Contes Floraux du Jardin des Elfes

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Les Fuchsias

Message  Freya le Jeu 20 Juin 2013 - 20:22

Dans la très belle forêt d’un pays lointain baigné de soleil, vivaient de jolies fleurs jumelles auréolées de leur parfum et emplies de joie et de soif de vivre. Les deux sœurs étaient magnifiques, mais la plus douce des magies était réservée à ceux qui pouvaient voir dans leurs petits cœurs. Tous les êtres de la forêt aimaient et adoraient les deux sœurs-fleurs. Buissons et arbustes, se courbaient pour créer une belle tonnelle les abritant des rayons trop ardents du soleil, et leur voisin, le puissant arbre millénaire, hochait gracieusement sa couronne et les couvrait de ses branches pour les protéger de la rage des tempêtes violentes.

Mais les sœurs jumelles avaient encore un petit frère, une « paillette » - c’est ainsi que les elfes appellent les papillons. Un jour, ivre de joie de vivre, il voletait de ci de là au-dessus des collines environnantes, où l’air chaud vibrait du bourdonnement des insectes, lorsqu’il aperçut le merveilleux jardin d’un sombre château entouré d’une haute muraille. Prudent, il se posa d’abord sur le rebord du rempart pour observer le jardin en contre-bas. Sous lui s’étalait un tapis de fleurs merveilleusement belles et plus attirantes les unes que les autres par leur doux parfum de miel. Cependant, bien que ce paradis le tentât, il redoutait de se faire prendre dans un filet à papillons ou de se faire épingler quelque part, victime d’un enfant perfide et cruel.



 Ce fut alors qu’il aperçut une mignonne petite princesse l’air morose et le regard perdu dans le vague, assise sur un banc de marbre blanc, entouré d’un lilas en fleurs et de roses écloses. Elle se trouvait là, car il lui était strictement interdit de quitter ce jardin clos, et même si sa demeure dépassait en magnificence celles des gens de son peuple, il s’avérait que sa vie ressemblait à une forme de captivité qui pesait indiciblement sur son esprit.
 
Le papillon pensa :
-         Voici enfin un endroit paisible ! Ici, aucune tempête ne peut faire rage, ici aucune humanité malfaisante ne peut venir troubler le bonheur et la sérénité de ses habitants. Ce serait vraiment l’endroit idéal pour mes sœurs. Derrière les hautes murailles du château et du parc, elles seraient bien plus sûrement à l’abri de tout danger, que derrière les faibles et souples branches des buissons et des arbustes, la ramure noueuse et la couronne de ce géant de la forêt. Comme amies de la gracieuse princesse dont je pourrais m’éprendre si seulement je n’étais un pauvre papillon, elles passeraient des moments délicieux, et non seulement je n’aurais plus besoin de veiller à leur protection, mais encore, je pourrais partir à l’aventure.
Et le papillon déploya ses ailes lumineuses pour s’élancer vers le jardin paradisiaque. Quel émerveillement ! Il fut ravi d’avoir découvert un si beau lieu pour ses sœurs.
 
Les sœurs jumelles avaient toujours eu un merveilleux lieu de résidence, sis au milieu de la nature où elles respiraient le parfum épicé des herbes, et où la vie joyeuse des habitants de la forêt se révélait la nuit quand les rayons dansants de la lune pénétraient  au travers de l’auvent des feuilles. Alors les nains sortaient de leurs cachettes, les champignons multicolores poussaient leurs têtes aux chapeaux originaux au travers de la mousse, et les elfes apparaissaient de dessous les feuilles et les creux des troncs d’arbre pour danser et se balancer aux lianes. Humbles, les jumelles aimaient écouter les sons de harpe émis par l’air vibrant de chaleur, et jamais elles n’avaient osé lever leur regard pour admirer les étoiles au firmament rayonnant dans sa glorieuse splendeur. Et en cela, elles ressemblaient à tant de personnes qui ne se posent jamais de questions sur leur propre monde. Leur frère, le papillon, quant à lui, avait un caractère bien différent. Tandis que ses sœurs ignoraient tout du monde qui se situait au-delà de leur proche environnement, il avait voyagé assez loin et était un papillon particulièment averti et malin. De ses aventures il ne souffla mot à ses sœurs et préféra se taire sur les dangers auxquels s’expose tout ce qui vit et respire, que ce soit des fleurs, des animaux ou même des hommes. Mais comme il connaissait tous ces dangers, il voulait trouver un endroit absolument sûr pour ses sœurs.

Tandis que le papillon prenait pour son petit-déjeuner un peu de miel sur le  bord d’une coupe en or, le père de la princesse, un homme éminent d’un certain âge, entra dans le jardin, salua poliment et aimablement sa jolie fille. La princesse se leva instantanément pour se courber révérencieusement devant son père, parce qu’elle connaissait les règles de bienséance qui s’appliquaient jusque dans les cercles les plus intimes de la famille royale.
-          Bonjour mon enfant, dit le roi. Tu n’as pas l’air très joyeuse aujourd’hui. Et pourtant, j’espère que tu apprécies ce magnifique jardin que j’ai fait aménager pour toi par un jeune jardinier qui m’a semblé être un excellent artiste et un être humain sensible et soigneux, afin que tu retrouves bonheur et satisfaction ! Que d’autre souhaites-tu encore mon enfant chérie ?
Avec une voix rappelant le doux gazouillis d’un oiseau, la princesse répondit :
-          Majesté, papa, j’aimerais… j’aimerais – et elle porta les bouts de ses doigts roses aux lobes de ses oreilles qui ressemblaient à des coquillages d’elfes…, j’aimerais une paire de belles boucles d’oreilles. C’est la grande mode actuellement, et ne pas être à la mode pour une jeune demoiselle, est fort inconvenant.
Le roi frotta son nez aquilin, geste habituel signe de sa bonne humeur.
-          Donc, tu aimerais des boucles d’oreilles ? reprit le roi, le sourire aux lèvres. Certes ! Pourquoi pas ? Je vais de suite faire demander mon joailler pour lui commander une paire de boucles d’oreilles qui, en éclat et en richesse devront dépasser en beauté tous les bijoux qui ont honoré les belles dames. Et, sa Majesté papa, embrassa sa douce fille sur le front, fit une révérence et, toujours imposant, poursuivit son chemin.
 
Le papillon avait entendu la conversation.
-          Aïe, se dit-il, à présent je connais le bon endroit pour mes sœurs !
Dans la nuit qui suivit, tandis que la princesse se couchait dans son lit à baldaquin doré aux colonnes d’ivoire, le malin papillon entra en passant au travers du fin grillage argenté de la fenêtre ouverte. Guidé par le doux rayon de lumière de la précieuse petite lampe suspendue de turquoise et de cristal, il trouva aisément le lieu de repos de la princesse. Sous ses ailes, il portait ses deux sœurs bien-aimées. L’enfant royale reposait sur des coussins de soie. Ses cheveux blonds comme les blés mûrs et largement étalés autour de sa petite tête angélique, rappelaient le fin voile chatoyant des elfes. Le papillon se posa doucement sur ses cheveux soyeux, et s’adressant à l’âme de la jeune princesse endormie, il lui chuchota à l’oreille ces paroles secrètes :
-          Je t’apporte, ma douce, les plus belles boucles d’oreilles des contes des fées, jamais portées par une jeune fille. Garde-les et surveille-les. Je te présente mes  propres sœurs jumelles. Elles connaissent toutes tes pensées, écoutent ce que dit ton cœur, voient ce qui émeut ton âme. N’ai que des pensées aimables, car mes sœurs, jusqu’à présent, passaient leurs jours en paix, sous la protection rassurante de la forêt, et ne connaissent que la beauté et la noblesse de ce monde. Jamais elles n’ont entendu d’autres sons que le chant de l’oiselet, l’appel rêveur du pic noir, et le chant nostalgique de la grive et du rossignol. Durant les nuits magiques et scintillantes de mai, elles ont vu la danse lumineuse des vers luisants, le bruissement des arbres et le chuchotement du vent du soir caressant l’herbe, la berçant jusque dans le sommeil. Leur sentiment est celui du monde des contes de fées et de ses habitants. Les elfes et les fées, faisaient la ronde autour d’elles. Ceci est la raison pour laquelle tu ne dois aimer que les bonnes pensées, ne parler que de beauté et des choses chères à ton cœur, sinon…, oui sinon…elles devront te quitter.



 En souriant, le papillon observait ses sœurs s’installer sous les boucles d’or de l’enfant royale afin de pouvoir écouter ses pensées. Satisfait, il déploya ses ailes colorées et s’envola par la fenêtre pour de nouvelles aventures.
 
Mais ses sœurs ne remarquèrent pas son envol, car le vent nocturne portait avec lui des mélodies douces et puissantes. Quelque part, un troubadour chantait sous la fenêtre de sa dame de cœur, et pour la première fois, elles entendaient dans leur vie de fleur, de la musique de mortel, qui leur parut plus belle que toutes les voix de la nature. Elle se révélait à elles comme une chanson d’amour, comme un reflet jubilatoire des esprits délivrés des souffrances terrestres.
 
Le lendemain matin quand la princesse se réveilla, elle se réjouit singulièrement de ses boucles d’oreilles rares. Elle demanda à sa servante de lui de lui apporter immédiatement son miroir à main orné de pierres précieuses, et elle admira avec grand plaisir les bijoux magnifiques qui n’étaient comparables qu’avec sa propre beauté. Ensuite, elle prit un bain dans une baignoire en onyx vert, équipée de robinets en or et en cristal de roche, tandis que sa dame de cour préparait ses habits du matin, une robe bleu-ciel,  extrêmement délicate et parfumée, dotée d’une longue traîne argentée car, en ces jours lointains, les princesses ne quittaient jamais leur chambre sans leur longue traîne.
 
Par le grand escalier d’honneur, la princesse se rendit à la salle à manger où l’attendait déjà le roi. Ses boucles d’oreilles attirèrent de suite l’attention admirative du roi, mais aussi celle des plus grandes dames et des plus grands messieurs de la cour qui auraient bien voulu savoir qui avait bien pu ciseler ce trésor vénéré par la princesse.
La fille du roi fut assaillie de questions, et souriante, elle répondit :
-          Ces boucles d’oreilles m’ont été apportées la nuit. Peut-être sont-elles un cadeau des rêves ?
Et quand le soir tomba, la terre fatiguée s’enveloppa des lueurs opalines du crépuscule, et la princesse, debout à la fenêtre de sa chambre, souriait sans vraiment savoir pourquoi.


 
Ce fut alors qu’elle aperçut le jeune jardinier dont lui avait parlé le roi, et qui versait aux fleurs une dernière aspersion d’eau. Et comme si le regard rêveur de la princesse exerçait une attirance magique, il leva soudain la tête et vit la jeune fille d’une beauté féerique  Mais il remarqua aussi ses précieuses boucles d’oreilles, et les sœurs jumelles en rougissant inclinèrent un peu leurs têtes.
 
 Les fleurs jumelles pourront-elles rester auprès de la princesse ? Et qui est vraiment ce jeune jardinier ? Nous le saurons la semaine prochaine.


Dernière édition par Freya le Sam 16 Nov 2013 - 15:35, édité 1 fois
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Re: Contes Floraux du Jardin des Elfes

Message  Freya le Jeu 27 Juin 2013 - 10:24

Les Fuchsias (suite et fin)

S’inclinant profondément, le jeune homme dit :
- Princesse royale, je me tourne vers vous comme celui qui, mourant de soif, lève son regard vers les nuages rafraîchissants et vivifiants. Vous êtes vraiment belle, plus belle même que la reine des cieux coiffée de son diadème d’étoiles.
Surprise, la princesse sursauta. Et sur un ton glacé et cinglant, elle répondit :
- Qui es-tu pour oser m’adresser la parole, à moi, la fille de ton roi ?
- Grande dame, répondit le jardinier, le plus humble des serviteurs a, lui aussi, le droit d’admirer les apparitions de rêve de ce monde. Devrait-il être interdit d’admirer une fleur qui, dans ce jardin, surpasse toutes celles qui bourgeonnent et embaument ? Même un pauvre hère devrait être autorisé à regarder avec étonnement une petite sirène se baignant au clair de lune.
- Tu es un garçon bien audacieux, dit la princesse en colère. Et si tu te permets de continuer à me parler, alors mon père se chargera de t’interdire à jamais l’accès à ce jardin !
La petite princesse était vraiment indignée car jamais elle ne fut obligée de discuter avec une personne de basse naissance. Comment ce jardinier ordinaire a-t-il pu seulement oser lever ses yeux sur elle, et en sus, converser avec elle ? Tremblante d’outrage et de colère, elle trépigna de rage.

Mais les tendres sœurs jumelles Fuchsias furent prises d’effroi et faillirent même en  mourir, car de leur vie elles n’avaient entendu d’aussi dures et méchantes paroles. Elles rougirent de honte et de perplexité, et prirent la couleur pourpre de la colère et la couleur violette de la rage contenue. La petite princesse ne cessait de secouer la tête. Alors les fleurs-sœurs n’y tinrent plus, et elles se laissèrent tomber des lobes des oreilles de la fille du roi dans le jardin en contrebas.



Le pauvre jardinier les trouva et prit soin d’elles avec amour et douceur, et elles refleurirent  bien plus belles encore qu’elles ne l’avaient fait auparavant.
La fille du roi, aveuglée par la colère, ne remarqua pas la perte de ses boucles d’oreilles. D’ailleurs, celles commandées par son père n’allaient pas tarder à lui être présentées, serties des plus beaux brillants, des émeraudes et des rubis de la plus grande pureté.
Mais inconsciemment et bien qu’en son for intérieur la princesse se révoltait contre les paroles que le beau et jeune jardinier lui avait adressées, elle voyait en lui toute la force et la beauté de la jeunesse. Quelques fois elle était prête à lui pardonner, mais alors elle se répétait ce que ses gouvernantes lui avaient si bien inculquée « jamais une princesse n’a le droit d’aller à l’encontre de sa dignité ! »

Jour après jour, son cœur se troublait, et dans le profond silence des nuits, son âme contrariée se languissait. Dans sa tête résonnaient encore les dures paroles qu’elle avait eues envers le jeune homme, et qui au fond, ne venaient pas de son cœur, mais ne résultaient que de son éducation. Et pour finir, elle en perdit le sommeil. Son piètre état de santé n’échappa pas à l’attention de son père, le roi.  Il fit appeler son médecin personnel qui conseilla d’éloigner la princesse de la cour, du moins pour un certain temps.
Le roi et la reine, fille du Doge de Venise, décidèrent d’un commun accord, d’envoyer leur fille en séjour chez ses grands-parents maternels à Venise. Et ce fut ainsi que la princesse partit pour l’Italie.


Les mois et les années passèrent. Et pour le dix-huitième anniversaire de la princesse, ses  grands-parents organisèrent des bals masqués en son honneur, où toutes les flatteries chevaleresques,  respectueusement chuchotées à l’oreille, toutes les fêtes bruyantes, et les promenades en gondole ne purent lui apporter l’oubli. L’image du jeune jardinier était toujours et partout présente à son esprit. Bien qu’elle ait récupéré émotionnellement, elle n’avait pu se consoler pour autant d’avoir été si méchante envers le jeune jardinier. Et elle retourna à la cour de son père.

 

Tandis que son carrosse d’apparat entrait dans le parc, le premier serviteur qui, sans un mot la salua humblement, fut le jeune jardinier.
Elle avait mûri et elle était devenue plus paisible. Son chagrin secret l’avait encore embellie. Elle ressemblait à une rose embrassée avec impétuosité, et elle ne le savait que trop bien. Elle ne pouvait choisir aucun autre compagnon que ce jardinier.

Et un soir, ne souhaitant plus lutter contre elle-même,  la princesse se rendit secrètement dans le parc, pour confier au jeune jardinier qu’elle l’aimait pardessus tout.
- Vois, lui dit-elle, l’amour m’a chassée, l’amour me ramène ici. J’avais le choix entre tous les princes et fils de rois, mais aucun ne méritait de me ramener chez moi, sauf toi… sauf toi seul. Pardonne-moi mon arrogance d’antan. Tous les obstacles qui existèrent jadis entre moi et toi, je les ai surmontés. Je veux renoncer aux prérogatives de mon rang et de ma naissance, je veux te suivre en tant que ton  épouse, partout où le bonheur sera présent.


Le jeune homme souriait.
- Princesse, lui répondit-il, je m’étonne que tu n’aies pas appris à regarder les choses plus en profondeur. Que sous le masque d’un pauvre jardinier tu n’aies pas reconnu un prince. Car moi aussi, ma chérie, je suis de sang royal, et le royaume de mon père se situe au-delà du grand lac de Souabe. Mais j’ai quitté la cour, quand mon illustre père voulut  me nommer trésorier de ses biens. Je ne voulais pas être le gardien de ses biens terrestres, mais celui de l’or des elfes, celui qui repose caché au fond des calices des fleurs. Et ce fut ainsi que je partis pour le vaste monde, à la recherche du bonheur, que ce soit celui reçu des mains d’une fée, d’une princesse enchantée, ou bien simplement, celui de soigner le jardin des fleurs des elfes. Et j’ai trouvé le bonheur que je cherchais dans ce doux jardin féérique.

Les yeux emplis de larmes, la princesse passa ses bras blancs autour du cou de l’être aimé.
- Vraiment, tu es l’élu de mon cœur, celui que j’ai vu dans mes rêves les nuits d’été, tu es le prince des contes de fées, mon cœur ! Et, profondément émus, ils s’embrassèrent.



Et bientôt, les bonnes vieilles cloches de mariage, eurent à nouveau l’occasion d’annoncer au monde que deux personnes s’étaient trouvées, et qu’un amour fidèle bénissait le bonheur de leur jeunesse.
Dans tout le pays, régnaient la jubilation et la joie. Les petites sœurs jumelles Fuchsias prirent part à ce bonheur et rougirent de gaieté. Et lorsque le cortège nuptial passa devant elles, elles penchèrent révérencieusement leurs petites têtes.


