Sociétés secrètes d'Europe

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Sociétés secrètes d'Europe

Message  Freya le Ven 5 Oct 2012 - 17:25

1. LA MAFIA : UN CONTRE-ETAT

Appelée Trinacria par les Anciens, en raison de sa forme triangulaire, la Sicile n'est pas moins étrange que le mélange de sa composition sociale : un sol très fertile, une paysannerie très pauvre, un héritage culturel exceptionnellement riche, mais un niveau d'éducation terriblement bas. Son passé est très ancien mais malheureusement, son présent est pratiquement vide de promesses pour sa jeunesse et ses générations à venir.

Plus vaste île de la Méditerranée, sise seulement à quelques 160 km des côtes tunisiennes, elle représentait pour le monde antique un fabuleux et inépuisable grenier à grains. Bien que le sol soit riche à peu près partout, il l'est particulièrement dans la région de Catane divisée en neuf provinces : Palerme, Agrigente et Trapani où la Mafia est le plus profondément implantée.

Mais la Sicile compte aussi beaucoup de montagnes, dont la plus imprévisible l'Etna, le plus haut volcan d'Europe toujours en activité. Pour les montagnards mafiosi (picciuti) du XIXè siècle, ce relief accidenté représentait un impénétrable réseau de cachettes et de "sanctuaires" car telle serait, semble-t-il, la signification étymologique du terme "Mafia", mot d'origine arabe.

Mais qu'en est-il exactement de la signification du mot "Mafia" ?
En Toscane, "Mafia" veut dire misère alors que dans la région de Palerme il signifierait "grâce et beauté frisant la perfection". Cependant, dans le centre de l'île, on rattache le nom à l'histoire d'une fille de la campagne qui aurait été violée et tuée par un soldat normand sous les yeux de son père qui aurait crié : "Ma figlia ! Ma figlia!" tant de fois qu'à la longue les mots auraient donné "Mafia !".

Mais ce ne sont là pas les seules versions qu'en donnent les Siciliens. Pour d'autres, le terme serait d'origine française et donc un dérivé du vieux normand maufé et du vieux français meffier, donc se méfier.
Quant à la Mafia elle-même, elle dit que les mafiosi du XIXè siècle aimaient se référer à eux-mêmes en tant que "i viattiti a'matrice" i.e. les baptisés de la cathédrale. Et baptisés ils l'ont effectivement été, mais dans le sang, affirment certains. Cependant, d'autre mafiosi prétendent que le patronyme veut dire avec "rispiettu et omerta", ce qui signifie selon les Siciliens : "avec le respect", et en termes clairs : bas les pattes devant la famille, les amis, et les biens d'un autre mafioso, mais encore : sens de la justice, du silence, de la modestie et de l'honneur.

En deux mille cinq cents ans, la Sicile a connu seize dominations oppressives étrangères, et en dépit des apports de sang neuf et de la violence des répressions, le peuple sicilien est demeuré fidèle à lui-même, vivant et rebelle, avec un sens inaltérable de la justice accompagné d’un désir puissant d’indépendance. Il est étrange, que ces violentes jacqueries aient systématiquement été reléguées à l’arrière-plan de l’histoire dramatique de cette île. Mais, ce fut toujours pour leur indépendance que les Siciliens prirent les armes. Leur calcul était fort simple : la terre de Sicile aux paysans avec l’espoir de pouvoir manger à leur faim.

Parmi les rébellions les plus notoires, notons celle en -135 avant notre ère, d’Eunus qui, vingt ans avant Spartacus, réussit à rassembler cinq cent milles esclaves sous ses ordres. En 1282, la jacquerie sanglante menée contre le duc Charles d’Anjou, frère de Saint Louis, et appelée "les Vêpres siciliennes", se déchaîna contre les Français. En 1820, la rébellion se fit contre les grands propriétaires fonciers de l’île qui tentaient de rétablir le système romain, inventé et perfectionné par les Romains, deux millénaires plus tôt.

Les paysans siciliens avaient compris que tout le système féodal reposait sur leur travail et s’étaient regroupés en sociétés totalement indépendantes les unes des autres au départ, et avaient pour but de restaurer l’indépendance de la Sicile.

Les "fraternités" siciliennes
A l’instar de toutes les sociétés secrètes, les "fraternités" siciliennes avaient leurs rituels et leurs coutumes spécifiques. Après avoir juré obéissance aveugle au capo mafia, de sa future "famille", l’omerta et l’assistance morale et matérielle à tout frère en difficulté, même en prison ; confiance totale dans la hiérarchie mais également dans les autorités légales, mais encore subversion systématique de l‘ordre établi par le pouvoir en place et à chaque fois que c’était possible. Faillir à l’omerta, aux règles fondamentales était passible de sanctions, les plus graves étant réservées aux trahisons . Ensuite, les initiations proprement dites, se tenaient généralement dans des retraites de type monacal et sis sur les montagnes rocheuses des environs de Palerme et d’Agrigente. L’initié était un homme courageux, intègre, sans trop de scrupules et réputé être un guerrier toujours en armes, prêt à servir et confirmé par deux ans de mise à l’épreuve.

La gouvernance de la Mafia
Ce qui fut à l’origine un moyen de défense et de libération d’un peuple tout entier, devint rapidement une puissance édictant ses propres lois et imposant sa propre justice. Et ce fut ainsi que la Mafia s’engagea dans la voie où elle allait devenir un gouvernement avec sa propre hiérarchie et ses propres forces armées et une manière très particulière d’appliquer la justice.

Une justice très particulière
Avec la justice et la police légales, c’était la certitude d’une affaire qui traînerait indéfiniment en longueur. En revanche, avec la Mafia, c’était l’assurance d’une solution rapide au problème, dans un délai ne dépassant jamais deux semaines, et au bout, une satisfaction à 99% et surtout une immunité relative liée au contrat, sans compter la garantie contre toute forme de récidive.

Ainsi donc, convaincu que la justice officielle n’était pas capable de tenir son fléau en équilibre, le Sicilien prit l’habitude d’en faire son affaire personnelle. Ce qui fut au départ une nécessité absolue, devint un véritable trait de caractère avec son sens particulier de l’omerta. Et celui qui avait subi un outrage et qui ne se vengeait pas, était considéré comme un malade ou un pleutre.

