament, de lourds nuages chargés de neige s’étiraient, voilant le soleil. Quelques flocons de neige se mirent à tomber, mouchetant l’horizon. L’homme attira l’attention de Guillaume sur le changement de temps, la tempête de neige menaçait et il fallait qu’il redescente au plus vite dans la vallée. Guillaume se mit aussitôt en route après avoir remercié l’homme d’un geste de la main. Quand il atteignit le couloir de pierres, il trébucha sur une souche recouverte de neige laissée là par un bûcheron, et son épaule alla heurter violemment un rocher. Le visage crispé par la douleur, il posa spontanément sa main sur l’endroit touché et, à son grand étonnement, il sentit la chaleur de la main irradier la région endolorie et le mal s’estomper rapidement. Il resta assis un court moment dans la neige, stupéfait du cadeau que l’homme du cercle des pierres lui avait fait. Le reste de la descente du couloir de pierres s’avéra périlleuse, et à chaque fois que Guillaume dérapait sur la glace, risquant de tomber dans le précipice, il sentait une présence à ses côtés, prête à lui porter secours. Au bout du sentier, avant de reprendre le chemin du village, il se retourna et aperçu le grand cerf. Leurs regards se rencontrèrent une fois encore, mais cette fois, celui du cerf lui parut familier. « L’homme du cercle de pierres ! » pensa soudain Guillaume perplexe. Il se retourna une fois encore pour le saluer, mais déjà l’animal avait disparu et Guillaume n’entendit qu’une légère vibration dans les branches givrées des buissons qui frémirent là où peu de temps auparavant se tenait le cerf.

De retour chez lui, Guillaume se rendit au chevet de son fils. Posant ses mains chaudes sur sa jambe blessée, il s’assit sur une chaise à côté du lit mais, la fatigue eut bientôt raison de ses forces et il s’endormit. Une petite main jouant dans ses cheveux bouclés le réveilla une heure plus tard. L’enfant qui ne souffrait plus riait et sa jambe presque noire était devenue rose. Guillaume regarda ses mains, elles ne chauffaient presque plus.



Le bois de la chavande qui craquait, pailletant la nuit d’étincelles de lumière, ramena Guillaume au moment présent du solstice d’été. Il porta alors son regard un peu au-delà du bûcher, vers l’endroit où s’élevait jadis le grand cercle de bois et où ses ancêtres fêtaient le solstice d’été. Il en avait retrouvé les traces, les trous destinés à recevoir des poteaux en bois.

La chavande s’était effondrée, et les jeunes s’apprêtaient à sauter pardessus les hautes flammes du brasier pour encourager les récoltes à faire, elles aussi, un bond. Plus tard, tandis que les flammes mouraient, les danseurs sans rompre la chaîne, les traversèrent en sautillant. Les enfants qui étaient aussi de la partie, formèrent leur propre chaîne pour danser autour du bûcher à l’écart des adultes. Quand il ne resta plus que des cendres, Guillaume alla chercher Yann, il était temps de rentrer et de laisser la place aux fées qui voulaient, elles aussi, fêter le solstice.

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