Mais le soir, avant que les fleurs et l’herbe ne ferment leurs yeux pour dormir, les petites Fuchsias aiment bien raconter avec art, l’histoire romantique de leurs amis et celle de leurs vies, et ce fut ainsi, que j’ai pu l’entendre, grâce au murmure et aux bruissements des esprits d’une nuit d’été, portés au loin par une douce brise, aussi l’ai-je racontée ici.
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Les Capucines

Message  Freya le Jeu 4 Juil 2013 - 20:23

A l’époque lointaine où les Aigles romaines avaient repoussé les frontières de l’Empire jusqu’aux confins du monde connu, courbant sous leur joug les fronts des chefs quand bouillonnait leur peuple rebelle, vivait en Italie un couple très riche. Aide de camp de César, l’homme avait pu s’acheter une magnifique villa entourée de nombreuses terres, et de ses campagnes au côté du maître de Rome, il reçut lors du  partage des butins de guerre, de nombreux esclaves. Un seul nuage obscurcissait le bonheur de son couple, il n’avait pas d’enfants. Il se voyait déjà descendre dans la tombe sans pouvoir transmettre  ses biens à un héritier, quand la dame donna le jour à un petit garçon. En raison des magnifiques cheveux blonds qui auréolaient la tête de l’enfant, ils le nommèrent « Auratus », nom signifiant « le Doré ». Il est aisé d’imaginer à quel point les parents de ce bel enfant qui, toutefois, avait le nez un peu de travers, le gâtaient.

« Rien sur terre n’est assez beau ni assez cher », répétaient ses parents. Nourrisson, son berceau fut d’or, et quand il devint plus grand, il mangea dans un bol d’or, se fit promener dans une voiturette d’or tirée par deux poneys blancs.
« Blondinet » avait une voix cristalline, et quand il se mettait à chanter on croyait entendre les sons dorés d’une harpe caressée en douceur par le vent du soir.


Souvent, l’enfant faussait compagnie à sa garde, sa fidèle nourrice « Nounou », pour se précipiter dans le jardin où, il se couchait entre les buissons en fleurs pour chanter sa chansonnette préférée :
- Peut-être suis-je un beau garçon, bleus sont mes yeux, j’ai de petits membres, des cheveux dorés et chatoyants, mais hélas, il me semble que mon nez, a quelque chose de courbé et de travers. Aidez-moi, vous les elfes dans l’herbe, et vous les sirènes de la fontaine profonde, votre bienfait vous n’aurez pas à le regretter, car au crépuscule, je saurais vous récompenser et vous réjouir avec du miel dans des coupelles d’or.

Les elfes et les sirènes vivent dispersés sur toute la terre, mais seuls les enfants nés sous une certaine étoile et qui ont une voix particulièrement touchante, peuvent les apercevoir, ce qui n’arrive que fort rarement. Ils savaient qu’Auratus avait non seulement le nez de travers, mais encore un estomac en forme de croissant de lune, et une mauvaise  langue avide de mets les plus épicés et les plus poivrés. Enfant guilleret, il était hardi, effronté et impertinent, comme malheureusement, il en va souvent avec les enfants de parents aisés et indulgents, qui par un amour exagéré leur pardonnent tout. Les elfes ne pouvaient et ne voulaient donc pas aider « Blondinet ».



Un jour, les parents de « Blondinet » se mirent en route pour aller visiter des connaissances, et confièrent leur fils à la vielle nourrice, la fidèle Nounou.
« Blondinet » conscient de la situation, se sentit alors seigneur et maître des lieux. Gâté comme il l’était, il ne tarda pas à réclamer à sa brave nourrice cela, puis ceci,  et quand elle le lui apportait, il n’en voulait plus et convoitait autre chose.
Les elfes remarquèrent contrariés sa conduite.
Quand un soir, les domestiques s’apprêtèrent à lui servir le repas, « Blondinet » expliqua qu’il ne voulait pas se rendre à pied au triclinium, et il ordonna à quatre de ses esclaves de le porter sur une litière dorée jusqu’à la salle à manger. Et lorsqu’on l’amena à la table luxueusement dressée pour l’installer sur un lit garni de coussins de soie, il heurta et renversa malencontreusement les plats remplis de mets les plus exquis, ainsi que le bol d’or placé devant lui. Sur un ton grognon et pleurnichard, il dit :
- Je ne mange pas cela !
Placé tout près de lui, un magnifique bouquet de capucines le regardait avec un sourire séduisant. « Blondinet » tendit la main vers le vase de cristal pour en retirer  une touffe de fleurs dont il se bourra aussitôt la bouche. Tout y passa, les fleurs, les feuilles et les tiges. Sa bonne Nounou eut beau le mettre en garde contre les parties vertes des capucines qui étaient bien trop piquantes et qui pourraient lui brûler l’estomac et le palais. Pour toute réponse, « Blondinet » lui tira la langue et lui jeta au visage le reste des fleurs du vase. En pleurs, la vieille nourrice quitta la salle à manger, tandis que « Blondinet » se faisait porter par des esclaves dans sa chambre.

A peine s’était-il couché, qu’il ressentit de terribles brûlures dans la bouche, la gorge et sur la langue. Il courut vers le jardin et s’assit sur le rebord de marbre frais de la fontaine alimentée par une source.

Depuis longtemps le crépuscule avait étiré ses ombres douces sur le paysage, et haut dans le ciel, entre les nuages élevés et rapides, voyageait le disque de la pleine lune.


Lorsque la nourrice pénétra dans la chambre de « Blondinet » pour s’assurer qu’il allait bien, et qu’elle ne le trouva pas dans son lit, elle courut effrayée vers le parc où elle l’aperçut, image de la détresse, assis sur le rebord de marbre de la fontaine, tentant de rafraîchir sa langue visqueuse avec un mouchoir qu’il trempait dans les eaux fraîches de la source.

Aussi doucement et aimablement que possible, elle pria « Blondinet » de retourner dans la maison, et de la laisser s’occuper de lui. Mais « Blondinet » hostile, secoua la tête avec défi  et lui rétorqua durement :
- Non, Nounou, je reste là. Va, va, va ! J’ai mal, mal, mal ! Oh, ma langue me brûle tellement, me brûle tellement !
Les elfes et les sirènes qui avaient entendu la méchante réponse de « Blondinet », se regardèrent avec un sourire douloureux. Ils savaient bien, à quel point « Blondinet » était un enfant gâté et effronté, mais dans leurs bons cœurs, ils compatissaient à la douleur de ce pauvre petit diablotin. Et l’un des elfes n’en pouvant plus de voir souffrir l’enfant, se leva, déploya ses ailes translucides et prit son envol  pour aller chercher le médecin des elfes.

Pendant ce temps, « Blondinet » voulut chanter dans l’espoir d’oublier quelque peu ses douleurs, mais avec sa langue enflée et sa gorge irritée, il ne put émettre un seul son. Ce fut alors que s’éleva une brise nocturne compatissante qui caressa de son souffle frais « Blondinet » qui se calma peu à peu, et il finit même par s’endormir. Ce fut à ce moment-là que la reine des sirènes apparut entourée de jeunes, sveltes, et belles sirènes, de petits bonhommes kobolds qui chantèrent la touchante chanson de « Blondinet », et la reine agita sur ce sa baguette magique, alors « Blondinet » vit en rêve le magnifique pays des fées et des elfes. Des milliers de lucioles pendaient dans les buissons et les arbres en fleurs et illuminaient de leurs doux rayons la pelouse du parc d’un vert mat sur laquelle  se précipitèrent les elfes et des nains cocasses qui se mirent à danser et à tourner  en rond. Et des grillons se mirent à grésiller, tandis que de l’étang tout proche, retentit le chant métallique des crapauds, et sur les rives des fossés, les grenouilles entamèrent leur concert.



Enfin, le médecin des elfes apparut, perché entre les oreilles d’un grand-duc aux yeux jaunes, qui d’un doux battement d’ailes passa pardessus les bosquets de roses pour se poser. Le médecin descendit à bas de son animal et examina « Blondinet ».
- Hm, hm, dit-il en hochant la tête, ce garçonnet a une très vilaine langue. Avec une telle langue, une personne adulte ne saurait gérer la situation, alors un enfant…D’ailleurs pour les petits, une langue aussi méchamment gonflée, est doublement dangereuse.
Et, sans plus de façon, il retira la mauvaise langue de la bouche de « Blondinet », ce que les médecins des elfes savent faire parfaitement et sans douleur pour le malade, et la remplaça par une bonne langue. La mauvaise langue fut évacuée par une paire de scarabées que l’on avait fait venir tout exprès pour l’occasion, et qui l’enterrèrent profondément dans le sol, afin que « Blondinet » ne puisse jamais la retrouver.


Quand « Blondinet » s’éveilla le lendemain matin, il se sentit comme s’il venait de renaître. En toute hâte il se précipita chez sa gentille nourrice et il lui dit :
- Nounou, à partir de ce jour, je veux vraiment être sage et obéissant, et ne plus jamais te donner de réponse impertinente !
La bonne Nounou pleura de joie et serra « Blondinet » sur son cœur.

Les capucines quant à elles, furent punies d’avoir tenté « Blondinet » et de lui avoir fait manger leurs parties vertes irritantes, et en punition, elles reçurent la gorge irritée et rouge, ainsi que le nez de travers de « Blondinet ».


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La Fleur du Cactus Saguero

Message  Freya le Jeu 11 Juil 2013 - 18:04

Des splendeurs de l’Empire aztèque et de sa capitale, Tenochtitlàn-Mexico, il ne resta rien après le passage des mercenaires espagnols. Dans leur sillage, ils ne laissèrent que ruines, famine, épidémies et morts. Cependant, la mémoire des Mexicains restait vive, et voici l’un de ces contes que les mamies de Tenochtitlàn dont la sagesse expérientielle se lisait sur leurs visages ridés, racontaient jadis à leurs petits-enfants, le soir venu, au coin du feu.


Nopaltzin, nom qui signifie « Cactus » en langue nahuatl, était le fils de l’un des plus riches seigneurs aztèques. Il vivait dans le même quartier de Tenochtitlàn que Nelli, nom qui veut dire « Vérité », la plus jeune, la plus jolie, et la fille préférée des sept enfants du vice-empereur, Tlilpotonqui.



Quand le crépuscule descendait sur la ville, les belles jeunes filles mexicaines aux cheveux magnifiques, montaient sur les terrasses de leur maison ou de leur palais pour observer  ce qui se passait en contrebas, dans la rue ou devant leur demeure, et rire des aubades que leur donnaient leurs soupirants.

Nopaltzin était enfant unique. Aussi, n’était-il pas surprenant de voir ses parents l’aduler, le gâter, et ne ménager aucun effort, n’épargner aucune dépense pour lui rendre la vie aussi confortable que possible. Mais, ce comportement des parents, ne fit qu’éveiller la vanité de Nopaltzin. Souvent, quand ils s’asseyaient sur un banc sous les lauriers roses du jardin, il les entendait parler de lui, pleins de fierté et de joie, et lorsqu’il apparaissait, ils le louaient et le glorifiaient avec effusion pour les admirables progrès de ses études. Et à cet éloge participaient même les perroquets verts se balançant sur les branches souples des buissons fleuris, en répétant inlassablement :
-  Charmant Nopaltzin, charmant Nopaltzin !
Et tout cela réjouissait fort le cœur de Nopaltzin. Mais il avait aussi entendu son père dire à sa mère :
- Chère épouse, le Ciel ne nous a donné qu’un seul enfant, mais je suis certain que celui-ci, notre cher Nopaltzin, nous donnera plus de joie qu’une demi-douzaine de bambins.
- Sûrement, répondit-elle, en regardant affectueusement son époux.
- Par ailleurs, élever six enfants aurait été pour toi une charge bien trop lourde, ajouta le mari.
Nopaltzin qui avait entendu tout cela, hochait la tête en souriant.
- Mon père est un homme très raisonnable, pensa-t-il. Il n’a non seulement hérité d’une grande fortune, mais il en a également acquis une autre. Aussi longtemps qu’il vivra, et même après sa mort, je ne manquerai jamais de rien, parce que je lui ressemble, et je sais et je vais encore comprendre bien mieux comment gagner de l’argent.
Alors il écouta à nouveau, sa mère s’adresser à son père :
- Oui, mon bien-aimé, tu as raison. Nous devons être reconnaissants envers le Ciel pour avoir eu au moins cet enfant, car il y a des gens qui n’ont pu en avoir un seul. Notre Nopaltzin deviendra un jour, comme je l’espère, un grand et beau jeune homme, et sa noble personne trouvera une jeune fille digne de lui.
- Chère épouse, répondit son mari, penser et espérer sont des mots beaucoup trop faibles. Je ne pense ni n’espère simplement, mais je SAIS, que notre Nopaltzin deviendra un grand homme.
A ces paroles, le jeune Nopaltzin, fier et sûr de sa personne, bomba le torse.
- Oui, marmonna-t-il, papa a raison ! Je serai le plus grand homme de Tenochtitlàn. Aujourd’hui, bien que je sois encore petit, je grandirai au-delà de l’horizon de ce quartier – si vite, que mes vêtements seront toujours trop petits.

Les années passèrent et le jeune Nopaltzin excellait dans tous les domaines. Il termina ses études avec brio, et physiquement il était devenu grand et fort au point que ses semblables parlaient de lui comme d’un géant.
Agé, le père de Nopaltzin ne tarda pas à se retirer des affaires pour les transmettre à son fils.

Qui a du succès dans la vie, trouve partout des admirateurs, et ainsi le jeune Nopaltzin fut adulé par les parents, la famille, et les amis.
Un jour la mère de Nopaltzin dit à son époux :
- Cher époux, Nopaltzin est en âge de se marier et il aura besoin d’une demeure. Pour cela, nous devons lui trouver une jeune fille, épouse fidèle, digne de lui.
- Ne te soucies pas de cela, dit le mari, du temps de ma jeunesse, ma mère pensait comme toi, et pourtant, j’ai eu le bonheur de trouver une épouse dont le cœur et l’âme furent encore plus nobles que ce que ma mère n’aurait jamais pu rêver, et l’avenir de Nopaltzin ne sera pas différent.
- Tu es très galant homme, mais avec notre Nopaltzin les choses sont bien différentes. Il jouit d’une grande liberté et de privilèges que toi tu n’avais pas. Quel bel homme ! Mais qu’adviendra-t-il de lui lorsqu’il aura atteint la pleine maturité ?
- Tu me l’as dit souvent, mais n’oublie pas qu’il ne faut jamais tomber entre les mains de la providence.

Le jeune Nopaltzin travaillait avec plaisir. Les mois s’écoulèrent, et la Corne d’Abondance continuait à déverser ses trésors sur le jeune homme. Il avait ses propres chaises à porteurs, ses propres barques, et pendant ses heures libres, il aimait se faire promener ou se laisser glisser sur les eaux des canaux de la ville et du lac. Ses vieux amis ne l’intéressaient plus, et il ne souhaitait pas s’en faire de nouveaux. En son for intérieur il se disait :
- Je n’ai pas besoin de tout cela. Tout ce qu’un jeune homme peut désirer, je le possède, ma vie est vraiment la plus idéale qui soit.
A ce sujet, sa mère lui faisait souvent de doux reproches. Alors d’un mouvement de tête, il rejetait fièrement sa longue chevelure noire en arrière en disant :
- Je suis d’une telle nature supérieure, qu’il serait inutile de chercher une personne digne d’entretenir des relations familières avec moi.
- Tes paroles sont douloureuses à mon cœur, dit sa mère, car les amis sont précieux et personne n’est assez grand voire sublime, pour se croire supérieur à ses semblables, et pour qu’il puisse les négliger de la sorte.
- Toi, chère maman et mon cher père, vous êtes les seuls amis que je souhaite avoir. Pour les autres, je n’ai pas le temps.
- Mon fils,  soupira la mère, moi et ton père nous devenons vieux, et il viendra un jour où nous ne serons plus. Alors, tu seras tout seul. La jeunesse appartient à la jeunesse, ne l’oublie pas.
- Mais, mère, ne vois-tu donc pas que je grandis tous les jours sans amis ? J’ai le succès pour moi. Au cas où j’aurais besoin d’amis, je pourrais toujours en chercher pour en trouver.
Sa mère le regardant avec bonté :
- Fils, dit-elle avec compassion, les jeunes sont les meilleurs amis.



Elle n’eut pas le temps de terminer sa phrase, qu’elle vit pousser de petites épines par les pores de la peau des mains et des avant-bras de son fils. Horrifiée, elle s’exclama :
- Qu’est-ce qui pousse là, hors de ta peau ?
- Ah, cela est l’une de mes meilleures trouvailles, répondit-il en souriant, satisfait de lui-même. Je me laisse pousser ces épines afin que les gens ne m’approchent pas de trop près. Ils doivent me considérer avec tout le respect qui m’est dû,  me craindre, et surtout se tenir à distance. N’est-ce-pas une idée judicieuse de ma part, mère ?
La brave mère se tordant les mains lui répondit :
- Et avec cela, tu grandis chaque jour davantage et tu t’élargis !
- Cela aussi je le dois à ma sagesse ! lança Nopaltzin. Au passage d’un homme grand, tous les gens doivent lever la tête.
- Fils, fils ! gémit la mère, je crains que tu ne te développes en quelque chose de terrible !
Alors Nopaltzin caressa les joues hâves de sa mère, et dit :
- Pardonne-moi, y-a-t-il encore quelque chose qui te pèse ? Et il ajouta : voilà, je t’ai fait cadeau d’un bon moment de mon temps si précieux. A présent, je dois me dépêcher, car j’ai encore douze rendez-vous particulièrement importants.
- Un instant encore, reprit la mère. Hier, tu as été à la réception donnée par le vice-empereur, et tu n’as pas eu le moindre regard pour l’une de ces adorables jeunes filles qui s’y trouvaient, et cela me déçois profondément !
- Haha ! fit en souriant Nopaltzin, rien ne ressemble à une petite mère qu’une autre petite mère. Chacune aimerait marier son fiston, ou bien rattraper son propre bonheur, ou encore réparer une faute passée. En sus, les petits-enfants ne leur procurent non seulement beaucoup de joie, parce qu’elles n’en ont pas la responsabilité, mais encore, elles ont beaucoup de plaisir et de distractions avec eux.
- Nopaltzin, répondit sa mère gravement, il est préférable de porter à deux, le fardeau et les souffrances de la vie. Aucun mortel n’en est épargné, même pas l’homme le plus riche et le plus sain qui évolue sous le soleil. Et c’est pourquoi, j’aimerais te savoir heureux aux côtés d’une gentille épouse. Je t’ai vu récemment parler à l’aînée des filles du vice-empereur. Elle est grande, svelte, une très belle jeune fille que j’apprécierais de pouvoir accueillir comme bru.
- Hm… elle est bien trop petite pour moi ! C’est à peine si elle m’arrive à la ceinture, et avec cela, elle est la jeune fille la plus grande de toute la ville. Que veux-tu, je suis un géant et je deviendrai encore plus grand !