La nouvelle Mafia
La Mafia évolua naturellement. Quant à son influence politique, elle fut le remerciement des chefs des armées alliées de la seconde guerre mondiale aux chefs de la Mafia dont Lucky Luciano qui les avaient aidés à débarquer en Sicile avec des pertes négligeables.


Les Vêpres siciliennes
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Message  Freya le Dim 7 Oct 2012 - 19:27

2. Les Cathares

Venu de Perse au XIè siècle, le catharisme arriva en Europe occidentale par les Balkans. A cette époque la France n'existait pas encore telle que nous la connaissons. Elle était scindée en deux parties : le nord et le sud séparés par la vallée de la Loire qui faisait office de frontière. Le nord de la Loire, la France d'alors, était gouvernée par le roi germain Clovis et ses successeurs, dont le pouvoir fut consolidé par l'Eglise catholique. Le sud, que l'on appelait déjà l'Occitanie, demeurait profondément marqué par la civilisation gréco-romaine et s'était soumis à la puissance des comtes de Toulouse.

Tout séparait les deux régions: l’histoire, la langue, la fertilité des sols, la richesse des villes, la politique, etc. Au sud, la civilisation occitane était la plus développée d'Europe, ses classes sociales n'étaient pas strictement séparées, le droit d'aînesse n'existait pas, une hoirie était répartie équitablement entre tous les descendants directs du défunt. La plupart des villes étaient des républiques gouvernées par des « capitouls » ou « consuls », magistrats municipaux jouissant de pouvoirs très étendus et choisis aussi bien dans le milieu bourgeois que dans celui de la noblesse. Le servage n’existait plus, les paysans étaient libres en théorie, et ceux qui n’avaient pas encore été affranchis bénéficiaient d’une très grande liberté. Alors que partout ailleurs, la femme était considérée comme la servante de l’homme, en Occitanie elle était libre de son corps et de ses sentiments, administrait elle-même ses biens et participait à la vie publique.

Dans le nord, avec la conversion de Clovis au catholicisme devenu du même coup religion d’Etat, le peuple acceptait aveuglément dogmes et règles imposés par l’Eglise sous l’autorité papale. La moindre dissidence, était aussitôt stigmatisée et menait au bûcher. Cependant, dans le sud, en Occitanie, il en allait tout autrement. Carrefour de diverses civilisations, on y avait vénéré aussi bien les dieux celtes que les dieux gréco-romains. Et sous le règne des brillants rois wisigoths qui dura deux siècles, les Occitans furent hérétiques une première fois. Ils niaient la divinité du Christ car non seulement, il y a contradiction entre un Fils engendré par le Père et qui est éternel comme Lui, mais encore, cela revient à prétendre qu’il y a deux dieux alors qu’il n’en existe qu’un seul. Quant à Jésus, considéré comme un ange, il ne tenait pas le rôle qu‘il occupait dans le catholicisme, et sa vie, sa passion et sa mort n’étaient qu’allégories. Puis, vinrent les Arabes musulmans, et c’est ainsi que l’Occitanie médiévale connut une ambiance de grand libéralisme religieux qui allait permettre au catharisme de s‘y implanter et de prospérer d‘autant plus que l‘Eglise catholique, unique puissance féodale, y était fort impopulaire en raison de la richesse insolente de son haut clergé et de la corruption de ses moeurs.

Quelques Cathares avaient bien tenté de s’installer dans la France du Nord, mais ils ne rencontrèrent que haine et eurent les yeux crevés par la reine de France (Constance d‘Arles) en personne avant de monter sur le bûcher.

Les origines du catharisme
Au début du Moyen Age, les manichéistes d’origine perse, avait essaimé en Europe occidentale où on leur donna le nom de Cathares. Des communautés s’étaient établies en Italie du nord, en Allemagne, dans les Flandres et en France mais essentiellement en Occitanie où il put s’épanouir.
Du manichéisme, le catharisme avait hérité de deux principes opposés et concurrents : celui du bien (Dieu) et celui du mal (le Démon). Ainsi, Dieu, bon pour les Cathares est à la fois plus faible et plus fort que le Démon, car un Dieu bon ne pouvait par essence, opposer le mal au mal, et si la rédemption est certaine c’est parce que le mal, par essence également, contient le germe de sa destruction finale.

En 1145, protecteur de l’ordre du Temple, saint Bernard venu prêcher la Croisade en Occitanie, constata la décadence du catholicisme au profit du catharisme et s’exprima en termes amers : « Les basiliques sont sans fidèles, les fidèles sans prêtres, les prêtres sans honneur. Les sacrements sont vilipendés, les fêtes ne sont plus célébrées : il n’y a plus que des chrétiens sans Christ. »
Douze ans plus tard, en mai 1167, dans le château médiéval de Saint-Félix-Laugarais, bourg sis entre Toulouse et Revel et que l’on appelait jadis Saint-Félix-de-Caraman, se tint au grand jour le premier concile cathare réunissant les délégués occitans, espagnols, français sous la houlette de l’évêque de Bulgarie représentant les sept églises bogomiles (manichéennes) des Balkans.

Le pape Alexandre III le prit pour un défi à son autorité et à celle de l’Eglise romaine. A partir de 1180, il lança l’anathème contre les Cathares et leurs protecteurs. En 1206, le moine espagnol Domingo Guzman (futur saint Dominique) fut envoyé en pays d’Oc avec mission de ramener les « brebis égarées » dans le giron du catholicisme, moyennant prêches et pseudos-miracles. Ayant échoué dans sa mission, il brandit alors la menace de la guerre : « Nous exciterons contre vous princes et prélats, et vous serez réduits en servitude ! »
Et ce fut le nouveau pape Innocent III surnommé « le pape de fer » qui mit cette menace à exécution soutenu en cela par les barons et chevaliers français qui y virent l’occasion de prouver leur foi catholique mais surtout de s’emparer des richesses du pays connu pour être une terre promise.
Innocent III commença par excommunier le comte de Toulouse, bon catholique mais qui eut le tort de tolérer sur ses terres la liberté religieuse. Il s’ensuivit l’assassinat du légat du pape dans le Midi et qui donna l’occasion à Innocent III de lancer sa croisade des Albigeois contre le pays pourtant chrétien. Et pendant un demi siècle, déshonorant la croix sur leurs habits, les croisés firent preuve d’une rare cruauté, coupant lèvres, nez, mains, et arrachant les yeux. Les exemples de cruauté sont légion.
Forts de 220.000 hommes et formés en France, les croisés déferlent sur Béziers qu’ils mettent à feu et à sang tuant la moitié de ses habitants puis, ils se donnent un nouveau chef connu pour sa cruauté : Simon de Montfort qui leur donne l’ordre de pousser vers le sud.
Raymond-Roger de Trencavel, jeune vicomte de Béziers âgé de 25 ans règne sur le bas Languedoc, il résiste deux semaines dans sa forteresse de Carcassonne puis, dans le but d’éviter à ses habitants le sort qui fut réservé à ceux de Béziers, il proposa de se rendre contre la promesse que les habitants seront épargnés. Montfort, le fit jeter en prison et assassiner pour s’approprier ses fiefs.