Jusqu’où la fatuité de Nopaltzin l’amènera-t-elle ? Nous le saurons la semaine prochaine.
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Re: Contes Floraux du Jardin des Elfes

Message  Freya le Jeu 18 Juil 2013 - 10:58

LA  FLEUR  DU  CACTUS  SAGUERO (suite et fin)

Nopaltzin eut raison car il ne cessa de grandir et devint incroyablement grand. Il ne trouvait plus ni sandales, ni pagne, ni manteau à sa taille, et sa tête atteignait le plafond des pièces.
Epouvantée, sa mère observait cet effrayant phénomène.
- Enfant, s’écria-t-elle, tu es ensorcelé !
- Je ne suis pas ensorcelé, lui répondit Nopaltzin en riant, mais mon esprit, mes idées incroyablement habiles me rendent si grand.
- Comment, de cette manière, veux-tu trouver une épouse qui te convienne, pauvre garçon ?
- Ceci est le dernier de mes soucis, maman ! Depuis la brillante réussite de mes œuvres, les hommes m’approchent les mains levées pour me demander conseil. Ma devise est : laissez-moi tranquille, si vous voulez que je vous accorde ma grâce, mais si vous m’approchez de trop près et que vous me poussiez – gare !
- Je crains qu’avec une telle devise, jamais tu ne trouveras d’épouse, mon fils.
- Ne le crains pas, mère, car aujourd’hui encore, je suis attendu par le vice-empereur et sa charmante fille cadette, Nelli. J’ai provoqué cette invitation, parce que j’ai l’intention de demander la main de Nelli, à condition bien entendu que toi et père vous soyez d’accord.
- Oh, mon fils bien-aimé, s’écria la mère en enlaçant fougueusement Nopaltzin. Bien sûr, notre vœu le plus cher est de te voir épouser Nelli.
Nopaltzin souleva sa mère pour l’embrasser sur les joues, ce qu’elle se laissa faire avec grand plaisir, bien que les petites épines de la peau de son fils lui piquèrent sensiblement le menton et les lèvres.

Vers le soir, Nopaltzin se fit amener par ses porteurs au palais du vice-empereur. Le brillant édifice de marbre réverbérait les reflets du soleil couchant sur les neiges éternelles du Popocatépetl.
Devant le palais, il sembla à Nopaltzin qu’il  était attendu depuis un long moment, car au pied des marches, attendaient deux serviteurs ensommeillés.
Nopaltzin hâta le pas. Il fut amené dans la pièce de réception du palais, et bien que le plafond y fût élevé, sa haute taille l’obligea à plier légèrement les genoux afin que sa tête ne le heurtât.
La réception organisée pour Nopaltzin fut très chaleureuse, et après sa demande officielle faite avec bienséance, il obtint l’accord de Nelli, et ses parents acceptèrent leurs fiançailles.

Lorsque Nopaltzin voulu baiser la main de sa fiancée, il dut s’accroupir comme un écureuil, mais tous ses mouvements furent si élégants et fins, que cette particularité ne choqua guère.
Après avoir obtenu la main de Nelli, Nopaltzin prit le chemin du retour en songeant :
- Nelli est vraiment une adorable jeune fille. Mais si je continue à grandir, je pourrais finalement la tenir dans le creux de ma main.
Fier de ce nouveau succès, devenu plus vaniteux mais aussi plus grand, Nopaltzin atteignit le palais de ses parents où sa chère mère se vit obligée de prendre une échelle pour féliciter et embrasser son fils sur les joues et le serrer dans ses bras.
- Oui, dit Nopaltzin satisfait, j’ai gagné le cœur de Nelli, chère maman, et je suis venu pour t’assurer que le vice-empereur s’est senti très honoré de m’avoir bientôt  pour gendre. Etre grand est tout de même une chose merveilleuse ! Comme le vice-empereur était petit quand il se tint devant moi, lorsque je lui demandais : Excellence, je vous prie de bien vouloir m’accorder la main de votre fille Nelli. Je suis en bonne santé, riche et un homme grand !  Et avec quelle déférence il leva les yeux sur moi lorsqu’il me répondit : C’est avec joie que je vous accorde la main de ma fille Nelli, et je bénis votre union.
Epuisé, Nopaltzin se coucha. Ses jambes, à partir des genoux, pendaient toutefois hors du lit, car il avait encore grandi depuis la nuit passée.
- Par tous les dieux, se dit Nopaltzin, je suis véritablement un géant, un géant de la richesse, un esprit d’affaires, de bonnes propriétés et de grands talents. Je suis l’homme le plus grand de tout  Tenochtitlàn-Mexico.
Et voici qu’à  l’aube du lendemain, il avait tellement grandi, qu’il ne pouvait plus se tenir debout où que ce fut dans le palais de ses parents, et il fut obligé de ramper sur le ventre, comme un chien, pour aller d’une pièce à l’autre.

Pour pouvoir se regarder dans une glace, il fit amener par ses esclaves un énorme miroir  à l’extérieur du palais. Il s’y mira un sourire au coin des lèvres.
- Les gens vont m’admirer plus que jamais. Mais il me faut garder les gens à une distance respectueuse. Aussi vais-je me laisser pousser aux mains et aux bras, des épines encore plus acérées.
Et aussitôt, de terribles épines poussèrent non seulement aux membres, mais encore sur tout le corps et sur le visage.
Le temps passa. Et Nopaltzin remarque à quel point ses parents devinrent toujours plus gris, plus fatigués, plus âgés.
- Il faut que j’avance la cérémonie du mariage, se dit-il, car mes parents furent toujours si bons pour moi, et j’aimerais qu’ils puissent vivre encore ce grand moment de joie, quand j’emménagerai avec ma jeune épouse dans le palais qu’ils me firent élever. Comme je suis heureux d’avoir choisi Nelli pour épouse. Elle est belle, bien élevée et distinguée, et elle sera un bel ornement pour mon palais. Je dois tout faire pour obtenir son respect et son admiration.  Donc, je veux lui acheter les plus belles perles, les pierres les plus pures et les plus chères, mais uniquement pour la sensibiliser.
Nopaltzin se rendit dans le quartier des joaillers où il acheta les marchandises les plus précieuses de leurs étalages, salua profondément les vendeurs avant de jeter à leurs pieds, un sac lourdement garni de pièces d’or. Il rentra aussitôt, et montra à sa mère les joyaux qu’il venait d’acquérir, mais bien plus pour recueillir son admiration que pour obtenir son avis.
- Fils, lui dit la mère stupéfaite, ces bijoux sont dignes de la reine des fées !

Nopaltzin fit emballer toute cette richesse chatoyante, et en grand équipage, il se rendit au palais du vice-empereur. Dans les jardins, il rencontra Nelli et ses parents avec grande joie, ainsi que quelques invités du vice-empereur.

En homme du monde, il plia le genou devant Nelli ravie, et étala à ses pieds la splendeur chatoyante des joyaux en disant :
- Ma bien-aimée, permets-moi de déposer à tes pieds, ces quelques petites choses en guise de cadeau de fiançailles !
Devant ces bijoux forts rares,  la joie de la jeune fille éclata sur son visage. Elle le remercia par ces mots :
- Oh, ces merveilleuses pierres ! Nopaltzin, oui, je suis à toi. Jamais je n’ai vu de si beaux bijoux. Ne plie plus le genou devant moi, car ce faisant, tu me ferais honte. Nopaltzin, ah, comme je t’aime !
Saisi par la même magie, Nopaltzin lui répondit :
- Si nous nous marierions demain, ces magnifiques bijoux devraient orner ton corps élancé, te réjouir et te rendre heureuse. Et pour ton acquiescement, j’attache aujourd’hui déjà ce collier à ton cou, ma douce fée !
Et parmi tous les bijoux étincelants, il choisit un collier avec une perle de la grosseur d’un œuf de tourterelle qu’il attacha au cou de Nelli.
Nelli remarqua les épines acérées aux mains de Nopaltzin, et les sentit égratigner sa peau fine et délicate. Mais en femme avisée, elle garda le silence, et se contenta d’essuyer à l’aide d’un petit mouchoir, le sang de sa nuque.

Nopaltzin n’avait pas pris en considération cet effet des épines, lorsqu’il se les laissa pousser « si intelligemment ».
Nelli pâlit légèrement, et pour préserver les apparences, elle prétexta un mal de tête, prit le collier et laissa porter le reste des joyaux dans sa chambre où elle s’allongea sur son lit.
Le lendemain, elle expliqua à ses parents qu’elle craignait Nopaltzin et qu’elle refusait de l’épouser.
Mais ses parents surent la convaincre d’épouser le jeune homme et le mariage eut lieu.
Avec un faste inouï, le mariage fut célébré dans le palais du vice-empereur, et tout Tenochtitlàn défila devant le palais dans l’espoir d’apercevoir l’étrange couple.



Le lendemain matin, ils décidèrent d’aller rendre visite à des parents éloignés. Partis tôt,  ils atteignirent les abords du désert au moment même où le soleil était au zénith. Ils s’arrêtèrent pour couvrir du regard le désert, vaste étendue de sable redoutée de tous les voyageurs.
Nopaltzin  enlaça amoureusement sa femme, mais elle le repoussa en hurlant, blessée par les épines de sa peau, et le sang instillait la nuque de la pauvre femme.
- Tu vas me tuer ! gémit Nelli. Ne t’approche plus de moi. Tu as des épines comme un crabe ! Et regarde seulement, elles deviennent de plus en plus longues et pointues !
– et prise de peur-panique, elle quitta la piste pour s’élancer vers le désert. Nopaltzin se lança à sa poursuite lorsque soudain, il resta figé, prisonnier d’un trou de sable. Désespéré, il leva les bras au ciel et gémit à haute voix.
Nelli se retourna. Etait-ce un mirage ou un visage délirant qui voulait la duper ? Etait-ce bien réel ? Elle vit comment son époux devint toujours plus grand et encore plus grand. Ses pieds s’enracinèrent dans le sol, et les jambes s’enfoncèrent jusqu’aux genoux. Son cœur se resserra devant ce spectacle. Nopaltzin lui inspira à nouveau de l’amour, mais elle ne souhaita pas se tenir à ses côtés en raison de ces épines « si bien conçues » qui rendaient impossible toute approche.

Et Nopaltzin devint toujours plus mince et plus élancé, jusqu’à ce qu’il put voir les fleurs de soie blanches et jaunes qui fleurissent sur les rayons plats du soleil.
Une voix lui parut venir des cieux, mais elle n’était que celle de Nelli. Reconnaissant, Nopaltzin lui demanda :
- Bien-aimée, comprends-tu à présent, pourquoi je dus devenir si grand ? C’est arrivé parce que tu es si belle, que le soleil lui-même souhaitait vouloir te rendre hommage, et il me laissa grandir si haut, afin que je puisse te cueillir ces fleurs de soie, celles qui bourgeonnent à la surface de ses rayons.
Nelli s’avança vers lui sans façon, mais Nopaltzin poursuivit :
- Le crépuscule descend, ta beauté même enténèbre le jour.
- Nopaltzin, mon Nopaltzin ! cria Nelli de douleur, comment puis-je t’aider ?
- Tu ne peux m’aider, reprit-il, tu es bien trop petite pour te tenir aux côtés d’un homme aussi grand que moi !
Et aussitôt qu’il eut dit cela, il s’enfonça toujours plus profondément dans le sable qui finit par l’engloutir complètement. Il était devenu trop grand, trop lourd, pour que la terre ait pu le porter. Mais à aucun moment, il ne lui apparut clairement que ce furent sa propre folie et son autosatisfaction arrogante qui le menèrent à sa perte.


Nelli regardait médusée, l’endroit où son époux venait de disparaître dans le sable, lorsqu’apparut lentement un immense cactus de forme humaine, recouvert de détestables épines rouges-bruns. Ses excroissances latérales, qui ressemblaient à des bras, tenaient ces fleurs de soie que Nopaltzin avait cueillies sur les rayons du soleil.
Nelli s’évanouit. Heureusement, qu’à ce moment-là, un capitaine de retour de mission pour l’Aigle, l’Empereur, passa par-là, sinon, le sable aurait également enseveli la jeune femme.



Et c’est ainsi que de nos jours encore, « l’épais géant », comme l’appelaient les contemporains de Nopaltzin, se dresse dans le désert, comme un avertissement à ceux qui, dans leur folie des grandeurs, se sentent supérieurs à leurs prochains, et les regardent avec condescendance.

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Pour d'autres voir...

Message  Freya le Jeu 7 Nov 2013 - 11:18

Pour d'autres contes non floraux voir : "Les Contes du Chat Prêchant".


Dernière édition par Freya le Ven 29 Nov 2013 - 9:24, édité 1 fois
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L'Anémone Pulsatille

Message  Freya le Ven 29 Nov 2013 - 9:20

Cette année-là, peu de temps avant Carnaval, le bruit de la fin du monde se répandit comme une traînée de poudre à travers la ville et la campagne. C’était un alchimiste féru d’astronomie, le père Félix, qui avait calculé qu’une comète tomberait du ciel le jour de Mardi gras, et que la traînée lumineuse de sa chevelure composée de gaz ferait fondre les neiges éternelles des glaciers et brûlerait tout sur notre planète.



Un vent de panique souffla aussitôt sur la ville et la campagne, mais aussi sur la forêt proche où le petit peuple des elfes, des nains et des fées s’était réuni pour tenir conseil autour d’un bouquet d’anémones pulsatilles qui venait juste de pousser hors du sol. Les fleurs encore fermées se mirent à trembler elles aussi en apprenant la terrible nouvelle.
- Que faire, demanda un nain, faut-il croire à la prédiction de cet homme ?
- Dans ma longue vie j’ai vu beaucoup de comètes frôler la terre, mais jamais la traînée de leur chevelure ne fit fondre de glacier ou brûler quoi que ce soit ici-bas, répondit un nain à la peau ridée et à la longue barbe blanche qui semblait être leur chef.
- Alors que faisons-nous, demandèrent les nains et les elfes en chœur ?
- Pour le moment, attendons et observons, répondit le nain.
- Ne faudrait-il pas prévenir notre reine, lui demanda un elfe ?
- Pourquoi la déranger pour une crainte qui n’est pas fondée ? Non, vous pourrez-toujours l’en informer plus tard. Nous nous retrouverons ici chaque soir à la fin du jour et chacun d’entre nous fera son rapport sur ce qu’il aura vu et entendu.

Sur ce, nains, elfes et petites fées se quittèrent. En ville, un astronome digne de ce nom, fit savoir à la population que le gaz de la traînée de la chevelure d’une comète était absolument sans danger pour la terre et ses habitants. Cette affirmation qui venait de la part d’un professeur d’université émérite, calma l’affolement des gens, des nains, des elfes et des fées qui, soulagés, retournèrent vaquer à leurs occupations quotidiennes.

Mais c’était sans compter avec la mère Michel, lavandière de l’impasse des Trois-Anes. Maigre et hâve, les cheveux blancs et les épaules voûtées, elle  n’était jamais vêtue que de vêtements complètement démodés. Edentée, elle ne se nourrissait plus que de biscuits secs aux amandes et cuits dans de l’eau bouillante qu’elle faisait tremper dans du vin blanc avec un peu de miel avant de les consommer. Cartomancienne à ses heures, les citadins la consultaient lors de situations délicates. La dame était donc connue et respectée. Et voici qu’elle se mit à parcourir la ville, agitant bruyamment une crécelle en incitant badauds et passants à se repentir de leurs fautes, à prier et à se préparer car, insistait-elle, la fin du monde était proche, très proche.  

Réunis à nouveau autour des anémones pulsatilles, le petit monde de la forêt écoutait un rouge-gorge leur rapporter les paroles de dame Michel.
- Hm… fit le chef des nains, je l’ai connu au temps de sa jeunesse, elle était belle et aimait la vie. Agée, elle se repent aujourd’hui de ces jours  heureux, craignant de se voir refuser l’accès à son paradis céleste.

Les gens ne savaient s’ils devaient jeûner le Mardi gras ou au contraire, en profiter et faire bombance en ce jour qui serait peut-être le dernier de leur vie. Les soldats de la garnison de la ville qui riaient de cette histoire de comète étaient du second avis et bien décidés à terminer ce jour de fête par un grand bal costumé qu’ils donneraient en la salle de fête de la mairie. Aussi se donnèrent-ils beaucoup de peine pour décorer la salle de bal et garnir la buvette, tandis que ceux qui étaient musiciens s’entraînaient à jouer des airs de danse. Mais, à leur grand désespoir, les demoiselles de la ville ne voulaient plus entendre parler ni de fête ni de bal. La grogne commençait à monter parmi les militaires.
- Ah, disait l’un, si je tenais ce père Félix, je lui ferais passer un mauvais quart d’heure !
- Moi, disait un autre, j’en ferais tout autant, mais avec la mère Michel !
- Oui, fit un troisième et nous leur ferions boire toutes ces bouteilles que nous venons d’acheter et qui nous resteront sur les bras !
Le sergent entra à cet instant dans la salle de Garde :
- Souvenez-vous messieurs que les gens se sont mis en grands frais pour acheter des costumes plus beaux les uns que les autres, et au dernier moment, croyez-en mon expérience du genre humain, après avoir fait de telles  dépenses et voir tout cet argent partir bêtement en fumée à cause de deux vieux fous, ils changeront d’avis !

Pendant ce temps dans la forêt, les nains et les elfes qui avaient suivi l’affaire de près, se décidèrent à jouer un tour aux citadins, supercherie qu’ils n’oublieront pas de sitôt… Mais peuple toujours heureux, ils voulurent eux aussi passer une soirée agréable et organiser un bal costumé. L’anémone pulsatille désirait elle aussi se déguiser et cette idée l’amusait tellement qu’elle en ria  si fort que l’attention de la Reine des Elfes en fut éveillée. Attendrie par le vœu de la fleur, elle la couvrit d’un manteau de duvet argenté. La petite fleur en fut ravie.


Et comme le sergent l’avait prévu, à la tombée de la nuit, les demoiselles se souvenant que c’était Mardi gras, se hâtèrent de déballer leurs costumes et de s’habiller. Au-dehors, la neige s’était mise à tomber et la salle de fête de la mairie commença à se remplir, et à vingt et une heure elle était complète et aucune demoiselle de la ville ne manquait. Filles et garçons dansaient joyeusement tandis qu’au fond de la salle, leurs grands-parents, l’œil brillant, se racontaient des histoires de jadis tout en vidant des verres de vin.

 
A minuit, la neige tombait toujours et ceux qui avaient trop étanché leur soif avec du vin, commençaient à rentrer chez eux en titubant. Le fils du coiffeur qui n’avait manqué aucune danse s’était rafraîchi souvent avec du vin lorsque vers les deux heures du matin il sentit son estomac embarrassé. Sorti à l’air frais, il se sentit mieux, aussi hésita-t-il à rentrer chez lui. Mais le sommeil commençant à le gagner, il décida de prendre le chemin de la maison paternelle, lorsque levant les yeux, il aperçut une énorme boule de feu rouge vif entre les branches nues des arbres qui bordaient la rue devant la salle de fête. Elle était encore loin pour le moment mais elle se déplaçait si vite qu’elle ne tarderait pas à atteindre la ville.
Et sans réfléchir davantage, il courut vers la salle de fête de la mairie où, bousculant tables et chaises sur son passage, il s’écria horrifié :
- La comète ! La comète !
Un lourd silence s’abattit sur la salle et les gens se retournèrent sur lui, pâles, les traits tirés. Un sous-officier arriva en courant, arrêta le fils du coiffeur et en lui mettant la main sur la bouche il lui dit :
- Etes-vous devenu fou ? Mais taisez-vous donc !
Mais le jeune homme tout en se débattant ne cessait de hurler :
- La comète ! La comète !
Pris de peur-panique, les danseurs se précipitèrent tous ensemble vers la sortie en hurlant. Il s’en suivit une cohue épouvantable. Au fond de la salle quelques vieilles femmes attendaient patiemment leur tour. Levant les bras et les yeux au ciel, elles marmonnèrent en se signant :
- Jésus, Marie, Joseph !
Revenant en courant de l’arsenal, le sergent demanda aux citadins affolés :
- Eh bien, qu’avez-vous donc tous à crier ainsi ?
Le fils du coiffeur pointa sans mot dire son doigt vers la comète. Le sergent se tourna :
- Bon sang ! Qu’est-ce que c’est ?
- La fin du monde, lui répondit un badaud.
- La fin de quoi ?
- Oui, la comète, renchérit le fils du coiffeur.

Tirant son sabre, le sergent s’avança sous les arbres. Les gens admirèrent son courage. Le sergent dut plier la nuque pour voir la comète. Puis,  retournant vers les badauds, il leur demanda :
- Quel est l’idiot qui a pris un lampion pour une comète ? Et que fait ce lumignon rouge accroché dans cet arbre ? J’attends une réponse !
Les gens le regardèrent ébahis. Le fils du coiffeur s’avança et lui répondit :
- Ben… c’est moi, mais j’ignore qui l’a accroché là-haut.
- Bon, alors tu vas monter dans l’arbre et le décrocher, cela t’apprendra je l’espère à regarder de plus près la prochaine fois et à ne pas débiter de sornettes mettant la ville dans une pareille effervescence.
Ceux qui étaient déjà rentrés chez eux attendirent longtemps la fin du monde et, épuisés, finirent par aller se coucher.

Le lendemain, les citadins en apprenant la nouvelle se sentirent ridicules et firent courir le bruit que la comète avait pu être éteinte par le sergent grâce aux prières de la mère Michel.

Dans la forêt recouverte de neige, le petit peuple toujours heureux s’amusa fort de ce bon tour qu’il avait joué aux citadins. L’anémone pulsatille avait fleuri et les couleurs de ses pétales étaient des plus ravissantes, mais en souvenir de cette soirée qui ne fut heureusement pas celle de la fin du monde, elle demanda à la Reine des Elfes la permission de garder son manteau de duvet, permission qui lui fut accordée de grand cœur. Le soleil était revenu et tous les habitants de la forêt en profitèrent pour s’amuser dans la neige. Quelques-uns d’entre eux  avaient trouvé des coquilles d’escargots vides et s’en servant de luges, ils dévalèrent allègrement les pentes sous les yeux amusés de la gentille anémone pulsatille.

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La Pervenche

Message  Freya le Dim 16 Mar 2014 - 9:36

En ce matin de début d’avril, la nouvelle que la Reine des elfes avait oublié le mot magique lui permettant d’activer la puissance de la pointe de cristal de sa baguette magique, se répandit rapidement dans la forêt. Anxieux elfes et  nains se hâtèrent de retrouver la souveraine. Hélas ! Le fâcheux événement s’avéra exact. Pour le petit peuple cela signifiait qu’il ne pourra plus retrouver le chemin de son village ni se défendre. Elfes et nains étaient consternés. Qu’allaient-ils devenir si la reine ne retrouvait pas la mémoire ?



Le Conseil des anciens s’était réuni en toute hâte pour examiner la situation. Certains elfes étaient d’avis qu’il fallait arrêter d’élever des bébés dans les calices des fleurs, car sans logis et sans réserve de nourriture, ils ne sauraient survivre à l’hiver. Les anciens trouvèrent cela dangereux pour la pérennité du peuple des elfes. Des nains proposèrent aux elfes de stocker leurs récoltes sous les pieds des champignons, mais les intéressés rejetèrent l’idée qu’ils jugeaient risquée. Pour commencer, dit le plus ancien du Conseil, un nain à la longue barbe blanche du nom de Yul Tomte (Yul le nain) qui avait depuis fort longtemps l’habitude de distribuer des cadeaux à la fin de l’année aux enfants des villages scandinaves alentour, il faut savoir ce qui est arrivé à la reine pour qu’elle ait perdu si soudainement la mémoire.
- Cette formule, par mesure de prudence, ne l’a-t-elle pas écrite sur un morceau de parchemin et caché dans un endroit tenu secret, demanda un elfe ?
- Non, dit Yul Tomte, cela eût été beaucoup trop dangereux et à ce jour et de mémoire de nain, je n’ai jamais vu ou entendu parler d’une situation analogue. N’oubliez pas de faire examiner la reine par l’un de vos médecins, ajouta-t-il en s’adressant aux elfes.
Les elfes guerriers furent chargés par le Conseil de mener une enquête qui malheureusement n’aboutit pas. Personne ne sut dire ce qui était arrivé à la reine. Vraiment personne ?



Le médecin en visite dans un lointain village d’elfes, arriva deux jours plus tard. Il examina la reine mais la trouva en parfaite condition physique et ne put, lui non plus, expliquer la subite perte de mémoire de la souveraine. Alors Nisse, un jeune nain, s’avança timidement vers le médecin et lui dit :
- Je sais ce qui s’est passé. Ce matin-là, juste avant l’aube, je me suis rendu à la rivière pour y puiser de l’eau. Arrivé à proximité des lieux, j’y ai aperçu la méchante et laide fée Carabosse lavant son linge et celui d’un sorcier qui l’assiste dans ses funestes desseins. A peine fut-elle repartie que je vis arriver la reine. Une belle colombe s’approcha d’elle en battant des ailes pour attirer son attention et en lui criant :
- Non ! Ne bois pas ! Ne bois pas !  Mais la reine ne l’écoutait pas. Elle plongea sa coupe dans l’eau et en but une longue rasade. La suite vous la connaissez.
- Et c’est maintenant que tu nous le dis ? fit Yul Tomte quelque peu irrité et qui s’était approché pour entendre ce que le jeune nain avait à dire.
- Hm, je craignais de me faire gronder pour ne pas être intervenu, mais les événements se sont passés si vite que je n’ai pas eu le temps de faire quoi que ce soit pour empêcher la reine de boire de cette eau.
- Ma médecine, fit le médecin en secouant tristement la tête, ne peut rien contre les maléfices de la terrible bossue.

  Les yeux pleins d’effroi, les elfes et les nains s’étaient rapprochés de Yul Tomte qu’ils considéraient comme leur dernier rempart avant l’anéantissement :
- Aide-nous Yul Tomte, ne nous abandonne pas, sinon nous serions  perdus.
- Allons mes amis, dit le nain aux pommettes rouges, reprenez-vous, ne vous laissez pas abattre, ce serait la pire des choses, nous trouverons ensemble une solution. Pour commencer, je connais un vieux mulot érudit du nom de Jacques et qui possède une riche bibliothèque recelant aussi bien de vieux manuscrits que quelques grimoires très anciens. Peut-être pourrions-nous y trouver une solution. Malheureusement j’ignore où se trouve son logis, quelqu’un le sait-il ?
- Je connais des mulots, lui répondit un elfe, je les rencontre toujours dans la forêt, dans un lieu où l’on trouve plein de champignons à la fin de l’été. Je vais y aller, peut-être y rencontrerais-je l’une ou l’autre de ces souris.
- Bien, dit Yul Tomte, et vous autres, questionnez également les  oiseaux de la forêt ainsi que les écureuils ces petits êtres vifs toujours gais et plein de malice mais souvent oublieux, peut-être savent-ils quelque chose. Allez ! Au travail tous !
- Et les bébés, demanda une maman elfe ? On continue d’en élever ?
- Mais bien sûr ! fit Yul Tomte, ensemble nous vaincrons le maléfice de l’affreuse Carabosse, foi de nain !



Comme il l’espérait, l’elfe rencontra l’un des mulots grands amateurs de champignons qui l’amena jusqu’à la souricière du vieux Jacques. Il était vraiment très âgé et s’assoupissait à tout moment sur le livre ouvert devant lui.
- Non, hélas mon jeune ami, je n’ai pas souvenance d’avoir lu quelque chose pouvant vous aider dans ce cas précis. Mais vous devriez aller voir les petites fées des fleurs qui savent énormément de choses sur les enchantements.

L’elfe retourna auprès de Yul Tomte pour lui rapporter les paroles du vieux Jacques.
- Alors, dit le nain s’adressant aux elfes, vous savez ce qu’il vous reste à faire et n’oubliez pas que les papillons sont, eux aussi, de petits informateurs très utiles.
Un groupe d’elfes prit aussitôt son envol. Pendant ce temps et contrairement à ses habitudes, la reine  dormait ou rêvassait allongée sur la mousse tendre de d’une clairière baignée d’ombres bleuâtres.

Les jours passaient, pareils à eux-mêmes et comme chaque soir, les nains, les elfes et tous les animaux de la forêt se retrouvaient autour de Yul Tomte. Mais avec le temps la pointe de cristal de la baguette magique de la reine des elfes perdait de plus en plus son éclat et commençait même à s’opacifier. Or un soir, un nain demanda à Yul Tomte si un baiser pouvait réveiller la belle souveraine. Celui-ci haussa les épaules :
- Voyons ! La situation est bien différente de celle de Blanche Neige.
- Mais on pourrait tout de même essayer, renchérit un elfe.
- Si vous y tenez, au point où nous en somme, fit Yul Tomte, tentons le tout pour le tout.
Timides, aucun des nains n’osa se proposer, sauf le jeune effronté du nom de Nisse. Tous riaient fort sous cape, se donnant des coups de coude dans les côtes. Nisse retira son bonnet rouge, le passa sur sa bouche et délicatement il se pencha sur la reine endormie pour déposer deux baisers humides et sonores sur chacune de ses joues. Il reçut aussitôt une gifle qui le jeta à terre. Tout le monde rit de l’air penaud de Nisse, mais plus particulièrement ses amis, les animaux de la forêt.

Or il arriva un jour qu’un beau papillon qui venait tout juste de déployer fraîchement ses ailes d'un bleu irisé, alla se désaltérer dans le long calice de petites fleurs bleues, les pervenches.
- Quelles sont accueillantes ces charmantes petites fleurs, se dit-il, lorsqu’il les entendit lui murmurer :
- Vinca ! Vinca !
- Mais que voulez-vous dire ? leur demanda-t-il, je ne comprends pas.
Il partit explorer la vaste forêt lorsqu’il aperçut debout sur le nénuphar au milieu d’un étang, une petite fée des fleurs désireuse de se désaltérer. Comme la petite mignonne avait l’air gentil, il s’approcha d’elle. Quand elle le vit, elle le salua :
- Oh la belle couleur bleue de tes ailes ! Que tu es beau ! As-tu soif ?
- Non merci répondit poliment le papillon, mais si tu le veux bien nous pourrions nous promener ensemble.
- Je le veux bien, répondit la petite fée.



Et ce fut ainsi que notre papillon apprit le grand malheur qui frappait le peuple des elfes. Se souvenant des paroles des pervenches, il demanda à la gentille petite demoiselle aux ailes translucides :
- Que veut dire « vinca » ?
- Pourquoi ?
- Des pervenches m’ont susurré plusieurs fois ce mot.
- Je l’ignore, mais sait-on jamais, et si ce mot avait un rapport avec la reine des elfes ? Elle aime beaucoup les pervenches et elle en portait  toujours ou presque sur elle avant qu’elle ne perde la mémoire. Tu sais je crois que nous devrions aller voir le vieux Jacques, il est savant.
- Et où habite-t-il ?
- Dans une souricière près du gros chêne.
- Je n’aime pas les trous, c’est noir et plein d’araignées, mais avec toi j’irais n’importe où.

Au grand soulagement du jeune papillon, le vieux Jacques sut de suite leur dire que « vinca » venait du latin « vincere » qui veut dire vaincre. Les deux amis s’assirent sur une branche du gros chêne au-dessus de la souricière.
- Vaincre, fit le papillon, mais vaincre quoi, il n’y a rien à vaincre ici.
- L’obscurité, et beaucoup d’autres choses encore, répondit la petite fée.
- Qu’allons-nous faire à présent ? demanda le papillon.
- Il doit y avoir un lien entre ce mot « vinca » et la reine des elfes puisqu’elle portait toujours un bouquet de pervenches accroché à sa ceinture, mais lequel ?
- J’ai une idée, dit le lépidoptère. Pendant la sieste de la reine je volerai autour d’elle en prononçant ce mot, on verra bien.
- Bonne idée ! Le soleil est presque au zénith, allons-y ! la reine ne va tarder à s’allonger sur l’herbe de la clairière.

Et le papillon voleta et voleta autour de la tête royale, rasant le front mais la reine semblait dormir profondément. Alors, courageusement il piqua sur l’auguste nez, mais la souveraine ne fit qu’un geste vague de la main pour le chasser. Dépité, il retourna auprès de la petite fée des fleurs :
- Que faire ?
- Il faut que nous trouvions une solution avant que la reine ne se réveille.
- Mouillons-lui ses jolis escarpins !
- Oh non ! Voilà qui la fâcherait, mais tu me donnes une idée…

 
Et lorsque la belle souveraine s’éveilla, elle découvrit sur sa robe un beau bouquet de pervenches bleues cueillies par la petite fée des fleurs et ses sœurs.
- Vinca pervinca, murmura-t-elle.
Aussitôt la pointe de cristal de sa baguette magique si terne auparavant, se mit à briller de mille feux sous les rayons chauds du soleil. La reine venait de retrouver la mémoire et de se souvenir du mot magique activant la puissance du cristal de sa baguette.

Ce fut un grand jour pour le peuple des elfes et on fêta dignement cet heureux événement avec pour invités tous les habitants de la forêt.



Dernière édition par Freya le Mer 20 Aoû 2014 - 8:07, édité 1 fois
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Le Narcisse

Message  Freya le Jeu 3 Avr 2014 - 16:17

Quand les fées de l’ile mystérieuse d’Avalon, le front cerclé d’un ruban  d’argent surmonté d’un croissant de lune, réveillèrent le printemps, le peuple des elfes était en grande liesse, un petit prince leur était né. Le roi et la reine, ses parents, lui donnèrent le nom de Narcisse. Bien entendu, les petites fées des fleurs auraient préféré que ce fût une petite princesse, mais les elfes guerriers étaient enchantés d’avoir un prince qui se tiendrait à leurs côtés, le jour où ils seraient appelés à se battre pour protéger leur peuple.

Un messager fut envoyé au travers du royaume pour annoncer la bonne nouvelle à tous les habitants. Tous prirent le chemin du palais royal à pied, à dos de papillon ou d’oiseaux pour ceux qui ne savaient pas voler, ou encore sur une feuille morte leur servant de barque. Ils arrivaient de toutes les parties du royaume, les bras chargés d’étoffes précieuses ou de quelque nourriture, et même les abeilles firent don de quelques calices de fleurs remplies de miel à des elfes passant par chez elles.

Les fées des quatre saisons qui furent choisies pour marraines arrivèrent sur des coursiers racés. La grande table fut servie avec une splendeur inouïe qui aurait fait pâlir d’envie les plus grands monarques de la terre. La première, la fée du printemps, donna à l’enfant royal une beauté exceptionnelle ; celle de l’été, la capacité d’atteindre à l’âge adulte cette maturité qui confère la sagesse acquise par l’expérience et les responsabilités lorsqu’il héritera du trône ; celle de l’automne, le courage et la tolérance ; et celle de l’hiver, la force et la prudence.

Merlin l’Enchanteur qui aimait courir les forêts, passa ce jour-là tout près du palais et fut attiré par la musique douce jouée par l’orchestre. L’accueil que lui réservèrent elfes, fées et lutins fut des plus chaleureux. Les fées des quatre saisons s’empressèrent de lui offrir une coupe de leur boisson préférée et élaborée avec du vin  blanc bien frais, un peu de liqueur de fleurs ainsi que des fruits de saison coupés menus.
Profitant de la présence de Merlin, la reine lui demanda si la vie de l’enfant serait longue.
- Certes, certes, ma reine, lui répondit Merlin, à condition qu’il ne voie jamais son visage.
Les souverains furent quelque peu abasourdis par cette prédiction.



Le petit prince fut élevé par des elfes nourriciers. A la demande du roi, Narcisse grandit en compagnie des autres enfants du petit peuple, mais les années passèrent et, prenant conscience de son rang, le jeune Narcisse refusa de partager repas, jeux et études avec eux, mais le roi resta ferme et ne céda en rien aux caprices du jeune prince.

Pour son douzième anniversaire, Narcisse demanda à ses parents d’organiser une grande fête costumée pour lui et les autres enfants. Les parents acquiescèrent. Les enfants avaient préparé une petite pièce de théâtre pour  le grand jour et quand celui-ci arriva, parents et souverains étaient présents. La pièce de théâtre était fort bien jouée par les enfants revêtus de magnifiques costumes fabriqués par les petites fées des fleurs, mais quand ce fut au tour de Narcisse d’entrer sur scène, la reine devina la pensée irritée du roi, à l’ombre qui flotta  dans son regard. Revêtu d’or, Narcisse, incarnant le dieu Apollon, venait d’apparaître dans toute la splendeur resplendissante d’un soleil d’été.