Pour les Occitans, l’enjeu de cette croisade était double : défendre leur liberté religieuse et l’indépendance de leur patrie. La victoire changea plusieurs fois de camp. Au début Montfort vola de succès en succès, mais le comte de Toulouse aidé de son fils reprit l’offensive et maintes villes se soulevèrent écrasant Montfort et ses croisés à Beaucaire, et le comte de Toulouse pénétra triomphalement dans sa ville. Montfort tenta de reprendre Toulouse mais fut tué la tête écrasée par le boulet d’une catapulte manipulée par les femmes.
Mais Innocent III pour réprimer le catharisme, créa l’institution démoniaque que fut l’Inquisition qu’il confia aux Dominicains. Dotés de pouvoirs illimités, ils n’étaient tenus de respecter aucune loi, aucune règle, modifiant à volonté les déclarations de leurs victimes, torturant, brûlant, et s’en prenant même aux morts, leurs condamnations étaient sans appel. Haïs par la population, des inquisiteurs furent massacrés à leur tour. A Toulouse ils furent chassés. A Cordes près d’Albi, trois d’entre eux furent jetés dans un puits toujours visible de nos jours. A Avignonet dans le Laugarais, onze inquisiteurs qui venaient de faire monter sur le bûcher un certain nombre d’habitants, s’étaient installés dans la maison du sénéchal du comte de Toulouse. En pleine nuit, les chevaliers de Montségur arrivés en silence, les massacrèrent dans leurs lits.
Dans la forteresse de Monségur, quatre cents à cinq cents personnes, s’étaient réfugiées. Pour le pape et ses alliés, ce nid d’hérétiques était scandaleux. « Il faut tranchez la tête de l’hydre » avait dit Blanche de Castille mère du jeune roi Louis IX, futur Saint Louis. Et une armée de dix mille hommes accompagnée d’inquisiteurs alla assiéger Montségur. Tous les assauts furent repoussés, le siège dura dix mois mais l’eau vint à manquer et les assiégés durent négocier leur reddition. Les conditions furent étonnamment généreuses : la forteresse serait remise au roi de France, les défenseurs y compris les chevaliers qui avaient massacrés les inquisiteurs d’Avignonet étaient absous et libres ainsi que tous les autres hérétiques abjurant leur foi. Mis à part un groupe de soldats qui avait décidé de poursuivre leur résistance ailleurs, les autres, deux cent quinze personnes, préférèrent monter sur le bûcher plutôt que d’abjurer leur foi. Le lieu de leur supplice se nomme encore de nos jours le Prat dels Cremats, le Champ des Brûlés.
Cependant, la fin de Montségur ne marqua pas la fin de la résistance. La forteresse de Quéribus ne tomba que onze ans plus tard. Et dans le siècle qui suivit, le catharisme s’enfonça de plus en plus profondément dans la clandestinité et se fit société secrète. Ce fut alors que débuta l’ère des troubadours, messagers particulièrement zélés.
Le derniers des « parfaits » (cathares) mourut en 1978 à un âge fort respectable.

La légende du Graal
Chrétiens de cette époque troublée crurent à l’existence d’un objet magique appelé le Graal. Selon les uns, il s’agissait d’un vase ayant recueilli quelques gouttes du sang du Christ et selon d’autres, une pierre tombée du ciel.
En occitan, le mot Graal (grasal) désigne un vase de grès. Preuve, que la légende est occitane et que le vase doit être cherché en Occitanie. Le château du Graal porte le nom occitan de Montsalvatge et se situerait dans les Pyrénées.



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Message  Freya le Jeu 3 Jan 2013 - 17:53

Les Templiers et leurs secrets

Naissance de l'Ordre
Moins de vingt après la fondation du royaume chrétien de Jérusalem par les croisés de Godefroy de Bouillon, neuf chevaliers français décidèrent de s'installer en ces lieux, où confluent les trois grands monothéismes.

Ils étaient venus pour créer un ordre nouveau, un ordre permettant de s'adapter à la finalité militaire et religieuse des croisades. Mais avant tout, le Temple était un ordre militaire qui allait se distinguer par sa discipline, sa structure adaptée à l'Orient, sa connaissance du terrain ainsi que celle de l'adversaire. Et cela à une époque où les seigneurs venus des différents pays d'Europe, ne pensaient qu'a se battre sous leur propre bannière, alors que les Templiers combattaient sous un seul et unique étendard, celui du Temple. Jadis en Sicile, les disciples de Pythagore avaient fondé une telle confrérie. Il en existait également chez les musulmans, mais pour les chrétiens c'était une nouveauté.
Dix ans plus tard, ils étaient trois cents chevalier de naissance noble commandant une milice de trois mille hommes chargée de la sécurité des routes en Terre sainte.

La règle de l'Ordre
De nos jours, il existe encore à Paris, Dijon et Rome, trois exemplaires de la règle des Templiers. La confrérie était très fermée et les chevaliers de haute naissance jouissaient de privilèges extraordinaires. Elu à la tête de l'ordre par les douze membres du chapitre, le grand maître siégeait à Jérusalem. Et quand il présidait une réunion du chapitre, il tenait dans sa main droite l'abacus, bâton long surmonté d'un disque, porté jadis par les pythagoriciens. Il avait autorité sur toutes les "provinces" où l'ordre s'était implanté. Cependant, il ne pouvait s'approprier les biens de l'ordre, conclure une trêve ou même recevoir un nouveau Templier sans l'assentiment des douze membres du chapitre. Mais le plus intéressant est que la règle assurait à l'ordre du Temple tous les avantages et privilèges de la souveraineté, car il était exonéré d'impôts, mais par contre, il pouvait en percevoir. Il jouissait de l'immunité judiciaire, mais il rendait sa propre justice dans ses "provinces". Il échappait à l'autorité épiscopale et sa subordination au pape était très restreinte. Et ce sont précisément ces règles qui permettront à l'ordre du Temple d'acquérir une si formidable puissance aussi bien en Europe qu'en Orient. Enfin, le plus important peut-être pour le Templier à la fois moine et soldat, la règle de l'ordre était fort souple sur certains points : elle permettait dans certains cas, à des hommes mariés d'entrer dans l'ordre, et déconseillait vivement "l'abstinence immodérée" qui eût rendu les Templiers inaptes au combat.

Les biens du Temple
Dès le début de sa fondation, le Temple avait reçu de très nombreuses donations. En premier celles des nobles qui avaient fait voeu de pauvreté en revêtant le manteau blanc à l'épaule gauche frappée de l'emblème du Temple: la croix rouge pattée de gueules. Suivirent celles des rois qui lui firent don de fortes sommes d'argent ou des fiefs en remerciement de services rendus. La reine du Portugal lui donna son château de Soure, le roi de Castille la ville de Calatrava, les comtes de Flandre la dot réservée à leurs héritiers, le roi de France Philippe Auguste cinquante-trois mille marcs d'argent. Et les fonds rapportés d'Orient par les Templiers eux-mêmes, leur permirent d'acquérir de nouvelles et riches terres agricoles dans les vallées du Rhône et du Rhin.
Tous ces biens, administrés avec sagesse et habileté par les administrateurs de l'ordre fructifièrent. Chaque commanderie était à la fois, un couvent, une caserne, et une ferme agricole; et dans une cité une zone franche avait été mise en place pour les diverses corporations. Chaque commanderie avait une superficie de 1000 hectares, et au XIIIe siècle, le Temple possédait neuf mille commanderies dont deux mille en France. Bien que très important, ce patrimoine foncier ne représente qu'une infime partie de la richesse de l'ordre Templier, dont la plus grande part de la richesse était constituée par les bénéfices tirés de leurs affaires bancaires. Possédant leur propre flotte maritime, et assurant la sécurité des routes en Orient, ils conquirent rapidement une clientèle de riches caravaniers faisant commerce avec la lointaine Asie, d'autant plus qu'une simple lettre de change établie par une commanderie pouvait être retirée dans une autre, permettant ainsi aux commerçants de voyager sans espèces et donc en toute sécurité. Pour tourner l'interdiction du prêt à intérêts formulée par l'Eglise, les Templiers prélevaient des agios. Le système bancaire perfectionné qu'ils mirent au point, permettait la majeure partie des opérations bancaires d'aujourd'hui : ouverture de compte courant, change, prêts, cautions, consignations, gestion de dépôts, transfert internationaux de fonds. Et ce fut ainsi que ceux qui au début n'étaient que de fort pauvres chevaliers, se virent confier par le roi d'Angleterre et le Roi de France, la garde et l'administration du trésor public. Au XIIIe siècle donc, le Temple tirait annuellement un bénéfice moyen de 112 millions de livres, une somme astronomique qui mettait de très loin le Temple au premier rang financier de tous les royaumes d'Europe.

Philippe Le Bel, le procès et le martyr des Templiers
Le roi de France Philippe IV dit le Bel s'attaqua à l'ordre du Temple essentiellement pour deux raisons. La première est qu'il avait quatre enfants dont une fille unique, Isabelle de France, qu'il devait doter, et pour ce faire il emprunta 50.000 livres au Temple, une somme d'argent considérable pour l'époque. La seconde raison est qu'il sollicita son admission dans l'ordre des Templiers dans l'espoir de se faire élire grand maître par le chapitre, honneur accordé plusieurs fois à différents souverains d'Europe, mais qui lui fut refusée. Roi autoritaire, sans faiblesse mais aussi sans scrupules, il nourrissait dès lors une rancoeur personnelle envers le Temple. En 1303 déjà, il avait fait arrêter le Pape en Italie par son chancelier Guillaume de Nogaret.
Au printemps de l'an 1307, le grand maître du Temple, Jacques de Molay, arrive de Chypre à Paris où il prend ses quartiers dans le Temple de Paris. Depuis la perte de la Palestine, des rumeurs malveillantes courent sur les Templiers. A leur origine, un ancien chapelain du Temple de Montfaucon (Languedoc) destitué par ses supérieurs pour une raison inconnue et emprisonné à Toulouse où, peut-être par vengeance, il confia à des gardes royaux, ce qui se passait derrière les hauts murs des commanderies.
Guillaume de Nogaret, rapporta scrupuleusement les paroles de l'ancien prieur à Philippe le Bel qui y vit l'occasion rêvée de laver l'affront subi et de briser du même coup cet Etat dans l'Etat comblé de toutes parts. Et au mois d'octobre de la même année, les hommes d'armes du roi se présentèrent le même jour à la même heure devant les portes de toutes les commanderies en France. Les Templiers furent arrêtés et leurs biens placés sous séquestre.
Les accusations lancées contre les Templiers par le prieur révoqué et emprisonné, Esquieu de Floyran, furent aussitôt rendues publiques. Elles étaient au nombre de quatre :
1. La cérémonie de réception du chevalier désirant entrer dans l'ordre du Temple est suivie d'une seconde cérémonie, secrète celle-là, où il était demandé au récipiendaire de cracher trois fois sur le Christ, puis de l'embrasser "au bout de l'échine", au nombril ou sur la bouche.
2. Le grand maître et le chapitre, adorent dans le secret une idole portant le nom étrange de Baphomet.
3. Pendant la célébration de la messe, les chapelains omettent volontairement de consacrer l'hostie, ce qui fut appelé alors la "messe vaine".
4. Le grand maître autorise et encourage même les frères à se livrer à l'homosexualité entre eux.
Philippe le Bel usant de pouvoirs qui ne lui appartenaient pas, ordonna que les prisonniers soient interrogés, "par la torture si nécessaire jusque tant qu'on en tire la vérité, en leur promettant pardon s'ils la confessent, ou autrement qu'ils soient à mort condamnés". Le roi était déterminé à agir rapidement pour mettre le Pape devant le fait accompli.
A Paris, sous la question, cent dix Templiers sur cent trente-huit avouèrent, trois refusèrent, et vingt-cinq autres moururent sous la torture. Ainsi donc, à en croire ces aveux massifs, l'ordre dans son ensemble était devenu apostat.
Mais le Pape Clément V n'était nullement convaincu et protesta fermement auprès de Philippe le Bel tout en demandant aux autres souverains européens de faire arrêter et remettre tous les Templiers à l'Eglise, espérant ainsi reprendre l'affaire en mains, et arracher ceux de France aux mains du roi Philippe.
Au mois de février de l'année suivante, Clément V cassa les pouvoirs des inquisiteurs français et nomma une commission d'enquête impartiale, décidé à interroger lui-même soixante-douze Templiers. Mais l'enquête pontificale s'éternisait, et selon la rumeur, Clément V aurait cédé par crainte et par faiblesse aux menaces du roi de France à qui il était redevable de sa tiare. Et puisque le Temple tenait ses statuts du concile général de Troyes du 13 janvier 1128, seul un concile pouvait le juger. Ainsi, en octobre 1311, un concile fut convoqué à Vienne (Dauphiné) et il délibéra pendant six mois après lesquels, Clément V au caractère indulgent mais louvoyant, refusa de condamner le Temple, mais prononça sa suppression. Les prisonniers encore en vie furent libérés, quittèrent l'habit, mais il restait en prison les quatre plus hauts dignitaires de l'ordre qui sous la torture avaient avoué les crimes qu'on leur imputait.
Ils furent condamnés à la prison à perpétuité. Et sur le parvis de Notre-Dame le 18 mars 1314, le grand maître Jacques de Molay, et le maître de Normandie Geoffroy de Charnay revinrent sur leurs aveux. Tandis que les officiels et le public restaient frappés de stupeur, Philippe le Bel ne perdit pas de temps et ordonna aussitôt de faire dresser un bûcher le soir même sur l'île aux Juifs (actuellement le Square Vert-Galant).