Les années passèrent et le caractère du prince s’avéra fier et orgueilleux. A vingt ans, Narcisse venait parader chaque matin devant le château avec les hommes de la garde royale, revêtu d’un costume aux couleurs si vives qu’on le distinguait à plus d’une lieue de distance. Au sénéchal, le roi ordonna :
- Que cesse ce cortège de carnaval !
Pour toute réponse, un rictus de mépris tirailla les lèvres du prince.

Narcisse avait une petite sœur du nom de Lilie que les fées des quatre saisons comblèrent de toutes les qualités du cœur et de l’esprit et qui faisait le bonheur de ses parents. D’une beauté plus éblouissante qu’un rayon de lune, elle aimait porter sur ses cheveux dénoués une guirlande de fleurs. Gentille, douce et serviable, elle était aimée et appréciée de tous et Narcisse l’aimait particulièrement. Lilie avait des goûts simples, elle se plaisait à peigner ses cheveux bouclés et doux comme la soie et occupait ses journées à tenter de soulager la peine ou les maux des animaux de la forêt.  

La grande beauté de Narcisse fit qu’aucune demoiselle du royaume ne pouvait se défendre de l’aimer. Comme il était prince, il rehaussait encore l’éclat de son teint par des atours, dignes de son père le roi. Et Narcisse profita de la situation, il les courtisait toutes et quand il voyait qu’une belle était vraiment éprise de lui, il lui tournait le dos quand il ne lui répondait pas par un éclat de rire. Jalouses les unes des autres, plusieurs demoiselles en vinrent même à se battre.

Or il arriva un jour que Narcisse entendit quelques guerriers elfes parler de la légende d’une ondine d’une très grande beauté que l’on racontait le soir, devant un pichet de vin, dans les salles de garde des châteaux. Curieux, le prince souhaita rencontrer la belle et, peut-être, tenter de la séduire, raison pour laquelle il décida de partir seul à la recherche du bassin secret, son lieu de résidence au milieu de la forêt.

Depuis combien de temps Narcisse marchait-il dans la forêt ? Il n’aurait su le dire. Mais soudain, il ne reconnut plus le paysage, le sentier avait disparu et ses pieds s’enfonçaient dans une mousse épaisse et humide trempant le cuir fin de ses bottines. De ci de là, une brume légère montait de petits étangs aux formes irrégulières. Sur la plus haute branche d’un sapin, une corneille répétait inlassablement :

"Revêtu de son blanc linceul, la mort  fauche,
De minuit à midi, de midi à minuit,
Elle fauche sans effort de droite à gauche,
Lui, jeune et beau, frais comme une rose ne fuit,
Il marche droit devant lui sans peur de la mort."

Mais Narcisse ne semblait pas entendre l’oiseau. Dans cette étrange forêt où ses pas ne faisaient aucun bruit, il sentait bien que ce silence n’était qu’apparent. Au moment où il se pencha en avant, essayant de fouiller du regard l’envers d’une haie, il aperçut un peu en-dessous de lui une jeune fille d’une fraîcheur éblouissante, le corps à moitié immergé dans un bassin. Subjugué par tant de beauté, Narcisse voulut l’approcher, mais la mignonne disparut sous l’eau. Alors le prince entra dans le bassin et soudain il sursauta en s’écriant :
- Lilie !
Il venait d’apercevoir le reflet de son visage et crut voir celui de sa petite sœur adorée. Alors se penchant en avant pour l’embrasser, ses pieds s’enfoncèrent dans la vase et Narcisse finit par se noyer.

Deux jours plus tard les guerriers elfes retrouvèrent le corps de leur prince flottant à la surface du bassin. Mais la petite fée Violetta qui veillait sur les fleurs vit un beau matin du printemps suivant, éclore une nouvelle fleur blanche au parfum enivrant, elle l’appela aussitôt Narcisse en souvenir du prince et Lilie veilla chaque année à son bien-être et à celui de ses sœurs.

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Le Magnolia

Message  Freya le Dim 13 Avr 2014 - 17:18

Elles étaient trois fées, la première, la fée de la rosée, était blonde, la seconde était noire et la troisième avait des cheveux couleur de braise. Comme elles s’entendaient bien et que leurs pouvoirs magiques se complétaient à merveille, elles estimèrent qu’elles auraient intérêt à vivre ensemble et elles demandèrent aux nains de la forêt de leur construire une belle et grande demeure entourée d’un grand jardin.

Le résultat fut une véritable merveille, les gnomes avaient même tapissé l’intérieur des pièces d’éclats de diamants ramenés des mines de  pierres précieuses. Les elfes et les petites fées des fleurs s’étaient occupés du jardin et y avaient planté les fleurs et les plantes les plus diverses, des arbres décoratifs et fruitiers, des ceps de vigne et bien d’autres choses encore que les fées aimaient.

Durant les quatre saisons, les trois dames étaient fort occupées à soulager les maux des habitants de la forêt, mais aussi ceux des pauvres serfs du hameau proche. Aux enfants du village et aux elfes, elles distribuaient les fruits de leur verger, le miel de leurs ruches, les pâtes de fruits, les sirops et  les confitures qu’elles fabriquaient les jours de pluie car les trois dames évitaient de sortir les jours humides qui collaient leurs ailes irisées et translucides, les rendant inefficaces.

Lors de soirées fraîches, les trois fées tiraient leurs escabeaux et leurs rouets auprès de la cheminée où flambaient d’énormes bûches. Les éclats de diamants des murs réfléchissaient en partie la lumière dansante des flammes et des bougies. Un silence exquis régnait alors sur la demeure, troublé des seuls crépitements des bûches et du doux ronronnement des roues que les pieds souples des trois fées faisaient tourner tandis que leurs mains fines aux longs doigts effilés allaient avec agilité de la quenouille à la bobine. Dans les lunules des bougies, leurs profils se détachaient aussi net que la tête couronnée d’or du roi des elfes. Rompant le silence, la fée de la rosée s’adressa aux deux autres :
-          Je pense qu’il faudrait doubler les fonds des nouveaux hauts de chausse destinés à nos amis les nains, car ils sont régulièrement troués, et avec malice, le vent du nord leur souffle sur la partie la plus charnue de leur personne, que c’est à faire pitié.
-          Triplons-les, fit la deuxième fée en étouffant un petit rire, car la mine est impitoyable aussi bien pour nos amis que pour leurs vêtements.
-          Bonne idée, firent les deux autres souriantes.

Ce jour-là, alors que le soleil était sur le point de sombrer dans un écroulement de nuages roses et pourpres, un messager royal informa les trois fées de la disparition inquiétante de Lilie, la fille des souverains du peuple des elfes, alors âgée de quinze ans qui n’avait pas réapparue après avoir passé la journée avec les papillons, les oiseaux, les écureuils et les autres animaux de la forêt. Malheureusement, lors de son escapade en forêt elle fut aperçue par un méchant seigneur du peuple des elfes noirs qui en tomba amoureux et l’enleva de force en dépit de ses vives protestations.

Rongés d’inquiétude, les souverains avaient réuni d’urgence le grand conseil auquel participaient les trois fées. Où pouvait bien se trouver la princesse ? La fée aux cheveux d’ébène, agita sa baguette magique et dit :
-          Elle est retenue prisonnière dans une caverne gardée par trois grands chiens aux yeux de feu.
-          Les elfes noirs ! s’écria le roi effondré.
-          Malheureusement, je ne puis vous en dire davantage, votre Majesté, répondit la fée.
-          Elle est aux mains d’un seigneur des elfes noirs très amoureux d’elle et de leur très puissante sorcière, mais les autres elfes n’approuvent pas cet enlèvement, fit la fée aux cheveux roux.
-          Que des éclaireurs fouillent inlassablement toutes les grottes à la limite de notre royaume, ordonna le roi fort éprouvé par cette mauvaise nouvelle.

Un messager du roi des elfes noirs pénétra à ce moment-là dans la grande salle pour venir s’agenouiller aux pieds du roi.
-          Noble seigneur, lui dit-il, nous ne sommes pas responsables de l’enlèvement de votre fille que nous déplorons et désapprouvons au plus haut point. Soyez assuré votre Majesté, que nous ferons tout notre possible pour la retrouver, mais les cavernes sont fort nombreuses à la limite de nos deux royaumes.

Le roi des elfes comprit qu’en réalité l’armée des elfes noirs se sentait incapable d’affronter la sienne, mais pour lui, souverain avisé, il était de toute façon hors de question de risquer la vie, ne serait-ce que celle d’un seul de ses guerriers, pour tenter de sauver celle de sa fille chérie. Le roi remercia donc le messager noir et lui assura qu’il n’engagera en aucun cas son armée dans un conflit avec son peuple.

-          Lilie est courageuse et intelligente, dit la reine après le départ du messager, elle saura se défendre et s’enfuira au bon moment au cas où  nos éclaireurs ne la localiseraient pas rapidement, dit la reine après le départ du messager.
- Mon plus cher désir est qu’elle soit retrouvée rapidement saine et sauve, dit le souverain angoissé.

Dans la grotte où elle était retenue prisonnière gardée par trois molosses qui ne la quittaient jamais des yeux, l’ingénue princesse Lilie ne comprenait pas les raisons pour lesquelles ce seigneur, ennemi de son peuple, voulait l’épouser coûte que coûte. Elle lui demanda d’avoir au moins la décence de faire prévenir ses parents, mais le seigneur félon fit semblant d’envoyer un messager qui se contenta de contourner la grotte avant de disparaître. Quant à la sorcière, elle avait rendu invisible l’entrée de la grotte, et en l’absence du ravisseur de la jeune princesse, elle se plaisait à la tourmenter de la façon la plus cruelle, car elle était secrètement éprise du seigneur déloyal.

Or il arriva un jour que la sorcière qui ne manquait pas d’imagination pour torturer Lilie, eut l’idée suivante :
-          Prends cette grande cruche remplie d’eau et ramène-la à la source qui se situe à deux jours de marche d’ici. Vide-la dans le bassin formé par l’eau de cette même source, remplis-la d’eau fraîche et reviens. N’espère surtout pas pouvoir t’échapper car je ne te quitterai pas du regard !

Courageusement Lilie hissa la lourde cruche sur son épaule et s’en alla pleine d’espoir, tandis que la sorcière espérait qu’elle trouverait la mort en cours de chemin. Quand deux jours plus tard Lilie arriva enfin à la source, ses pieds étaient en sang et sa belle robe blanche en lambeaux. Au bord du bassin formé par les eaux claires de la source, ses amis les animaux de la forêt l’attendaient, alertés par les oiseaux qui l’avaient aperçue dès sa sortie de la grotte. Lilie vida aussitôt sa cruche mais, quand elle se pencha sur le point où jaillissait la source pour le remplir à nouveau, entraînée par le poids de la pesante cruche, elle bascula dans le bassin sous les yeux horrifiés de ses amis les animaux de la forêt. Mais la fée de la rosée qui faisait sa tournée matinale, apercevant la pauvre jeune fille sur le point de se noyer, la sauva in extremis et la ramena à ses parents. Cependant, la méchante sorcière qui s’était transformée en corbeau pour mieux surveiller Lilie, déploya ses ailes sombres pour attaquer la fée de la rosée, mais celle-ci plus prompte, se servant de sa baguette magique la changea en hibou. Depuis lors, ceux qui traversent parfois cette partie de la forêt racontent que l’on entend toujours gémir la terrible sorcière devenue hibou.

Bien qu’un peu amaigrie et fatiguée, Lilie était de retour, et le petit peuple qui fut si triste pendant son captivité, retrouva vite sa joie de vivre. Aussi, pour fêter son retour, les souverains donnèrent-ils une grande fête d’une splendeur inouïe qui resta dans toutes les mémoires.

Lors du festin, certains maugréèrent contre ces maudits elfes noirs, et le roi qui avait tout entendu leur dit :

- Voyez-vous mes fidèles amis, lorsque notre planète se forma, une partie du chaos qui l’avait précédé se trouva pris dans le cosmos et une infime partie de ce chaos se trouve également à l’intérieur de nous-même donc, si les elfes noirs venaient à disparaître, le temps de notre propre existence serait compté.

Un murmure parcourue l’assemblée, mais le choc des coupes et les rires qui fusaient à nouveau, le couvrit bientôt.

Quand la fée rousse retrouva les traces du baron déloyal des elfes noirs, elle n’eut pas la clémence du roi envers lui. Désormais, partout où il irait, il serait poursuivi par un rideau de flammes, aussi préféra-t-il se terrer dans la grotte jadis occupée par Lilie. A chaque fois qu’il tentait d’entrevoir le spectacle du soleil levant ou couchant, ou encore la couleur du ciel, les flammes toujours l’entouraient.



Quelques temps plus tard, là où des gouttes de sang des pieds blessés de Lilie étaient tombées, de nouveaux arbrisseaux poussèrent qui furent appelés  magnolias. Des fleurs robustes en forme de coupe ne tardèrent pas à se développer sur les extrémités de leurs branches, rappelant le courage, l’endurance et la persévérance de la jeune princesse, mais aussi la sagesse du roi des elfes et sa tolérance envers les autres, car nous portons tous en nous une infime partie du chaos primordial.

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Le Brin de Muguet

Message  Freya le Mer 30 Avr 2014 - 18:12

Garde-forestier depuis quarante ans, Georges était convaincu qu’il était l’homme le plus heureux de la terre. Il aimait par-dessus tout cette forêt sur laquelle il n’avait jamais cessé de veiller. Au printemps, il surveillait les oiseaux et quand leurs nichées étaient nombreuses et la nourriture insuffisante, il leur apportait des graines. Lors d’hivers rigoureux, il dressait non loin de la maison forestière, des râteliers de bois qu’il regarnissait de foin chaque matin, protégeant ainsi l’écorce des arbres de l’appétit vorace des cervidés affamés.

De bonne heure, comme chaque matin, Georges prit le chemin de sa chère forêt, coiffé de son chapeau de feutre mou et chaussé de grosses chaussures rehaussées de guêtres de cuir brun et rigide. Dans la nuit, une tempête de vent avait fait rage, et Georges craignait qu’elle n’ait causé de gros dégâts aux arbres. Soulagé de constater que seules quelques grosses branches cassées étaient à scier et de plus petites à ramasser une fois sèches, le cœur léger, il prit le sentier qui menait au sommet d’une colline où se dressaient les vestiges d’un vieux château qui menaçait de s’effondrer et dont seuls les murs du donjon étaient encore intacts.

Le vieil homme scruta l’ancienne bâtisse, et les murs presque millénaires recouverts de lierre avaient, eux aussi, fort bien résisté aux rafales. Soudain, il aperçut dans l’embrasure d’une fenêtre du donjon, une très belle chouette blanche qu’il n’avait jamais vue auparavant.
- Mais qu’elle est belle, se dit Georges heureux comme un écolier.



Et dans les jours et les semaines qui suivirent, quand son travail le lui permettait, Georges ne manquait jamais de monter à la vieille ruine prendre des nouvelles de celle qu’il appelait désormais « sa déesse blanche ».

Lors d’une douce soirée de fin avril, Georges qui avait inspecté le vieux château dans la journée, s’assit pensif sur le banc devant la maison forestière et tira de la poche de son gilet une pipe qu’il bourra avec soin. Georges ne s’en servait que lorsque quelque chose le perturbait.  Et ce soir-là, c’était une énigme que notre garde-forestier tentait d’élucider. En effet, en inspectant l’état des murs de l’ancienne forteresse, il fut surpris de ne trouver à leur pied aucun reste de repas de la belle chouette blanche, ni os blanchis de petits mammifères ni fientes.
- Ce n’est pas possible, se dit-il, il faut bien qu’elle s’alimente !
Et Georges eut beau réfléchir, il ne put résoudre l’énigme.

Quelques jours plus tard, notre garde-forestier alla entasser les branches brisées par le vent. Une fois sèches, il en ferait des fagots qu’il porterait à Béatrix, une vieille veuve du village dont le mari, jadis charpentier de son état, gagnait bien sa vie. Comme le couple n’eut pas d’enfant, Béatrix distribuait souvent des fruits aux enfants du village, leur apportait du miel en hiver quand ils étaient malades ou encore, soulageait les mères débordées de travail en se rendant au lavoir à leur place. Mais le jour où son mari chuta d’un toit, la situation devint difficile pour Béatrix. Georges qui n’a jamais oublié ses bienfaits, faisait tout ce qu’il pouvait pour soulager la misère dans laquelle elle était tombée.
A midi, il monta vers le vieux donjon. A l’abri du vent, il s’assit sur une vieille pierre au pied d’un buisson pour prendre son déjeuner. La belle chouette blanche était toujours à la même place. Et Georges se dit qu’elle avait l’air de guetter quelque chose ou quelqu’un. Mais comme elle ne semblait ne manger ni mulots ni serpents, alors à l’affût de qui ou de quoi pouvait-elle bien être ?

Absorbé dans sa réflexion, Georges ne remarqua pas tout de suite que le bel oiseau s’était posé sur la branche la plus basse d’un arbre proche de lui. Quand il leva le regard, il rencontra celui de la chouette, doux et triste à la fois.
- Bonjour, lui dit-il, aurais-tu faim ? J’ai l’impression que les souris ne t’intéressent pas beaucoup, alors aimerais-tu goûter à mon gâteau ?
Et tandis que Georges coupait un petit morceau de son gâteau, la chouette ouvrit ses ailes pour venir se poser auprès de lui. Mais à la grande surprise du garde-forestier ce n’était pas un oiseau qui vint se placer à côté de lui mais une très belle fée vêtue d’une longue robe blanche. Surpris, Georges laissa choir son couteau.
- Ça alors ! Je me doutais bien que quelque chose n’était pas normal.  Mais pourquoi vous changez-vous en chouette ?
- C’est plus discret, je passais inaperçue.
- C’est vrai, répondit Georges en hochant la tête, mais que ou qui guettiez-vous depuis le vieux donjon là-haut ?
A cette question la fée fondit en larmes, alors sans hésitation, Georges lui offrit galamment l’appui de son épaule, car ce n’est pas tous les jours qu’on a la chance de pouvoir prendre une fée dans ses bras pour la consoler.
- Pourquoi tant de pleurs, lui demanda-t-il ?
La fée releva alors son charmant visage baigné de larmes, et Georges, toujours  serviable, lui tendit le mouchoir propre qu’il avait dans sa poche, afin qu’elle put l’éponger quelque peu. Un petit moment plus tard, elle lui expliqua :
- Je m’appelle Edwige. Il y a deux ans j’ai recueilli un jeune chevalier blessé. Je l’ai soigné mais une fois guéri il est reparti à la guerre et depuis j’attends son retour.
- Dites-moi, comment était ce jeune homme ?
- Pourquoi ? demanda la fée.
- Tôt ce matin, j’ai aperçu un jeune homme affalé au pied d’une souche, il paraissait épuisé et son cheval à la robe sombre broutait paisiblement l’herbe grasse de la clairière.
- Portait-il une armure, avez-vous vu son écu ?
- Oui, mais le tout gisait dans l’herbe à côté de lui. Je me souviens seulement que les grandes plumes de son heaume étaient bleues et blanches.
- C’est lui ! fit la fée toute joyeuse.
- Il doit être à votre recherche, dit le garde-forestier.
- Et je sais où le retrouver ! Mais d’abord, Georges, si nous mangions ce beau gâteau qui fleure si bon le beurre frais et la fleur d’oranger ?