Le grand maître Jacques de Molay et à l'arrière plan le Temple de Paris.
La malédiction des Templiers
Ce soir là, le chroniqueur de l'époque Geoffroy de Paris était présent et écrivit : "Quand le grand maître vit le feu préparé, il se dépouilla sans hésitation: je le rapporte comme je l'ai vu. Il se mit tout nu en chemin, lestement et de bonne mine, sans trembler nullement bien qu'on le tirât et bousculât fort. On le prit pour l'attacher au poteau et lui lier les mains, mais il dit à ses bourreaux : "au moins laissez-moi joindre un peu les mains, car c'est bien le moment. Je vais bientôt mourir : Dieu sait que c'est à tort. Il arrivera bientôt malheur à ceux qui nous condamnent sans justice." (L'habit ne devait pas brûler sur un bûcher d'hérétiques, puisque l'ordre n'était pas coupable d'hérésie).
Un autre contemporain de l'événement, l'historien italien Villani affirme même que Jacques de Molay ajouta : "Clément et toi, Philippe, traîtres à la foi donnée, je vous assigne tous deux au tribunal de Dieu ! Toi, Clément, à quarante jours, et toi, Philippe, dans l'année."
Clément V mourut un mois plus tard de maladie, et Philippe le Bel d'un accident de chasse à la fin du mois de novembre de la même année.

Les secrets des Templiers
Un triangle apparaît sur toutes les figures laissées par les Templiers qui semblaient avoir une prédilection pour le chiffre trois. Un nouveau chevalier devait se présenter trois fois avant d'être accueilli. Il faisait trois voeux. Les chevaliers prenaient trois repas par jour, mangeaient de la viande trois fois par semaine, observaient trois grands jeûnes dans l'année, communiaient trois fois par an au cours de trois adorations de la Croix et dans toutes les commanderies, faisaient l'aumône trois fois par semaine. En agissant ainsi, ils honoraient la Trinité, mais aussi les trois logos, les trois âmes de Platon.
Ils étaient de grands bâtisseurs dans les domaines religieux et militaire. Et comme le souligne Viollet-le-Duc dans son Dictionnaire raisonné de l'architecture, "le triangle équilatéral est le générateur de la coupole. On sait que le triangle équilatéral était un signe adopté par les Templiers. Il ne faut pas oublier que les fondateurs de l'ordre du Temple étaient neuf (carré de trois) et que les nombres 3 et 9 se retrouvent dans les chapelles des commanderies."

L'étrange Baphomet
Il s'agit d'un emblème alchimique dont la tête symbolise l'or. Les templiers étaient-ils des alchimistes ? L'alchimie est née en Orient et il paraît certain qu'une minorité de Templiers s'adonnaient à cette discipline. Deux découvertes archéologiques viennent le confirmer : deux coffrets anciens, ornés d'allégories alchimiques, ont été trouvés en Bourgogne à Essarois, et en Toscane à Volterra où jadis s'élevaient des commanderies du Temple.



L'étrange Baphomet.

Epilogue
Les autres Templiers d'Europe ne furent non seulement jamais inquiétés, mais encore, déclarés innocents par différents conciles régionaux. Quant à Philippe le Bel qui a réussi à éponger sa dette auprès du Temple d'une façon bien singulière, il n'a pu saisir que quelques numéraires au moment de l'arrestation des Templiers, le reste de leurs biens étant allé aux Hospitaliers.
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Raspoutine et les Centuries noires

Message  Freya le Jeu 21 Mar 2013 - 15:23

Le diable fait moine

Grigori Efimovitch Raspoutine fut certainement le personnage qui joua un rôle crucial dans la chute de la Russie tsariste.

A l'âge de quinze ans, il séjourna dans un monastère recueillant les membres d'une secte secrète : les khlystis ou "hommes de Dieu", et qui fut fondé par un paysan pauvre qui rejetait l'église orthodoxe au profit d'une illumination spirituelle directe. Il eut la vision de Marie dans un champ de son village et l'interpréta comme un signe de grâce. Il partit en pèlerinage au mont Athos en Grèce, et voyagea comme prêtre-pèlerin (stariets) dans toute la Russie, en prêchant et en célébrant clandestinement des offices khlystis interdits par l'Eglise orthodoxe. Après les services, les participants dansaient sur une cadence effrénée jusqu'à ce que hommes et femmes se fussent déshabillés entièrement pour tomber les uns sur les autres dans une partie voluptueuse et orgiaque.

Selon l'enseignement des premiers khlystis il n'était possible de parvenir à la rédemption qu'après s'être bien vautré dans le péché. Il est donc plus que probable que ce fut ce dogme qui attira Grigori Efimovitch surnommé "Raspoutine", nom qui signifie "le Débauché". Le jour où son épouse Praskovie apprit la vie dissolue qu'il menait à Saint-Pétersbourg, elle répondit simplement : "Bien sûr que Grigori peut s'occuper d'elles toutes". Et pour ce qui était de s'occuper de toutes ces dames de la Cour et des jeunes provinciales fraîchement débarquées, il ne se faisait pas prier ! L'une de ces jeunes filles interrogée sur sa relation avec Raspoutine, la commenta de la façon suivante : "Si Raspoutine désire une femme, nous pensons toutes que c'est un honneur et une bénédiction".

Si Raspoutine pût se rendre à Saint-Pétersbourg, ce fut grâce à deux hommes d'Eglise des Centuries noires (1) : l'évêque Hermogène et le moine Illidor. L'idée des Centuries noires était que Raspoutine les aiderait à propager leurs idées d'extrême droite vu qu'il méprisait les libéraux et les intellectuels, qu'il était partisan de la dictature, et qu'il avait la prétention de représenter le peuple russe.


La tsarine Alexandra ; le tsarévitch Alexis ; le tsar Nicolas II.

Un don surnaturel

A son arrivée à Saint-Pétersbourg, Raspoutine qui avait le don de prophétisation, déclara publiquement que le prochain enfant de la tsarine serait l'héritier du trône tant attendu. Deux princesses du Monténégro qui s'intéressaient à l'occultisme, le présentèrent à la tsarine qu'il réussit à conquérir grâce à son pouvoir d'apaiser les douleurs du tsarévitch souffrant d'hémophilie. Dans une lettre, la soeur du tsar, la grande-duchesse Olga décrivit le résultat de l'intervention du moine : "Je n'en croyais pas mes yeux. Le petit garçon était assis dans son lit, la fièvre avait disparu, ses yeux étaient clairs et brillants, aucun signe de congestion. Raspoutine ne l'a pas touché mais était simplement resté au pied de son lit à prier". Un autre jour, en s'entretenant simplement au téléphone avec le tsarévitch Alexis, il réussit à le calmer et à arrêter l'hémorragie. Le fait le plus étrange se produisit le jour où l'enfant fut pris d'une crise plus violente alors que Raspoutine voyageait en Sibérie. Le stariets adressa aussitôt le télégramme suivant à la tsarine : "Dieu a entendu vos prières, le petit ne mourra pas". Et l'état du tsarévitch Alexis s'améliora très rapidement.


A la gauche de Raspoutine, Anna Vyroubova qui l'introduisit auprès de la tsarine.

Un ascendant dangereux

Raspoutine resta d'abord très prudent dans ses rapports avec le couple impérial. Mais un jour alors qu'il se trouvait à Kiev, il aperçut le carrosse du premier ministre, son adversaire politique, et il s'écria : "La mort roule derrière lui !". Le même soir, Stolypine fut assassiné.
Son principal ennemi mort, tous les bas instincts de Raspoutine se déchaînèrent. Ne se contentant plus des dames de la Cour, il fit irruption dans un couvent et tenta de violer les nonnes. Révoltés, les deux hommes des Centuries noires qui l'avaient soutenu jusqu'alors, lui retirèrent leur appui. Et l'un deux, le moine Illiodor ne se contenta pas d'écrire un livre dans lequel il s'attaquait violemment à Raspoutine et qu'il intitula : le Diable saint, mais fit circuler en sus une lettre qui était censée avoir été écrite par la tsarine et qui pouvait faire allusion à une liaison entre elle et le stariets. Sous ses aspects de moine pieux, Raspoutine se servait de la tsarine pour influencer le tsar sur le choix des ministres et renvoyer tout homme politique intègre.

Exilé en Sibérie, le moine Illidor fomenta le 28 juin 1914 un attentat contre Raspoutine. Le jour même un autre attentat avait lieu mais à Sarajevo contre l'archiduc autrichien et qui allait déclencher la guerre de 1914-1918. Pour justifier son opposition à la guerre, Raspoutine alléguait les terribles souffrances des paysans dont les villages perdaient souvent tous leurs hommes valides, et il ne cessait de demander au tsar de favoriser la paix.

Pendant ce temps, les Centuries noires s'étaient résolues à éliminer celui qu'elles avaient protégé autrefois. Les nobles de la Cour aussi bien que le petit peuple étaient las de voir la corruption des ministres imposés par Raspoutine, et durent se rendre à l'évidence des influences juives exercées sur l'entourage du moine et plus particulièrement par son secrétaire Simanovitch et par son banquier juif allemand Manus, suspectés en sus d'espionnage au profit de l'Allemagne.

Un prophète de malheur

Porte-parole des Centuries noires à la Douma, Vladimir Pourichkevitch conspira avec le prince Félix Ioussoupov et le cousin du tsar, le grand-duc Dimitri. Et le 16 décembre 1916, le prince Félix Ioussoupov invita Raspoutine à dîner chez lui sous le prétexte de lui présenter son épouse, Irina Alexandrovna de Russie, nièce du tsar. Vins et gâteaux fortement épicés et empoisonnés au cyanure de potassium lui furent servis. Vers la fin du repas, Raspoutine qui avait mangé avidement sans se montrer incommodé, réclama davantage à boire sous le prétexte que son estomac le brûlait et qu'il peinait à respirer. A trois heures du matin, Raspoutine paraissant somnoler, le prince Ioussoupov eut la certitude que l'empoisonnement avait échoué. Il monta au premier étage où attendaient ses complices, prit son révolver et redescendit. Tendant une croix de cristal au stariets, il lui demanda de prier, et au moment où Raspoutine entama le signe de la croix, Ioussoupov lui tira une balle en pleine poitrine. Le moine s'effondra sur une peau d'ours, et les complices descendirent pour le traîner hors de la pièce. Un moment plus tard, Ioupoussov prit le pouls de Raspoutine et ne le sentit pas. Alors que le prince s'apprêtait à sortir de la chambre, le moine ouvrit les yeux, du sang coulait de sa bouche, il bondit sur Ioupoussov pour l'étrangler en répétant son prénom, Félix. Vladimir Pourichkévitch accourut aux cris du stariets qui tentait de sortir du palais de la Moïka. Plusieurs coups de feu furent tirés sur Raspoutine qui s'écroula sur le perron. Son corps fut ramené à l'intérieur et Youssoupov le frappa à l'aide d'une matraque de caoutchouc. Plus tard l'autopsie prouva qu'au moins trois révolvers différents furent employés et que l'un des assassins était un tireur d'élite. La balle qui fut tirée en plein front de Raspoutine, était celle d'un révolver Webley appartenant à un officier anglais du Secret Intelligence Service, Oswald Rayner. Les Britanniques redoutaient que Le tsar convaincu par Raspoutine, ne retira ses troupes engagées dans le conflit avec l'Allemagne. Roulé dans des rideaux et ficelé, le corps du moine fut finalement jeté dans les eaux glacées de la Neva. Quand la police du tsar découvrit le corps du stariets, elle découvrit avec stupeur que Raspoutine fut successivement empoisonné, criblé de balles, assommé, mais mourut finalement noyé.