Le visage rasséréné, la fée demanda au garde-forestier :
- Pour te remercier de ta gentillesse, j’aimerais réaliser ton vœu le plus cher, quel est-il ?
Georges réfléchit et presque instantanément, il lui répondit :
- Celle qui aurait le plus besoin d’être aidée, c’est Béatrix, la veuve du charpentier du village.
- Oui, je vois et elle ne démérite pas.

A quelque temps de là, Georges remonta à la ruine où il fut surpris de voir qu’au pied du buisson, là où les larmes de la fée blanche étaient tombées et où elle avait retrouvé la sérénité, de jolis brins de fleurs blanches en forme de clochette avaient poussé, et leur doux parfum lui rappela celui de la belle dame. Un rossignol sortit de dessous le buisson  et sautilla gaiement au milieu des fleurs. En cueillant quelques brins pour Suzy, son épouse, en se disant qu’ils lui porteront bonheur, il murmura :
- Merveilleuse Edwige !

Béatrix elle aussi retrouva son sourire et sa sérénité car chaque matin à son lever, elle trouvait sur sa table une miche de pain encore chaude et de quoi se sustenter avec plaisir. Mais elle ne sut jamais qui lui livrait si discrètement ses repas et regarnissait son armoire quand ses vêtements étaient usés.
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La Digitale Pourpre

Message  Freya le Mer 4 Juin 2014 - 14:18

Féerie, le bienheureux royaume des fées, des elfes et des lutins, est un pays bien étrange. Toujours insaisissable, on l’aperçoit quelques fois au-dessus du point de l’horizon, d’autres fois dans la lumière surnaturelle d’une brume légère s’élevant au-dessus de la forêt ou de la mer. Terre flottante, ses frontières nous enveloppent, faites de lueurs crépusculaires, de brume, de songes et de phosphorescences étranges pouvant se dissiper pour dévoiler Féerie la Splendide avant de la dissimuler à nouveau à nos regards. Cet univers d’enchantement abrite des habitants de différentes espèces dont les modes de vie peuvent différer considérablement. Ainsi le peuple des Huldre, les elfes, se scindent en deux clans. Ceux du premier clan, les Elfes de Lumière, heureux et bienveillants, vivent à l’air libre. Les seconds, les elfes noirs ou Elfes de la Nuit, aussi mauvais que le fiel, ne valent guère mieux que les cornes du diable et vivent dans les ténèbres des profondeurs de la Terre qu’ils ne quittent que pour aller jouer quelque tour pendable aux autres habitants de Féerie voire aux humains. Cependant, certains habitants de Féerie, anticonformistes à l’esprit particulièrement indépendant, vivent isolés tels les Léprechiens.

Léprechien cordonnier
Passionnées de musique, les fées, bonnes ou mauvaises, aiment par-dessus tout la danse. Pour les quatre jours de fête du solstice d’été, toutes les bonnes fées du royaume de Féerie arrivèrent au palais royal sur leurs chevaux fins et racés, plus rapides que le vent, le front orné d’une escarboucle en forme d’étoile. Les palefreniers royaux les amenèrent par leurs brides dorées jusqu’aux écuries que le roi avait fait établir dans les grottes d’une falaise.

La journée s’avéra particulièrement chaude. Pour étancher la soif des invités qui s’adonnaient avec joie aux nombreux jeux organisés à leur intention, le roi avait fait dresser une immense tente dans le parc du château où des pages en livrées de velours jaune et argent leur servaient toutes sortes de rafraîchissements. Des hampes de lances en or plantées en terre en rangs serrés faisaient office de murs tandis que le toit était recouvert des grands boucliers de cuir doré des guerriers elfes. Les enfants n’étaient pas en reste. Une course à dos de canard sur l’étang du parc les amusait fort, tandis que d’autres préféraient se baigner sous la surveillance d’une sirène ou encore descendre la piste d’un toboggan.



Le soir venu, quand les fées voulurent enfiler leurs gants de couleur pourpre pour danser, ceux-ci avaient tous disparu. L’émotion était vive parmi ces dames qui refusaient de danser avec d’autres gants que les leurs. Les serviteurs cherchèrent partout, fouillèrent sans succès tous les coins et recoins du palais, les gants avaient disparu comme par magie.

Quand, noyé dans une nappe de brume, le soleil tel un disque de métal en fusion que l’on plongerait dans de l’eau, se profila au-dessus de l’horizon, de grands feux de joie furent allumés sur les sommets des collines pour fêter le soleil au faîte de sa puissance et lui donner rituellement des forces pour faire mûrir fruits et grains. Alors les toutes petites fées des fleurs distribuèrent des colliers de corolles multicolores aux convives et le roi souhaita que les enfants ouvrent la farandole, danse de la vie. On alla les quérir, et ils arrivèrent tous en sautillant de joie, coiffés de ravissants chapeaux de couleur pourpre, au rebord légèrement échancré. A leur vue, les fées soudainement pâles, s’écrièrent en chœur :
- Oh ! Nos gants…
Le roi à qui ces paroles n’avaient pas échappé sourit amusé.

Les fées n’étaient toujours pas décidées à emboîter le pas aux autres danseurs lorsqu’elles croisèrent le regard courroucé du roi. Alors, avec un gros soupir, elles entrèrent dans la danse qui allait durer jusqu’à l’aube. Mais sans leurs gants préférés, des fleurs de digitale pourpre, elles ne purent  s’adonner avec leur fougue habituelle à leur grande passion, la danse, et bientôt épuisées, elles allèrent dormir, bien avant l’aube, sous quelque arbre ou sur la mousse tendre de la forêt.

Quant aux bambins, ils s’en donnèrent à cœur joie toute la nuit, et à l’aube, il fallut leur retirer leurs chapeaux de pourpre pour qu’ils trouvent enfin le sommeil.

Bien plus tard dans la matinée, le roi rencontra les enfants de la Fée de la Rosée. Jetant un œil alentour et voyant qu’aucun garde ni serviteur ne pouvait le voir, il s’assit sur les talons, car les enfants, subjugués par la haute taille du monarque et sa noble prestance, osaient à peine lever les yeux sur lui.
- Dites-moi les enfants, leur demanda-t-il affable, vous êtes-vous bien amusés ?
- Oh oui, sire, répondit timidement l’aînée des enfants, les joues roses.
- Vous portiez de si beaux chapeaux hier soir. Les avez-vous cherchés  dans la forêt hier après-midi ?
- Non sire, nous avons trouvé une boite parterre au pied de l’escalier de service du château dont personne ne semblait vouloir. Alors nous avons attendu et comme le soir le carton était toujours là, nous l’avons ramassé pour nous distribuer les chapeaux.
- C’est bien les enfants, je vous souhaite de passer encore une très bonne journée, la fête continue !



A midi, les fées arrivèrent quelque peu frustrées pour prendre place à la table royale. Se penchant vers elles, le roi, sourire aux lèvres, leur dit dans un souffle :
- Mesdames, je pense avoir percé votre secret.
- Lequel ? s’écrièrent-elles en chœur effarées.
- Mais celui de vos gants de couleur pourpre.
- Oh ! firent-elles.
- En tout cas, poursuivit le roi jovial, ce fut une nuit mémorable pour les enfants qui dansèrent avec fougue toute la nuit jusqu’au matin. Croyez-moi, mesdames, ils se souviendront longtemps encore de cette nuit de solstice.


La digitale pourpre est une fleur d’une grande beauté, mais elle sait qu’elle recèle en elle un poison violent capable de tuer un être humain alors que pour les habitants de Féerie elle n’est qu’un simple excitant. Les fleurs aiment les enfants qui les respectent, aussi les digitales ont-elles garni l’intérieur de leurs cloches de duvet interdisant l’accès aux abeilles pourvoyeuses de miel. Seuls les bourdons, les gros cousins des abeilles que ces dernières appellent affectueusement  « Bombus », peuvent pénétrer à l’intérieur des corolles des digitales pour y cueillir le pollen.



Dernière édition par Freya le Ven 17 Oct 2014 - 21:02, édité 1 fois
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La Marguerite

Message  Freya le Ven 17 Oct 2014 - 19:39

C’était un vil petit bonhomme, laid, difforme, dont la principale occupation était de rôder autour des fermes pour jouer des tours pendables aux hommes et aux animaux. Aussi, les villageois ne l’appelaient-ils que « le sorcier » et certains, se demandant comment un être humain pouvait être aussi méchant et pervers, en concluaient qu’il ne pouvait être que le fils du diable lui-même.

Marguerite, charmante petite fille de dix ans, était l’enfant unique du seigneur des lieux qui n’avait pour toute fortune que le château surplombant le village, un potager et un verger. Sa maman, une jeune occitane, n’avait pu s’habituer à l’épais brouillard des longues nuits d’hiver, au givre des petits matins, à la pluie et au gel vernissant les tuiles des tourelles du château, aussi était-elle retournée dans son pays, sans remords ni tristesse. La petite grandit donc entourée de son père aimant, d’une nourrice âgée affectueuse et de quelques vieux serviteurs bienveillants.

Cet après-midi-là, Marguerite prit comme à son habitude le chemin de la forêt. Les couleurs du feuillage des arbres flamboyaient sous le soleil d’octobre et le vent qui soufflait du sud maintenait une température très douce. En cours de chemin elle croisa ce jeune homme souriant qu’elle rencontrait quelques fois lors de ses promenades. Bien que l’homme fût vêtu très simplement et coiffé d’un chapeau à large bord, Marguerite remarqua que ses mains étaient bien trop fines pour être celles d’un simple bûcheron ou paysan. Les oiseaux l’accompagnèrent de leurs chants tout au long du chemin qui menait à une source dont l’eau limpide et fraîche formait une large vasque. Marguerite retira ses chaussures et sa robe qu’elle déposa avec soin sur l’herbe pour se baigner.


L’air vibrait d’insectes et Marguerite s’émerveillait des couleurs des papillons, du vol vrombissant des libellules que sa vieille nourrice appelait les aiguilles de sorcière, et s’étonnait de l’adresse des araignées d’eau à patiner sur la surface de l’onde. Un frémissement presque imperceptible parcourut les buissons et les arbres, le merle siffleur se tut, mais absorbée à jouer avec les feuilles mortes tombées sur l’eau l’enfant n’y prêta aucune attention lorsqu’une lourde cape sombre s’abattit sur elle. Ce fut en vain que Marguerite se débattit en criant de toutes ses forces car personne ne l’entendit. Les sens en éveil, elle se disait que celui qui la portait ficelée en travers de son épaule ne devait pas être très grand, car ses petits pieds nus qui sortaient de dessous la cape frôlaient souvent les branches basses des buissons. Le sentier suivait certainement une pente car la respiration de l’homme se fit plus difficile et son pas plus lent. Quand l’homme s’arrêta enfin, Marguerite entendit une lourde porte grincer sur ses gonds et elle se sentit jetée brutalement à même le sol froid et humide d’une pièce.

S’étant défaite de la cape, Marguerite se retrouva plongée dans ce qui lui sembla être l’obscurité totale lorsqu’elle aperçut un filet de lumière filtrer au travers d’une meurtrière. Elle comprit qu’elle venait d’être enfermée dans la sinistre tour, vieille bâtisse en partie effondrée, que les villageois appelaient la « tour des corneilles » et qui surplombait une colline couronnée d’une végétation basse et dense rendant son accès difficile. L’enfant ne trouva aucun lit, aucune chaise où s’asseoir, la pièce était vide. Elle ne pleura pas, elle savait que son père, à la nouvelle de son enlèvement, partirait immédiatement à son secours. Elle se roula donc dans la cape car la pièce était froide et humide et attendit. Elle finit par s’endormir et fut réveillée le lendemain matin par un vol bruyant de corneilles venant planer autour la plate-forme de la tour avant de s'y poser. Une journée interminable s’écoula et l’enfant avait soif et faim car aucune boisson, aucune nourriture ne lui fut portée. Un deuxième jour s’écoula et cette fois Marguerite comprit qu’elle avait été enlevée par celui qu’au village on appelait « le sorcier ». Elle réalisa alors qu’il l’avait jetée dans cette affreuse tour dans l’intention qu’elle y mourût de faim et de froid. A cette pensée un frisson lui parcourut l’échine, mais elle se ressaisit rapidement en pensant à son père qui n’allait certainement plus tarder à la délivrer.



La nuit venue, Marguerite tenaillée par la soif et la faim ne pouvait s’endormir. Soudain, les paroles d’une chanson lui parvinrent et elle se souvint alors d’en avoir déjà perçu quelques bribes lors de ses promenades en  forêt. Alors, pour oublier son malheur, de sa voix haute et claire, elle se mit à accompagner les petits chanteurs inconnus, et son chant s’éleva de la tour vers le ciel comme une ardente prière. Dans la forêt le chant reprit de plus belle et peu de temps après qu’il se fut arrêté, des fées des fleurs portant des lampions, passèrent par la meurtrière à la recherche de celle qui les avait si bien accompagnées sur des tons qui leur étaient inconnus et qui les avaient tant ravies.
- Oh ! c’est toi que ton père cherche partout, dirent-elles.
- Pouvez-vous lui dire où je me trouve ?
- Euh… oui bien sûr, lui répondirent-elles quelque peu gênés. Mais nous allons déjà t’apporter à boire et à manger.
Les fées ne quittèrent Marguerite qu’au petit matin relayées par quelques  mésanges et autres passereaux de la forêt qui, eux aussi, lui apportèrent les dernières baies qu’ils purent trouver et les premières noix tombées.

Pendant ce temps, à la nouvelle de l’enlèvement de Marguerite, son père partit aussitôt à sa recherche accompagné des derniers soldats qui lui restaient, trois vieux compagnons d’armes. Arrivés au pied de l’étroit sentier qui montait vers la tour, ils furent surpris de le voir gardé par un grand dragon rugissant et projetant de grands jets de flammes, interdisant à quiconque d’approcher de la tour. Ils lui décochèrent des flèches, mais elles ne firent que ricocher sur ses écailles. Il était inutile d’attaquer le monstre à l’épée, les flammes qu’il crachait auraient grillées tous les quatre hommes à la fois. Une lance à la main, le seigneur des lieux demanda à ses hommes de se replier.  Il tenta de crever un œil au monstre, mais la pointe de la lance ne fit que s’émousser sur son nez. Ils n’eurent d’autre choix que de prendre le chemin du retour. Mais le père de Marguerite ne s’avoua pas vaincu. Le lendemain matin il repartit seul à l’attaque du monstre, bien décidé à approcher la bête d’assez près pour pouvoir lui enfoncer la lance dans le cœur. Après plusieurs tentatives, les plumes bleu-ciel de son grand heaume d’acier roussies par les flammes du dragon, le seigneur fut obligé, une fois de plus, de rebrousser chemin.


Effondré par ses échecs successifs, le seigneur se laissa choir au pied d’un grand chêne. Il était très inquiet pour les tourments que Marguerite, sa chère enfant, devait endurer. Le vent avait tourné, les nuits étaient devenues froides et sans eau ni nourriture, la petite ne saurait résister bien  longtemps. Perdu dans ses pensées, le chevalier ne vit pas s’approcher le jeune homme toujours souriant que Marguerite avait rencontré quelques fois lors de ses promenades. Posant une main douce et ferme à la fois sur l’épaule du seigneur, il lui dit :
- Messire de Haute-Pierre, je connais votre tourment, permettez-moi de vous aider.
- Merlin ! s’écria le père de Marguerite, oh ! comme je suis heureux de vous voir !
- Ne perdons pas de temps, dit Merlin, voici comment nous allons procéder.
Et l’Enchanteur expliqua son plan au chevalier. Avant que les deux hommes ne se séparent, Merlin sortit de sa poche un étrange couteau à la lame repliée à l’intérieur de son manche et le tendit au chevalier.
- N’oubliez pas messire, avant d’entrer dans le souterrain, il vous faudra faire surgir sa lame hors de son manche qui a été taillé dans un os de dragon. Il chauffera légèrement la paume de votre main. Ne le lâchez en aucun cas et suivez mes instructions à la lettre.
- Très bien Merlin, mais le dragon ?
- Oh de celui-là j’en fais mon affaire… A plus tard messire.
- A tout à l’heure Merlin.

Merlin prit la direction du sentier gardé par le dragon et messire de Haute-Pierre celui du passage souterrain secret menant à la tour que l’Enchanteur lui avait indiqué.  
Merlin appela le grand dragon :
- Yalath…
- Ah c’est toi Merlin, lui répondit le monstre embarrassé.
- Qui d’autre pourrait connaître ton nom secret ?
- Personne, fit le dragon en se raclant la gorge.
- N’as-tu pas honte, toi le grand dragon, gardien des plus grands secrets enfouis, de servir de geôlier à une pauvre petite fille innocente ?
- C’est que… balbutia l’animal honteux, je ne le fais pas de gaieté de cœur, crois-moi Merlin.
- Et pour quelle raison t’en es-tu pris aussi à son père, messire de Haute-Pierre que tu as bien failli griller ?
- Ce damné bossu de sorcier a juré de tuer ma petite Alalir si Marguerite devrait être délivrée ! Et puis, tu sais Merlin, je n’ai pas voulu griller le chevalier, juste un peu roussir les plumes de son casque pour le repousser. C’était vraiment trop tentant et ce plumet qui s’agitait tout le temps sous mon nez commençait à m’agacer singulièrement.
- Hum… Ecoute-moi Yalath, à partir de maintenant tu ne fais plus rien, tu ne bouges plus jusqu’à ce que je revienne. Tu reverras très bientôt ta petite Alalir. As-tu bien compris ?
- Compris. Et ce démon de sorcier ?
- Tu sauras ce qu’il sera advenu de lui quand je reviendrai.
- Prend garde à toi, il est vraiment mauvais.
- C’est pour moi que tu dis cela Yalath ? demanda l’Enchanteur avec un large sourire.