Le palais de la Moïka de la famille Ioupoussov.

Cependant, Raspoutine pressentait son assassinat et en avait averti le tsar par ces mots : "Tsar de la terre de Russie, si tu entends le glas t'annoncer qu'on a tué Grigori, alors retiens ceci : si ce sont des gens de ta famille qui ont comploté ma mort, aucun d'entre eux, ni enfant, ni cousin, ne survivra plus de deux ans. Ils seront assassinés par le peuple russe." Le 16 juillet 1918, la famille impériale fut fusillée par les bolcheviques à Ekaterinbourg dans l'Oural, et tous les autres membres de la famille impériale encore présents en Russie furent massacrés. Quant au prince Ioussoupov, il fut arrêté au moment où il allait monter dans un train en partance pour la Crimée. Pendant l'interrogatoire qui s'en suivit, il nia toute implication dans le complot visant à assassiner Raspoutine. La tsarine réclama la tête du prince, mais l'opinion populaire soutenait Ioussoupov, aussi les autorités de Saint-Pétersbourg refusèrent-elles d'exécuter la sentence. Le tsar le condamna à l'exil. Quant à Pourechkevitch, président de la Douma, il bénéficiait d'une tel prestige, que le tsar n'osa le sanctionner. Le 11 avril 1919, Félix Ioupoussov, s'embarqua à Yalta à bord d'un cuirassé de la Royal Navy, le HMS Marlborough et débarqua à Constantinople, préférant poursuivre son voyage jusqu'à Malte à bord du Lord Nelson. Finalement, il s'arrêta à Londres pour un laps de temps relativement court, et de là, il gagna la France où il vécut jusqu'à la fin de ses jours en compagnie de son épouse Irina Alexandrovna de Russie. Il décéda a Paris le 27 décembre 1967 dans sa 81è année.


1. Centuries noires : organisation secrète d'une confrérie médiévale, dont le but était de protéger la sainte Russie du libéralisme occidental.
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La Main noire

Message  Freya le Lun 1 Avr 2013 - 20:46

L’assassinat le plus célèbre est certainement celui du prince héritier austro-hongrois, François-Ferdinand, le 28 juin 1914 à Sarajevo. Les conséquences de cet attentat furent particulièrement lourdes, puisqu’il déclencha la Première Guerre Mondiale qui fit dix millions de victimes, et entraîna dans sa chute les quatre grands empires : allemand, autrichien, russe et ottoman.

Le cerveau de cet attentat était un homme de forte carrure, du nom de Dimitrijevic, surnommé « Apis » (l’abeille) en raison de son hyperactivité. Cet attentat contre l’archiduc autrichien ne fut pas le premier qu’il fomenta, puisqu’en 1903 déjà il avait organisé le complot contre le roi Alexandre Ier et la reine Draga Masin de Serbie, au cours duquel ils furent assassinés sauvagement. Et ce fut durant cette nuit d’horreur, qu’il eut l’idée de créer la société secrète qui n’allait pas tarder à devenir la très célèbre Main noire.

A l’instar des Carbonari, il choisit pour emblème pour sa nouvelle société, un drapeau à tête de mort et os croisés, entourés d’un poignard, d’une bombe et d’une fiole de poison. Tout nouvel adhérent était amené dans une pièce où, derrière une table, se tenait un homme portant un masque noir. Sur cette table enveloppée de noir, se consumait un cierge jetant ses lueurs sur une croix, un poignard et un revolver sur lesquels il devait prêter le serment suivant : « Je jure sur le soleil qui brille au-dessus de moi, sur la terre qui me nourrit, sur Dieu et le sang de mes ancêtres, sur mon honneur et sur ma vie, que depuis ce moment et jusqu’à ma mort (…) j’exécuterai tous les ordres et missions et que j’emporterai tous les secrets dans la tombe. »

Dirigé par un comité central formé de quinze hommes siégeant à Belgrade, la Main noire infiltra tous les corps de sécurité serbes : de la police, de la gendarmerie, et des garde-frontières en poste à la frontière autrichienne. Ses agents opéraient sur tous les territoires sis au sud : le Monténégro, la Croatie, la Bosnie et l’Herzégovine, bien que ces trois derniers territoires faisaient partie de l’Autriche. Il faut savoir, qu’en 1908 l’Autriche outragea les Serbes de Bosnie et d’Herzégovine, en annexant brusquement leurs territoires. Les Serbes comme les Russes partisans du panslavisme furent exacerbés, et en représailles, la délégation russe de Belgrade, mit les fonds secrets de l’Okhrana (1) à la disposition de la Main noire.

Le prince héritier, l’archiduc François-Ferdinand, était fermement décidé à régler le problème slave par un compromis. Il envisageait de considérer les vingt-trois millions de Slaves comme des partenaires à part égale avec les Hongrois et les Autrichiens. Pour « Apis », il devenait urgent d’éliminer le prince héritier pour l’empêcher de mettre son projet à exécution, et ceci encore avant le décès de son vieux père, l’Empereur François-Joseph. Pour mettre son plan à exécution, « Apis » choisit les jeunes du groupe des Jeunes Bosniaques. Ils étaient une congrégation catholique, formaient le seul regroupement étudiant autorisé en Bosnie, et s’inspiraient du mouvement Jeune Italie de Mazzini. Poètes ou idéalistes, ils rêvaient d’une fédération slave du sud. Mais, contrairement à la Main noire, les Jeunes Bosniaques, n’avaient pas de chef de file et se rassemblaient avec des groupes clandestins passionnés pour des écrivains comme Gacinovic, ami de Trotski, qui participait à la rédaction de la revue littéraire Zora publiée à Vienne par des Serbes, diffusant des instructions détaillées destinées aux groupes de jeunes en Bosnie et en Herzégovine.

Influencés par Gacinovic ainsi que par l’étudiant martyr qui en 1910 avait essayé d’éliminer le gouverneur de Bosnie, des Jeunes Bosniaques tentèrent d’assassiner les membres de la famille des Habsbourg, mais échouèrent. Trois d’entre eux, dont le premier était le fils d’un cafetier, le second celui d’un pasteur, et le troisième celui d’un paysan pauvre, avaient tous dix-neuf ans, et leurs rêves de mouvements insurrectionnels les embrasaient.

Lorsqu’en mars 1918, la visite du prince-héritier, inspecteur général de l’armée fut annoncée, le major Tankosic de l’armée serbe au service d’«Apis» contacta les trois jeunes hommes dont deux seulement étaient étudiants, le troisième, fils de cafetier, travaillait dans une imprimerie. L’officier organisa pour eux des séances de tirs et de maniement de bombes. « Apis » les confia aux soins de la Main noire pour les amener à Sarajevo où François-Ferdinand était attendu. Le prince-héritier était un homme colérique et honni. N’ayant eu droit qu’à un mariage morganatique, ses enfants étaient exclus de la succession au trône, et son épouse Sophie Chotek comtesse de Hohenberg, était toujours placée après la dernière des archiduchesses. S’il accepta de faire le voyage en Bosnie, c’était qu’il pouvait y obtenir les mêmes honneurs pour son épouse que pour lui-même. Les services de sécurité autrichiens, préoccupés par l’aspect protocolaire de la visite, négligèrent sérieusement les mesures de sécurité à Sarajevo. Dans cette ville de cinquante mille habitants, seulement cent vingt policiers furent chargés de monter la garde le long de l’itinéraire du cortège impérial, car le prince de Montenuovo prétextant que Sophie n'était pas de sang royal, il n'avait pas le droit de recevoir le couple et, en conséquent, le priva de la protection de ses quarante mille hommes.

L’idée d’« Apis » était de faire passer l’attentat pour un acte spontané de tyrannicide et non pour une réponse directe au problème serbe. En conséquent, il confia la logistique du complot à un certain Ilic qui posta les trois jeunes hommes près des différents ponts du quai Appel, sur l’itinéraire du cortège impérial. A Belgrade, les membres du comité central de la Main noire furent surpris d’apprendre que le complot était fomenté par leur chef "Apis". Dans leur totalité, ils s’élevèrent contre ce projet, mais il était trop tard, l’opération était lancée.

En ce dimanche matin, le prince héritier et son épouse arrivèrent à Sarajevo. Le programme débuta par une parade militaire qui se déroula normalement, et à présent, le cortège formé de six voitures dont le capot de la troisième était frappé de l’aigle impérial autrichien, s’ébranla pour s’engager sur le quai Appel. Posté près du premier pont, le fils du pasteur, Grabez, paralysé par la peur, ne bougea pas. Au pont suivant, le fils du cafetier, Gabrinovic, amorça sa bombe, mais stressé, n’attendit pas les douze seconde indispensables avant de la lancer sur la voiture princière. La bombe tomba sans exploser derrière le siège de l’archiduc puis, rebondissant sur les pavés elle éclata, endommageant la voiture princière et blessant un soldat autrichien.

Le cortège poursuivit son chemin en direction de l’hôtel de Ville, mais écourtant le cérémoniel, l’archiduc jugea plus prudent de se diriger rapidement vers le palais du gouverneur où il devait déjeuner. Mais en cours de route, il changea d’idée et souhaita se rendre auparavant au chevet du soldat blessé et hospitalisé. Il pria alors son épouse de changer de voiture pour se rendre directement au palais du gouverneur, mais elle refusa.

Le long du quai Appel, la police était en alerte, mais personne ne songea à avertir le chauffeur de la voiture de tête du changement d’itinéraire, et quand il voulut bifurquer dans l’avenue François-Joseph selon l’itinéraire initial, le chauffeur de la voiture de l’archiduc le suivit. Le gouverneur de Bosnie assis dans la voiture princière cria au chauffeur : « Pas de ce côté, espèce d’idiot ! Continue tout droit ! » Le chauffeur freina brusquement et fit demi-tour pour s’engager à nouveau en direction du quai. Mais, ce faisant, l’archiduc se trouva exactement dans la ligne de mire du fils du paysan, Princip, qui s’était déplacé pour se poster à l’angle de la rue. Princip froidement, dégaina son revolver et tira deux fois. La première balle atteignit Sophie Chotek à l'abdomen, la seconde atteignit François-Ferdinand au cou. Conduits en toute hâte au palais du gouverneur, le couple décéda.


Un mois plus tard, l’Autriche déclara la guerre à la Serbie, et l’Allemagne, la France et la Russie entamèrent la procédure de mobilisation générale.

La police autrichienne mena une enquête approfondie sur les causes qui menèrent à l’assassinat de l’archiduc et de son épouse, mais ils ne purent prouver le rôle joué par la Main noire. Par contre, le major serbe Tankosic fut reconnu comme l’instigateur du double crime. Les trois jeunes Bosniaques passèrent le reste de leur vie dans un cachot autrichien, tandis qu’"Apis" fut arrêté sans preuve et exécuté sous un prétexte fallacieux fabriqué de toutes pièces par le roi Alexandre de Yougoslavie, soucieux de se débarrasser de l’organisation avant que ce ne soit elle qui se débarrasse de lui. En 1934, Alexandre de Yougoslavie tomba sous les balles de l’Oustacha.

1. Okhrana signifie en russe : section de sécurité. En fait, elle était la police secrète de l’Empire russe et le prototype de la police politique moderne.
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Re: Sociétés secrètes d'Europe

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