Pendant ce temps, le père de Marguerite était arrivé à la lisière de la clairière indiquée par Merlin. Et comme l’Enchanteur le lui avait dit, un gnome l’attendait au pied d’un grand frêne.
- Par ici messire, dit le petit homme au chevalier en lui désignant la rivière dont ils remontèrent le cours jusqu’à ce qu’ils aperçurent une cascade après un détour du sentier.
Le nain grimpa sur l’entablement rocheux menant à la chute d’eau et s’arrêta à mi-hauteur devant un fourré de ronces et d’églantiers poussant sur un léger replat. Lorsque le chevalier arriva à sa hauteur, le lutin se glissa derrière le buisson et écarta un rideau de lianes inextricables de chèvrefeuille, de lierre et de clématites qui s’enchevêtraient et s’étreignaient avant de retomber sur le sol devant l’ouverture du passage secret noyé dans un étrange clair-obscur. Décrochant un flambeau de la paroi, le lutin y mit le feu avant de le tendre au seigneur.
- Vous voici arrivé messire, dit le gnome au chevalier. A plus tard !

Le père de Marguerite saisit le couteau que Merlin lui avait donné car à présent il allait devoir affronter l’horrible sorcier. La lame prit d’étranges reflets d’un bleu électrique lorsqu’il passa le seuil du passage secret, elle semblait chercher à détecter quelque chose. Le seigneur avançait prudemment, les sens en éveil lorsqu’il lui sembla percevoir ce qui ne pouvait  être qu’une respiration. Il s’arrêta pour mieux écouter lorsque soudain dans le halo de la torche, apparut la silhouette menaçante du sorcier. Le couteau lança des éclairs dans sa direction et son manche en os de dragon se mit à chauffer légèrement la paume du chevalier en prenant une teinte orangée. Surpris, le sorcier hurla :
- Non… pas le couteau !
Mais la lame comme mue par une force inconnue, déchargea sur sa poitrine des éclairs blancs avec un bruit irrégulier, et à la grande surprise de messire de Haute-Pierre, le sorcier se mit à rapetisser et lorsqu’il atteignit la taille d’un oisillon, il se transforma en vers de terre.



Le seigneur continua de remonter le passage lorsqu’il arriva devant un cachot derrière les barreaux duquel pleurait la petite Alalir enchaînée. Il voulut tirer son épée du fourreau pour briser ses chaînes, mais une fois de plus le couteau jeta un éclair bleu qui fit sauter les fers. Emu par la détresse de la toute petite dragonne, le chevalier lui dit de le suivre. Il grimpa les marches usées et descellées de l’escalier qui menait à la tour et voulu enfoncer la vieille porte de chêne bardée de fer qui le séparait encore de Marguerite. Mais les années n’avaient ébranlé en rien la solidité de la porte. Messire de Haute-Pierre voulut décrocher la masse d’arme de son ceinturon, mais une fois de plus la lame du couteau entra en action et fit sauter la vieille et lourde serrure rouillée et la porte qui, en tournant sur ses gonds plaintifs, s’ouvrit. Marguerite courut se réfugier dans les bras de son père et le rude guerrier heureux de la revoir en bonne santé, ne put s’empêcher d’écraser une larme du revers de la main. Puis, Alalir et Marguerite allèrent l’une vers l’autre, heureuses de se retrouver.
- Vous vous connaissez, demanda le seigneur ?
- Bien sûr ! répondit Marguerite, nous nous sommes rencontrées à la source au milieu de la forêt où elle va souvent se désaltérer.



Au pied de la tour les attendaient l’Enchanteur, Yalath le grand dragon, le nain, les petites fées des fleurs, mais aussi beaucoup d’oiseaux de la forêt alertés par les moineaux, ces éternels chamailleurs criards. Alalir courut vers son père soulagé lui aussi de l’heureux dénouement.
- Merlin, demanda le grand dragon, qu’est devenu l’abominable sorcier ?
L’Enchanteur fit signe à un guerrier elfe de s’approcher.
- Montre-leur, lui ordonna-t-il.

L’elfe ouvrit une boite à l’intérieur de laquelle se trouvait un gros vers de terre qui, profitant de l’occasion voulut tenter de s’échapper mais il ne put se soustraire au regard d’un merle bien décidé à ne pas laisser passer une telle opportunité. Le passereau s’élança vers l’elfe et, happant au vol le vers de terre, il alla le savourer tranquillement dans l’herbe sous le regard surpris des spectateurs qui, presqu’aussitôt, éclatèrent de rire.

Ce fut avec un grand soulagement que les villageois accueillirent la nouvelle de la disparition du sorcier et dans la forêt et le château la joie était revenue. Marguerite et Alalir devenues inséparables, grandirent ensemble. Mais les fées des fleurs n’avaient pas oublié la jolie voix de Marguerite qui les charmait tant et elles l’invitèrent à se joindre à leur chant à chaque fois qu’elles la voyaient passer dans la forêt. En son souvenir, elles donnèrent le nom de Marguerite à une fleur simple, fraîche et confiante comme le fut la petite fille.

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Les Fleurs d'Ajoncs

Message  Freya le Jeu 13 Nov 2014 - 15:37

L’océan était calme cet après-midi-là et les pêcheurs commençaient à relever  les filets quand, soudain, ils aperçurent des lueurs étranges zébrer les profondeurs marines. Les flots vibrèrent alors du son d’une conque et les marins, quelque peu inquiets, se hâtèrent d’achever leur travail et de rentrer au port. Que pouvait-il bien se passer sous la muraille d’eau vivante où est le royaume du roi Poséidon ?

Assis sur un rocher, les deux mains appuyées sur une canne, un vieil homme scrutait la mer depuis une colline recouverte d’ajoncs enneigés par les pétales roses des pommiers en fleurs. Les enfants du village jouaient tout autour de celui qu’ils appelaient affectueusement « grand-père ». Mais, intrigués par le son de la conque marine, tous cessèrent leur jeu et se tournant vers l’aïeul demandèrent :
- Qu’est-ce que c’était grand-père ?
- La conque du fils du dieu des océans qui appelle les sujets de son père à se réunir autour de leur souverain.
- C’est grave grand-père ? demandèrent les enfants quelque peu inquiets.
- Non les enfants, car quoiqu’on en dise, le roi Poséidon ne nous est pas hostile. Lorsque la houle est trop forte, il envoie son fils Triton sonner de la conque pour apaiser les vents. Mais j’ai le sentiment que nous allons vivre des événements intéressants…

Au fond de l’océan, plus affalé qu’assis sur son trône de nacre blanche aux reflets irisés, Poséidon, le front soucieux, songeait. A son grand désarroi, le souverain avait perdu son anneau magique qui lui conférait tous ses pouvoirs extraordinaires et déjà son trident ne lançait plus que de pâles rayons de lumière et la conque marine de Triton, son fils, n’émettait plus que quelques rares sons rauques. Bientôt toutes les créatures du fond des mers, bonnes et mauvaises, en seront informées. Des ombres furtives se faufilaient déjà derrière les colonnes du portique du palais royal gardé par des dauphins. Le peuple des murènes et celui de leurs cousines, les anguilles géantes, ne tardèrent guère à sceller une terrible alliance visant à faire tomber le roi et ses sujets fidèles dans les chaînes de l’esclavage.  


Pendant des journées entières, les sujets du roi des océans eurent beau fouiller les fonds marins, l’anneau de pouvoir royal restait introuvable. Bientôt, les anguilles géantes n’hésitèrent plus à provoquer les dauphins de la garde royale et les murènes, leur bouche profilée et cruelle largement ouverte, de les menacer de leur double rangée de dents crochues.

Sur des rochers devant la mer, se dressaient les hautes murailles de grès rose d’un château, demeure d’un seigneur de bon renom. Comme chaque soir, le baron vint s’appuyer sur le rebord d’une fenêtre haute pour assister au spectacle du cortège des  bateaux de pêche rentrant au port. A l’heure du souper, sur la table seigneuriale dressée, les pages apportèrent un grand plat d’argent sur lequel le cuisinier avait disposé avec art une énorme truite de mer  achetée au port quelques heures plus tôt. Heureux, le baron savourait le délicieux poisson quand, se resservant, une lourde bague en or vint rouler dans son assiette avec un tintement clair. Etonné, le seigneur n’en croyait pas ses yeux. Finement ciselé et serti d’une magnifique émeraude, l’anneau était d’une rare beauté. Son propriétaire légitime devait avoir de grandes mains car le seigneur fut obligé de l’enfiler à son médium. Mais, à peine eut-il glissé la bague à son doigt, que ses yeux prirent une étrange couleur verte. Le lendemain matin, pâle, le regard vide fixé sur la mer, il ne voulut plus quitter la haute fenêtre du château. Plus rien ne semblait l’intéresser et sa mélancolie grandissante inquiétait vivement son épouse. La nuit venue, la baronne se glissa dans la chambre de son époux endormi pour lui retirer la bague en douceur. Par une fenêtre largement ouverte, elle jeta de toutes ses forces et aussi loin qu’elle put, l’anneau maudit. Dans la nuit profonde et sans lune, la baronne n’aurait su dire où la bague était tombée. Mais le lendemain matin, les yeux du seigneur étaient toujours étrangement verts et son regard vide.

Au fond des océans, les dauphins gardes royaux, organisaient la défense du palais du roi Poséidon. L’affrontement avec les murènes, les anguilles géantes était imminent et s’annonçait impitoyable. La plupart des sirènes armées de harpons taillés dans des os de baleines, s’étaient regroupées autour du roi, prêtes à prêter main forte aux dauphins.


Le jour commençait à peine à poindre à l’horizon que déjà le vieil homme appuyé sur sa canne, remontait le sentier de la colline pour saluer le lever du soleil. Lorsque l’astre du jour se leva dans toute sa splendeur, les buissons d’ajoncs se mirent à flamboyer, comme s’ils eussent été faits d’or pur. Arrivé près du rocher sur lequel il aimait prendre place, l’homme intrigué fouilla du regard les buissons dont les fleurs embaumaient l’air. Des dizaines de jeunes garçons, casqués d’or et armés de fleurets, se préparaient à défendre les ajoncs tandis que d’autres les équipaient de terribles épines et que leurs petite sœurs, les fées des fleurs, cherchaient à recouvrir de feuilles mortes un objet particulièrement brillant pris dans leurs branches basses.  


- Cet anneau, leur dit-il, n’est pas celui d’un être humain.
- Non, répondit une petite fée des fleurs, il s’agit de celle du roi  Poséidon.
Les jeunes garçons lui lancèrent des regards courroucés. La petite fée haussant les épaules leur fit :
- Et comment pensez-vous l’amener seuls jusqu’au rivage ? Je connais bien grand-père, vous pouvez avoir confiance en lui, il nous aidera.
Les jeunes garçons des ajoncs lui répondirent par une moue désapprobatrice.
- Dépêchez-vous de le recouvrir, intervint le vieil homme, car les mouettes ne vont pas tarder à prendre leur envol et l’éclat doré des buissons de joncs les attirera irrésistiblement. Savez-vous comment faire parvenir l’anneau en toute sécurité à Poséidon ? Car j’imagine que beaucoup de ses ennemis paieraient très cher pour l’avoir.
- Tu sais beaucoup de choses, trop, fit un jeune garçon suspicieux.
- J’observe, lui répondit en souriant le grand-père, et crois-tu peut-être que de petits bancs poissons ont été poussés par hasard vers les mouettes ? Et pourquoi tout ce remue-ménage inhabituel au fond de la mer ces derniers jours s’il ne s’y passerait pas quelque chose d’insolite ?
- Grand-père reprit la petite fée des joncs, nous ne savons pas comment faire parvenir l’anneau en toute sécurité à Poséidon. Et toi ?
- Je crois que j’ai une petite idée, mais la décision vous appartient. Voici l’histoire qui me fut arrivée il y a une vingtaine d’années environ. A  l’époque je sortais avec mon bateau pour pêcher chaque fois que le temps le permettait, et un jour, à mon grand étonnement, je remontais dans mon filet un beau bébé sirène. Tandis que je le dégageais des mailles avec mille précautions, il ne cessait de rire et de frapper dans ses petites mains. Quel gai luron ce petit gars et il n’avait pas froid aux yeux ! A peine avais-je pris ce gentil petit dans mes bras, que sa mère apparut soudain à la surface de la mer. Soulagé de voir qu’il n’était pas perdu, je le lui rendis et elle me demanda quel était mon souhait le plus cher. Que pouvait bien souhaiter un pauvre homme comme moi, si ce n’est d’avoir de quoi manger quand il rentre chez lui ? Depuis, sur la grève devant la porte de ma cabane, je trouve chaque jour sur un lit d’algues, des  poissons, des crustacés et des coquillages. Je vous propose donc de venir attendre la sirène chez moi.
- Elle s’appelle Jana, fit une fée des fleurs d’ajoncs, et nous la voyons quelques fois quand elle vient déposer de gros coquillages remplis de sel sur la grève au pied des falaises pour les fées boulangères qui vivent dans la grotte creusée dans les rochers. Les gens du pays leur donnent souvent de petits sacs de farine pour les services qu’elles leur rendent et avec, elles aiment boulanger de délicieux petits pains.
- Et son gentil petit, qu’est-il devenu ?
- Ce n’est pas un petit, grand-père, répondirent en riant les fées des fleurs et les jeunes garçons en chœur, c’est une sirène comme sa maman Jana, d’ailleurs on les voit souvent ensemble sonner de la conque par mauvais temps, afin d'éviter à des navires d'aller s'échouer sur les récifs.


Mais un vol de mouettes aux cris stridents à qui l’éclat doré des buissons d’ajoncs n’avait pas échappé, vint interrompre la conversation. Les petites fées des fleurs se hâtèrent de se cacher dans les ajoncs, les jeunes garçons  levèrent leurs fleurets dans leur direction et le vieil homme fit tournoyer sa canne au-dessus de sa tête pour éloigner les oiseaux trop curieux qui, en voyant les longues épines qui ornaient nouvellement les buissons dorés, s’éloignèrent à tire d’aile, peu disposées à s’y frotter.

Ce soir-là, après que les bateaux de pêche fussent tous rentrés au port, le vieil homme et ses petits protégés descendirent ensemble vers sa cabane. Ils attendirent toute la nuit, guettant la venue de Jana derrière les fenêtres de la maisonnette, et quand dans le petit matin gris leurs paupières lourdes de sommeil allaient tomber, la sirène arriva. Sursautant soudain, ils sortirent aussi vite qu’ils purent de la cabane pour se porter à la rencontre de Jana. Un peu étonnée de les voir en ce lieu, celle-ci accepta de se charger de la délicate mission. Sur un air mélodieux elle appela sa fille qui ne tarda pas à la rejoindre. A deux, elles passeront plus facilement entre les mailles du filet tendu autour du palais royal par les murènes et les anguilles géantes. Mais avant de repartir Jana jeta un œil vers la modeste maisonnette du vieil homme qui, en l’apercevant, la salua d’un geste de la main en murmurant, « bonne chance Jana ».


Espionnées de toutes parts, les deux sirènes arrivèrent près du palais. Le combat entre les murènes, les anguilles et les dauphins venait de commencer. A coups de rostre les habiles dauphins repoussaient sans peine leurs attaquants dont les corps brisés allaient rouler sur le sable ou la vase du fond de l’océan avant même qu’ils aient pu leur infliger de cruelles morsures. En apercevant Jana et sa fille, les dauphins comprirent aussitôt que l’une d’elle était porteuse de la bague magique de Poséidon. Aussi, firent-ils mouvement de façon à leur permettre de se glisser en toute sécurité entre les pilastres de la porte d’entrée du palais.

Poséidon le bras droit armé de son trident, s’apprêtait à rejoindre les dauphins lorsqu’il vit arriver les deux sirènes. La fille de Jana se mit aussitôt à défaire deux des coquillages qu’elle avait noués dans ses cheveux et à l’intérieur desquels elle avait dissimulé la bague magique du roi des mers et des océans.
- Ma petite Télès, lui dit Poséidon, tu nous sauves du désordre et du chaos. Mais l’heure est grave, vous me raconterez plus tard où et comment vous l’avez retrouvée.

Alors Poséidon à nouveau en possession de la bague magique, frappant durement du manche de son trident le sol du palais, ébranla le fond des mers et le coup se répercuta si loin qu’il fit vibrer la lourde muraille d’eau vivante et le remous des vagues qui s’en suivit faillit bien faire sombrer des navires. Prenant la tête de ses gardes, les dauphins, Poséidon, d’habitude si magnanime n’eut cette fois aucun égard pour les comploteurs. Des lueurs fulgurantes traversèrent le fond des océans, et quand tous les ennemis furent vaincus, il pointa son trident vers la surface de l’eau et un éclair traversa le ciel bleu. Dans une immense gerbe d’eau, Poséidon apparut à la surface de la mer. Face à la colline où se tenaient comme à son habitude le vieil homme, les petites fées des ajoncs et les jeunes garçons, Poséidon leva son trident pour les saluer puis, lentement, il disparut dans les profondeurs marines.


Accoudé à la fenêtre haute du château, le baron qui n’avait plus pu quitter la mer du regard, se retourna. Voyant son épouse, il lui dit :
- Un éclair dans un ciel pur, avez-vous jamais vu cela ma mie ?
Ses yeux avaient retrouvé leur couleur naturelle mais il avait perdu tout  souvenir de sa mésaventure que son épouse et ses serviteurs se gardèrent bien de lui rappeler. Mais à partir de ce jour, quand son cuisinier lui préparait du poisson, il en donnait d’abord à goûter à son chat sans pouvoir en expliquer la raison.

Le lendemain matin, on trouva bon nombre de corps mous de murènes mortes sur les grèves et certaines anguilles dit-on, furent vues rejoignant le clan des serpents.

Poséidon ne comprit jamais comment sa bague magique avait pu se retrouver dans un buisson d’ajoncs au sommet d’une colline surplombant la mer. Dès lors, les fleurs d’ajoncs recouvrirent presque entièrement les hauteurs et toutes s’étaient dotées de longues épines.



Dernière édition par Freya le Jeu 26 Mar 2015 - 8:50, édité 1 fois
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La Branche de Fleurs de Prunier

Message  Freya le Ven 16 Jan 2015 - 18:35

Un Mandarin, ministre du Fils du Ciel, l’Empereur de Chine, voyageait à travers le pays avec sa suite et ses hommes d’armes pour visiter les différentes provinces de l’empire. Des giboulées obscurcissaient un ciel hivernal pâle. Le vent s’était levé sur les cimes givrées d’une rangée de saules écrasés par le poids de leur cagoule de glace et de neige, portant au loin des voix de marchands s’interpellant sur les rives d’un lac où, dans les derniers reflets d’un soleil moribond, des lotus se fanaient. De sa main, le Mandarin les yeux rougis par le froid, écarta  légèrement le lourd rideau de son palanquin et fut profondément soulagé d’apercevoir au loin la masse sombre d’une grappe de bâtiments qui ne pouvaient être que les murs du palais du gouverneur général de la province.


Le haut fonctionnaire impérial fut reçu avec tous les honneurs dus à son rang par le gouverneur et son épouse. Un repas succulent agrémenté du meilleur alcool de riz réconforta le prestigieux voyageur. Quand il se retira dans le pavillon qui lui fut attribué, il prit plaisir un moment avant de s’endormir à regarder les nuages se déchirer et la lune jouer avec les ombres des fleurs de prunier.


Le lendemain matin, le soleil inonda le palais de ses lumières. Le Mandarin de fort bonne humeur émit le désir de visiter le jardin de la résidence. Un  vent froid d’Est soupirait, soufflant pardessus les toits aux becs en l’air la neige légère qui s’y était accumulée mais aussi un enivrant parfum de fleurs de prunier qui retombaient sur le visiteur. Le grand seigneur tomba sous le charme du jardin. Il n’y releva aucune faute de goût et en félicita son hôte.
- Ce jardin doit être d’un grand raffinement en été, remarqua-t-il.
- Excellence, lui répondit le gouverneur, le mérite revient à mon épouse, c’est elle qui s’en occupe.


Le Mandarin voulut discuter avec la dame des règles de cet art si délicat. D’une grande beauté, intelligente et instruite, le ministre prit grand plaisir à converser avec elle sous les vieux pruniers de l’allée.
- Avez-vous remarqué, demanda le ministre à la dame, que la fleur de prunier a cinq pétales ?
- Cinq pétales serrés autour d’un cœur, image de l’union entre les êtres comme un seul corps, répondit poliment la dame.
- Année après année, les fleurs de prunier éclosent éternellement, reprit le Mandarin.
- Elles sont semblables à la longueur et à la continuité de la vie humaine.
- Les pruniers fleurissent en hiver dans le plus grand froid et la neige abondante, poursuivit le haut fonctionnaire impérial.
- Elles sont pour nous le symbole de la vaillance et du courage dans les moments de grandes difficultés.
- Elles nous offrent leur beauté et leur parfum tandis que les autres fleurs attendent des jours plus cléments, continua le ministre.
- Elles personnifient la modestie, aussitôt que les autres fleurs apparaissent, elles s’effacent, leur travail est alors achevé, conclut la dame.



Le lendemain, le Mandarin prit congé de ses hôtes, mais avant de remonter dans son palanquin il demanda au gouverneur la permission de couper une branche de prunier fleurie, en souvenir du moment si agréable qu’il avait passé dans son jardin. Le gouverneur s’inclina et accompagna le haut fonctionnaire impérial jusqu’à l’allée des pruniers en fleurs. Mais la dame à qui les servantes avaient rapporté la demande du Mandarin, partit à leur rencontre et eut juste le temps de s’interposer entre le ministre et le prunier.
- Excellence, fit-elle, je vous en prie, ne coupez pas la branche !
- Et pour quelle raison ne devrais-je pas la couper ? demanda le puissant seigneur visiblement courroucé, une lueur sombre dans le regard.
Tout l’entourage était interloqué, et le gouverneur général fut pris d’une angoisse vertigineuse.
- Mais quel affront ! pensa-t-il. Une offense impardonnable faite à l’homme le plus puissant de l’empire après le Fils du Ciel ! Un refus inimaginable ! Et notre fils qui vient tout juste d’intégrer le corps prestigieux des Mandarins impériaux… la disgrâce est assurée !
L’atmosphère lui parut soudain devenue irrespirable et la tension qui montait insupportable.
Enfin, son épouse répondit au Mandarin :
- Excellence, si vous coupiez maintenant la branche de prunier fleurie, où donc irait se poser le loriot pour chanter son hymne à la beauté quand le printemps reviendra ?
Magnanime, le grand seigneur sourit à la dame et s’en retourna à son palanquin enveloppé de l’exaltant parfum des fleurs de pruniers en répétant :
- Si vous coupiez maintenant la branche de prunier fleurie, où donc irait se poser le loriot pour chanter son hymne à la beauté quand le printemps reviendra ?

- Un an plus tard, le Mandarin fit parvenir à l’épouse du gouverneur général une magnifique peinture représentant une branche de prunier fleurie avec ses mots : « Si  vous coupiez maintenant la branche de prunier fleurie, où donc irait se poser le loriot pour chanter son hymne à la beauté quand le printemps reviendra ? »

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L'Anémone Hépatique

Message  Freya le Dim 26 Avr 2015 - 13:28

Même si à présent le soleil montait plus haut dans le ciel, ce n’était pas encore le printemps, mais l’hiver était enfin terminé. Les températures devenues plus douces faisaient fondre la neige et la glace, ne laissant de-ci de-là que de rares plaques, derniers vestiges de l’hiver. Débarrassée de son  manteau blanc, lourd et froid, la terre se ranimait et se préparait à la nouvelle vie qui n’allait pas tarder à naître.

L’air plus doux, chargé d’espoir et  de promesses, fit sortir les premières abeilles de leurs ruches et les petites fées sur le pas de la porte de leur habitat. Ellerina fut la première petite fée à quitter le creux de son arbre. L’air revigorant la stimulait.  Heureuse du prochain retour des journées plus chaudes, elle se mit à voleter dans tous les sens lorsqu’une brusque et violente rafale de vent, changeant plusieurs fois de direction, l’emporta au loin en tourbillonnant. Puis, comme pris de remords, se calmant aussi rapidement qu’il s’était levé, le vent déposa la petite fée avec douceur sur un carré d’herbe sèche au pied d’un vieux chêne. Où était-elle à présent ? Ellerina n’aurait su le dire. Son regard embrassa le paysage qu’elle ne reconnaissait pas et soudain, l’angoisse l’étreignit à la gorge, elle était perdue au milieu d’un pâturage détrempé par la fonte récente des neiges et cerné d’un cirque de montagnes dont les pics enneigés étincelaient sous les feux du soleil couchant. Déjà la lumière du jour pâlissait. Se ressaisissant, la petite fée se hâta d’amasser des feuilles sèches pour s’en couvrir car les nuits étaient encore froides.


Le lendemain matin, la lumière du jour naissant vint réveiller Ellerina en caressant son visage de ses rayons. Le regard de la fée se posa tout près d’elle sur une petite fleur blanche comme la neige qui ouvrait grand ses pétales pour laisser pénétrer le soleil jusqu'à son cœur doré. Charmée par la fraîcheur et la beauté simple de la fleur, la fée lui dit :
- Bonjour petite sœur ! Dis-moi que fais ici, toi si délicate, sur cette montagne si froide aux flancs battus par tous les vents ?
En se balançant sur sa tige fragile, la petite fleur se pencha vers Ellerina et lui répondit :
- Oh mais mes sœurs et moi nous ne poussons qu’au pied de buissons ou d’arbres qui nous protègent bien du vent ! Mais tu m’as l’air bien triste et perturbée petite fée des fleurs, que t’arrive-t-il ?
- Un vent dément m’a emportée jusqu’ici et je n’ai aucune idée de l’endroit où je peux bien me trouver.
- Je ne saurais te le dire, mais un jeune elfe passe souvent par-là, il  devrait pouvoir répondre à ta question. Une famille de trolls se promène aussi quelques fois par ici.
- Des trolls ? fit Ellerina horrifiée et tremblante.
- Ils te font peur ? demanda la fleur en riant, mais ceux-là sont très gentils, jamais ils ne feraient de mal à qui que ce soit.
- Humm…
- Une dame passe aussi souvent par-là à la recherche d’herbes, ajouta la fleur. Un oiseau m’a dit qu’elle habitait une petite maison de l’autre côté de la forêt.
- C’est une sorcière alors ?
- Non, car elle soigne les animaux de la forêt malades ou blessés et quelques fois les gens des villages alentour viennent la voir pour se faire traiter.


La journée passa vite mais personne ne vint. La nuit qui descendait était d’une transparence bleuâtre, tout semblait reposer et une lune ronde veillait mais elle ne fut pas la seule à protéger le sommeil des deux amies. Les formes étranges à la surface de l’écorce du chêne se mirent à bouger très doucement pour prendre peu à peu la forme d’un corps de femme au visage arborant un sourire attendri.
- La nuit sera froide, fit la petite fée à la fleur fragile en enroulant autour d’elle son écharpe de laine.
La fleur la remercia par un hochement de tête. Cette nuit au moins je ne serai pas seule, pensa Ellerina, j’ai une amie !  

Le lendemain matin, tandis que la fée secouait les débris de feuilles et d’herbes sèches de ses vêtements, son amie lui demanda :
- Tu m’as l’air soucieuse ce matin, quelque chose ne va pas ?
- Mes frères et sœurs doivent se tourmenter à mon sujet et puis, je n’ai rien mangé depuis deux jours, alors je tremble de faim et je suis  incapable de déployer mes ailes.
- Et ici tu ne trouveras rien… Ils penseront peut-être à demander à la Fée du Jour et à sa sœur la Fée de la Nuit de te rechercher, elles passent partout.
- Brillante idée mon amie, mais se doutent-ils seulement que le vent m’a emportée et surtout aussi loin de notre village ?
Ce fut alors qu’Ellerina remarqua la dryade, l’esprit du vieux chêne.
- J’habite cet arbre, je suis son esprit, me trouves-tu effrayante, lui demanda la dryade ?
- Non.
Et comme pour prouver ce qu’elle disait, Ellerina étreignit l’arbre. Elle sentit alors un flot l’énergie traverser son corps.
- Te sens-tu mieux ? demanda la dryade à la petite fée.
- Oui, j’ai retrouvé mes forces.
- Il faut que tu manges. Rends-toi chez la dame de l’autre côté de la forêt, tu trouveras facilement sa maisonnette, elle s’appelle Eileen, elle est très gentille et elle te donnera de quoi te sustenter.



Comme le lui avait dit la dryade, Ellerina trouva facilement la maisonnette d’Eileen de l’autre côté de la forêt. Une fenêtre était entrouverte par laquelle la petite fée jeta un regard à l’intérieur. Mais aveuglée par la lumière du jour elle ne put distinguer quoi que ce soit dans la pénombre intérieure. Elle allait frapper à la vitre quand la voix d’Eileen l’invita à entrer. Passant par la fenêtre, elle avança tout en essayant d’apercevoir Eileen dans la demi-obscurité. Mais soudain, elle sursauta. Un serpent brun sorti de quelque crevasse humide du sol, rampait vers Eileen.
- Ne crains rien petite Ellerina, il est inoffensif ! C’est un orvet, une sorte de lézard sans pattes. Les serpents comme les démons ne sont pas toujours méchants et les dieux pas toujours bons.
Lentement l’orvet glissa sa tête sage sous les feuilles de fougères qui séchaient à même le sol.
- Il revient d’une visite à l’une de nos antiques Mères de la Terre, car c’est ici, à la surface du sol, que les deux mondes se rencontrent, reprit Eileen qui avançait vers la fenêtre.
Ellerina dévisagea la dame. Elle était grande et svelte et ses yeux sombres et amicaux reflétaient une grande intelligence.
- Viens, lui dit Eileen en s’écartant pour laisser passer sa petite visiteuse, je t’ai préparé à boire et à manger.
- Mais alors, tu savais que j’allais venir ? lui demanda étonnée la petite fée.
La dame lui répondit par un sourire. Sur une table, Ellerina trouva préparé pour elle une assiette contenant des raisins secs, des pignons, des châtaignes, des noix et une pomme coupée en menus morceaux, ainsi qu’un gobelet de porcelaine fine décoré par un artiste du petit peuple et rempli de limonade. Tout en mangeant, la petite fée regarda autour d’elle. La pièce était noyée de larges pans d’ombre où se devinaient des masses indistinctes. Dans l’âtre, sous un trépied de fer, un feu dégageait une fumée légère et odorante qui se mêlait à une quantité de senteurs aromatiques flottant dans la pièce. La lueur des flammes s’arrêtait aux objets les plus proches. Déformées et grandies, les silhouettes de pots qui s’alignaient sur des étagères et de petits sacs de toile garnis d’herbes et pendus à des clous fichés dans une poutre du plafond, dansaient sur les murs qui semblaient reculer dans l’obscurité. La frontière n’était jamais nette entre ce qu’Ellerina voyait et ce qu’elle croyait voir. Les objets les plus familiers se dissolvaient dans la pénombre. Dans cette pièce aux murs sculptés de contrastes violents par les flammes, elle sentait l’invisible déborder sur le visible. Il y avait partout du mystère.

Le repas terminé, la petite fée, une larme à l’œil, se tourna vers sa bienfaitrice.
- Un vent fou m’a emportée jusqu’ici et je ne sais ni où je suis ni comment retrouver mon village. Ne pourrais-tu m’aider ?
- Peut-être bien que ce vent n’était pas aussi fou que cela, fit énigmatiquement Eileen. Es-tu déjà chargée du bien-être d’une fleur ?
- Euh… non, répondit un peu étonnée la petite fée.
- Alors si tu ne l’as déjà rencontrée, cela ne devrait tarder.
- Je crois que je l’ai trouvée, dit Ellerina le visage radieux. Mais alors, ce n’est pas un hasard si le vent m’a emportée jusqu’ici… rajouta la fée devenue songeuse.
- Le hasard n’existe pas, petite fée. Demain, les choses s’arrangeront, tu verras.

Les rayons du soleil s’inclinaient déjà quand, chargée du petit sac de vivres qu’Eileen lui avait remis, Ellerina retourna auprès de son amie la fleur blanche. Elles parlèrent encore un long moment comme chaque soir, jusqu’à ce que le ciel devienne rose puis pourpre, moment où le courage abandonnait la fée et que la petite fleur lui insufflait ardeur et espérance. Sous son voile argenté la nuit s’annonça froide, aussi la petite fée enroula-t-elle avec soin son écharpe autour de son amie.
- Merci Ellerina, lui dit la petite fleur blanche, ton cœur est bon et généreux.



Le lendemain matin quand Ellerina se réveilla, elle vit apparaître la silhouette grande et svelte de la reine des Fées. Sa marche était si légère que la pointe de ses chaussons de satin rose effleurait à peine l’herbe sèche. Quand elle fut près d’Ellerina, celle-ci la regarda avec des yeux surpris.
- Eileen ?
- Petite fée, mon apparence est celle que ton imagination veut bien me donner, lui répondit la Reine souriante.
Puis, tendant une main longue et fine vers Ellerina, elle prit ses deux petites mains dans la sienne en lui demandant :
- Ces deux dernières journées, les as-tu trouvées longues ?
- Oh non, je me suis faite une grande amie répondit Ellerina en désignant la petite fleur blanche. Elle m’a redonnée du  courage et de l'espoir dans les moments difficiles. Mais j’ai aussi fait la connaissance du vieux chêne que voici et d’Eileen qui, tous deux, m’ont beaucoup aidée. Et le vent fou qui m’a emportée jusqu’ici m’a appris la peur et même la frayeur !
- Bien, répondit la Reine des Fées, à présent tu seras moins fragile. Cette petite fleur s’appelle l’anémone hépatique, veux-tu devenir la fée qui en prend soin ?
- Oh oui ! répondit Ellerina joyeuse.
- Et toi petite anémone, aurais-tu un souhait ?
La fleur ouvrit grand ses pétales pour laisser pénétrer les rayons du soleil jusqu'à son cœur doré.
- J’aimerais que mes sœurs aient le choix de pouvoir rester blanches comme moi ou devenir plus colorées et donc plus visibles, afin que les promeneurs qui le souhaitent aient la possibilité de leur tenir compagnie un moment.
- Soit, dit la Reine des Fées se servant de sa baguette magique à la pointe d’améthyste, dorénavant tes sœurs auront le choix entre le blanc et toutes les nuances du ciel.  
Alors, sous le feu des premiers rayons du soleil, l’herbe se couvrit d’anémones hépatiques qui ouvrirent leurs calices aux différentes teintes roses, bleues et violettes du ciel.



Perché sur une branche maîtresse du vieux chêne et coiffé d’un bonnet de cuir piqué d’une plume, un jeune elfe héla la petite fée des anémones hépatiques :
- Ellerina !
- Que fais-tu si haut perché ? lui demanda la fée.
- Devine ! Je suis venu avec un merle chargé de te ramener chez toi.
- Oh merci ! Mais là, vois-tu, je n’ai pas le temps, je dois veiller sur toutes ces fleurs qui viennent d'éclore et il y en aura d’autres encore.
- Je vois. Quand elles n’auront plus besoin de tes soins et que tu voudras rentrer dans ton village, il suffira d’appeler le merle, il viendra aussitôt. Il se nomme Emerillon.
- Merci !



Dans l’après-midi, Ellerina aperçut deux enfants suivis de leur père.
- Des trolls ! s’écria-t-elle.
- Regarde mieux, lui fit l’elfe, ils sont gentils. Je les connais bien, ils aiment bien humer le parfum des fleurs.
En effet, les trolls avaient l’air heureux de voir toutes ces anémones hépatiques aux couleurs du ciel.
- Ils ont la réputation d’être grincheux et méchants.
- Pas tous, ma petite fée, lui répondit l’elfe. A chaque printemps ils viennent voir les anémones hépatiques, autant t’y habituer tout de suite.
Et bientôt Ellerina fut rassurée car ces trolls-là étaient vraiment gentils.



Deux semaines plus tard, de toutes ces fleurs adulées, il ne restait que des pétales épars et le souvenir de l’espoir et de l’amour éphémère de la petite anémone hépatique. Mais au début du printemps prochain, elles refleuriront et Ellerina, leur petite fée, reviendra s'occuper de leur bien-être.  

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Re: Contes Floraux du Jardin des Elfes

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